Rechute

Longtemps je me suis couillonné tout seul et de bonne heure. Par exemple en ouvrant ce blog à mon propre nom. En me disant tu vas créer un site où tu vas parler de la peinture de façon intelligible et correcte, que tout le monde pourra lire sans avoir de vertige.
Sauf que, dans l’art de s’égarer, la rechute vers le bon sens est toujours à prévoir. J’avoue que je ne l’avais pas prévue ce coup là. Et qu’il m’arrive de temps en temps d’avoir le rouge au front, d’éprouver un genre de honte fabuleuse lorsqu’il m’arrive de relire certains textes.
A ce moment là je me dis putain tu aurais au moins pu prendre un pseudonyme. Que va penser un tel une telle qui dans la vraie vie me connait. J’avoue que cette pensée m’a souvent taraudé. Mais en même temps cette honte, cette gène, aura été une magnifique alliée pour progresser vers moi-même vraiment.
Car elle met en relief, cette honte, la binarité fatigante entre personnage publique et personnage privé si je puis dire. Entre mensonge et vérité.
Lorsque j’écris je me fiche totalement de savoir si je mens ou si je dis la vérité, l’écriture aplanit ce genre de dilemme qui n’appartient qu’à la vie de tous les jours. Lorsque j’écris, je est un autre. Parfois il m’arrive encore de l’oublier, c’est ce que j’appelle "mes rechutes". Ce sont des bribes de tous ces personnages que j’ai empruntés à un moment ou à un autre de mon existence et que j’ai transportées de mon imagination vers la vie de tous les jours.
Cela vient surtout de ma formation d’autodidacte. Personne par exemple ne m’a jamais clairement expliqué qu’un roman, même s’il empruntait beaucoup à la réalité, n’était jamais autre chose qu’une fiction. Je veux dire qu’ à mes débuts, j’étais une bugne formidable, un couillon cosmique. Je vivais carrément tous les personnages qui me venaient à l’esprit. D’où une suite interminable de malentendus avec mes proches, puis avec le monde en général.
Je ne me souviens plus très bien du jour où j’ai enfin compris le hiatus. Probablement à la mort de mon père, puisqu’aussitôt que je pense à la réalité c’est son image en premier qui surgit.
Je me revois encore dans la salle d’attente du service où il a été hospitalisé à Créteil. La femme de ménage avait appelé les pompiers en le trouvant étendu au sol dans sa chambre. Puis elle m’avait téléphoné pour que je monte au plus vite depuis ma cambrousse.
Ce qui avait bousculé tout un tas de choses en quelques instants. D’abord mon boulot de l’époque que j’ai du lâcher car le petit jeune homme qui était mon patron s’impatientait de ce trop de temps que je prenais pour me rendre chez mon paternel , puis ma bagnole qui au cours d’un voyage sur l’autoroute m’a lâché et dont le prix du remorquage mis des mois a être remboursé, à tempérament, sans compter les frais de réparation.
Mon vieux avait été opéré d’un cancer du pancréas. Ce qui ne lui laissait pas énormément d’espoir, mais le peu tout de même, suffisant, pour que nous nous y accrochions désespérément. Puis le médecin avait évoqué une chimio et là patatrac mon père a renoncé. Il n’a pas pris ses médoc, il est resté au lit à caresser son chien et à s’abrutir de télé. Il n’a même plus ouvert le moindre roman policier ce qui fut le signe de la fin pour moi
Et pourtant dans cette salle d’attente je me souviens très bien d’avoir encore eu la force d’imaginer, d’interpréter, d’écrire dans ma tête un texte en observant les personnes qui m’entouraient. C’était des étrangers dont la langue m’était inconnue. Je traduisais leurs propos en me moquant un peu de la théâtralité de leur ton, de leurs gestes, ils arrivaient par petites grappes avec énormément d’éclats de voix, d’effusion. Sans doute qu’un de leurs proches était là, lui aussi, de l’autre coté de la porte close en train de passer l’arme à gauche. Je me souviens que dans ce moment, l’un des plus graves de ma vie, sans doute, j’ai encore trouvé le moyen d’inventer un récit, une fiction.
Ce fut le lendemain que le médecin m’appela de bonne heure. Votre père n’en a plus pour bien longtemps voulez vous venir auprès de lui ?
Et là j’ai dit non. Je me suis entendu dire ce non, c’était affreux. Je ne voulais pas affronter cette réalité là.
Et j’ai laissé mon propre père crever tout seul comme un chien en me disant de toutes façons il est dans le coma à quoi cela servirait-il que je sois là près de lui. Et aussi une petite voix de gamin blessé à mort me disait
—le monstre crève qu’il aille au diable alors que l’adulte en moi disait non c’est pas un monstre, tout au plus un homme ignorant, un type lambda qui a fait comme il a pu et qui ne semblait pas pouvoir grand chose coté affectif comme tu le souhaitais toi le petit gars.
Bref pendant que je dialoguais ainsi avec moi-même mon père est mort tout seul. J’ai raté un sacré moment.
C’est à partir de ce ratage que j’ai commencé à soupçonner que ça ne tournait pas très rond chez moi. Que je vivais plus dans l’imaginaire que dans une quelconque réalité commune.
Du coup la suite m’ouvrit les yeux. D’abord la morgue où j’eus l’impression de voir un vieux gamin vidé de toute la terreur et de la haine qu’il m’inspirait autrefois en tant qu’homme.
Puis un ou deux copains qui étaient là allez savoir comment et pourquoi. Enfin l’enterrement là bas dans l’Allier. Le convoi, les sandwichs que me tendait mon épouse tandis que je tentais de ne pas perdre de vue le corbillard sur l’autoroute.
Je ne savais pas que la mort nous obligeait à nous goinfrer autant ceci dit en passant.
Enfin l’enterrement en lui même, le croquemort qui disait un truc bateau compris dans la prestation, car je n’avais rien préparé à lui faire lire, un tout petit comité, mon frère qui jette une fleur et qui se retourne vers moi en disant
—merde elle est tombée à coté du cercueil.
Comment voulez vous que je ne parvienne pas à rire encore de tout ce merdier ? je veux dire au moment où j’écris ces choses. Car vraiment dans l’instant présent je n’en menais pas large du tout. C’était au delà de l’affreux, du désespérant, de l’ennui tout court.
Mais c’est depuis lors que je vis ma vie avec une austérité quasi monastique. Et si j’avais un conseil à donner aux écrivains en herbe, ce serait exactement cela, de ne se fier qu’aux faits, aux événements tels qu’ils sont dans leur vie de tous les jours, de bien séparer l’imagination de la vraie vie. Et avec ça ton mouchoir par là dessus, bon courage ...
Mais bon, les conseilleurs ne sont pas les payeurs, et puis à chacun de faire sa propre expérience.
De quoi je me mêle.
Donc du coup oui c’est mon vrai nom, celui marqué sur ma carte d’identité dont je me sers pour ce blog mais au bout du compte je me demande s’il ne vaut pas autant qu’un pseudonyme que j’aurais pu inventer un jour.
Car personne ne connait jamais personne, la plupart du temps on interprète tellement les faits, les gestes, les dires en pensant que tout cela est la réalité alors que souvent on s’écrit à soi-même un roman. Parfois ce n’est qu’un seul roman et inachevé en plus par la mort de son auteur.
La rechute c’est aussi cela. C’est se dire que la vie n’est pas un roman, qu’autour de nous il y a de vrais personnes en chair et en os qu’il ne faudrait pas trop souvent heurter, abimer, ni non plus louer excessivement. Il faut se souvenir de temps à autre aussi que la mort est là toujours qui rode et nous réveille avec sa petite odeur de pourriture aigre douce.
Et puis une fois la rechute passée, se remettre au boulot, encore et encore avec un œil plus vif, plus de discernement et l’amour peut parfois aider bien sur, mais il n’est pas nécessaire autant que la méchanceté, la rage, la colère et bien sur une bonne dose de désespoir.
Post-scriptum
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Se lancer
D'après une idée d'atelier d'écriture où je ne pense pas avoir tout compris du premier coup. Mais, je me lance tout de même Photo découverte sur l'excellent site https://www.michellagarde.com/ dans ses dramagraphies Il faut vous lancer… on ne sait pas comment vous le dire… et sur tous les tons… lancez-vous… Je mis un temps avant de comprendre qu’ils s’adressaient à moi. Ou du moins à eux-mêmes au travers de moi. Car il est extrêmement rare que l’on s’adresse vraiment à moi tel que je suis. Moi-même y parvenant une fois tous les dix ans et encore, assez difficilement Il fallait donc se rendre à l’évidence. Il fallait se lancer aussi dans cette approche. Je n’étais ni plus ni moins qu’un épouvantail, un homme de paille, à moitié Turc. Il insistaient sur la tête. Se lancer… ils me la baillaient belle. On ne se lance pas comme ça sans y penser. Sans y réfléchir. Sans établir de plan en tous cas. Peser le pour et le contre en amont mais aussi en aval. On oublie toujours l’aval. Sans compter qu’il faut en premier lieu une rampe de lancement. Une armée d’ingénieurs, des super calculateurs. Sans oublier la matière première, le béton, l’acier, le fer. Sans oublier la bonne volonté, une quantité très précise de hargne, ajouté à quelques soupçons de naïveté. Et puis c’est tellement trivial de le dire mais il faut tout de même le dire, pour se lancer il faut surtout le nerf de la guerre. Ça ne se trouve pas sous le sabot du premier cheval bai cerise venu. Tout une machinerie à mettre en branle, pour dégotter le fameux nerf. Sans oublier tous ces rencards. Rendez-vous chez le banquier avancez de deux. Rendez-vous à l’Urssaf reculez de trois. Sans oublier l’imprimeur, combien pour une publicité de lancement je vous prie. Et si je ne prends que le recto ? Attendez il me reste peut-être quelques pennies pour une ou deux capitales. C’est bien les Capitales pour lancer une campagne de lancement non. Ne pas être trop bégueule. Voir grand. Un flyer format A5. Avec en gros Demain, JE me lance.. Venez assister au spectacle. Deux francs six sous la place. Et ne croyez pas qu’il s’agit de l’homme Canon. Une vieille resucée de Luna parc. Rien de tout ça. Juste une tentative burlesque, tragique, comique ? Ah ah ah mystère et boule de gomme, vous le saurez si vous achetez le billet. Tarif promotionnel pour les Cents premiers : un francs vingt-cinq centimes seulement pour en prendre, EN AVANT PREMIERE , plein les mirettes. Lancez-vous ! laissez-vous tenter ! Venez nombreux assister au lancement.|couper{180}
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Tendre
travail d'élève, stage "oser, hésiter" mai 2023 Il faut tendre, sans être tendre, c’est à dire, ne pas céder comme le beurre cède au couteau qui rabote la motte ( négligemment le plus souvent) Il faut dire au couteau : Ce n’est pas parce que je compte pour du beurre qu’il faut en profiter ! Il faut tendre l’oreille, sans être dur de la feuille. Ceci étant dit si on tend l’oreille, ce n’est pas ce qu’elle va capter qui nous intéressera en premier lieu, mais plutôt se concentrer sur cette action machinale, vous savez, qui consiste à tendre une oreille. Comment tendre une oreille sans se casser les pieds, ou les casser aux autres, un enjeu de taille. Le placement du corps tout entier doit avoir une importance. Selon que l’on se tient de face ou de profil, on ne peut tendre l’oreille de la même façon. Idem si l’on est assis ou debout, voire allongé, et encore vivant ou mort, à dix-huit mètres de profondeur sous l’eau ou au sommet d’un poteau télégraphique. Le son frappe l’oreille suivent une règle de tangentes assez absconse mais bien réelle. Tendre du linge sur un fil demandera aussi un peu d’attention. Ne pas perdre de vue le fil, tout en tenant d’une main l’épingle, de l’autre la chemise— si c’est bien une chemise ( on peut le vérifier et modifier le mot ça ne changera pas grand chose sauf la phrase). Tendre vers le mieux, s’efforcer vers ça est à prendre avec des pincettes, sachant d’une part que le mieux est l’ennemi du bien et que d’autre part il faut savoir d’où l’on vient avant de prétendre se rendre où que ce soit. Mais si c’est vers un mieux, il y a de grandes chances que l’origine soit Un bien que l’on ne saurait supporter en l'étatUn mal que l’on cherche à renommerUne énigme, on ne sait pas d’où l’on part on se contente simplement d’emboîter le pas du plus grand nombre vers le mieux. Il faut noter les pistes consciencieusement pour ne pas s’égarer inutilement. Tendre vers une certaine précision, mais sans jamais l’atteindre de plein fouet, aucun carambolage n’améliore la précision. Aucun carambolage n’apporte quoique ce soit de bien précis si l’on n’en meurt pas, qu’on ne se retrouve pas hémiplégique, amnésique, amputé, groggy ou même indemne. On a juste assisté à un carambolage, peut-être même avoir endossé un rôle de premier plan, mais il ne vaut mieux pas profiter de l’occasion pour tendre vers la célébrité tout de même, où ce qui est la même chose, vers une idée toute faite. La précision ne s’atteint pas plus que la perfection, elle se rumine seulement, elle se rêve, on peut la désirer certes, la convoiter, mais la posséder serait beaucoup trop grossier. Tendre vers un soupçon de modestie à ce moment là si l'on sent que l’on s’égare, si l'on tend vers l'abus, l'extrême. Dans la tendance moderne d’arriver avant d’être parti, tendre est un verbe oublié. Enterré. Mais dont il faudra tout de même faire l'effort se souvenir pour ne pas sombrer à la fin des fins. Et puis par pitié, ne pas s’attendrir pour autant comme un bifteck sous le plat du couteau du boucher. Ne pas se ramollir. Quand bien même l'adversité produirait autant d' efforts démesurés pour nous nous maintenir dans l'ignorance ou dans l'oubli. Se réveiller le matin et toujours voir en premier inscrit sur un post-it qu’on aura collé sur la table de chevet la veille. TENDRE. En lettres capitales . Maître mot d’un début de journée . Ensuite si besoin est, se détendre en se levant, prendre une douche, un café si c’est absolument nécessaire. si l’on a pris l’habitude de s’imposer ce genre d’habitudes. Ce qui n’empêche nullement de tendre à les réduire voire les supprimer si elles ne vous servent à rien, si ce ne sont que de simples programmes installés dans la cervelle pour nous permettre de ne penser à rien.|couper{180}
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un temps pour chaque chose
https://youtu.be/KyORfuSAa74 J’écoute François Bon lire son Rabelais, la généalogie des Géants. Derrière lui un chat se prélasse, ou se redresse tout à coup, comme s’il avait repéré un truc incongru ou inédit à l’intérieur de la maison de Ronsard, mais ça ne dure guère, soudain le voici qui fait sa petite toilette, se lèche le cul. Grand bonheur d’écouter ces textes lus en plein centre de l’œil du cyclone. Apaisant et en même temps inspirant. La généalogie des géants, tous ces sons qui vous dégringolent soudain dans l’oreille et qui vous rappelle autre chose. Non pas l’ancien testament, pas ça. Plutôt de l’eau qui s’écoule paisiblement, un ruisseau, une rivière, un fleuve pourquoi pas. Légèreté et puissance de cette musicalité des mots comme de l’eau et l’idée profonde d’une reliance, d’une alliance générale, d’un chant général à la manière de Pablo Neruda. Mais l’Ancien Testament est tout de même là qu’on le veuille ou pas. L’œil pour œil et le dent pour dent. Et parmi ces réminiscences celle qui rappelle qu’il y a un temps pour chaque chose et qui se confond avec une place pour chaque chose. Je pense à cela ce matin en me souvenant d’un commentaire reçu sur un de mes textes concernant les gros-mots et l’observation donnée que leur utilité serait mineure en poésie. Qu’avec des gros-mots on ne ferait que de petits poèmes. Et encore, qu’avec des mots simples de la grande. Si je suis d’accord avec la seconde assertion, elle coule de source, la première m’intrigue. Pourquoi ne pourrait-on faire des odes bourrées de jurons, fleuries d’insultes, de belles Jérémiades constituée à partir d’une prosopopée laissant s’exprimer la politesse par sa totale absence. Il y a un temps pour chaque chose, la poésie de Ronsard, la prose de Rabelais, les misères de Rutebeuf, de Nerval de Villon, les illuminations de Rimbaud ou Baudelaire et encore tant d’autres qu’un dictionnaire entier n’y suffirait pas - nous disent aussi cela Je veux dire qu’on écrit on parle on s’exprime toujours peu ou prou avec son temps, qu’on n’est pas complètement détaché de celui-ci, ni singleton. Cela se fait sans même y penser. On est si imbibé, en immersion avec un son ambiant qu’on le restitue toujours plus ou moins à travers nos filtres. A moins de n’être pas du temps, à moins de se créer une illusion d’éternité dans laquelle nous nous rapprochons de l’un ou de l’autre précités pour parler la même langue. Mais ce n’est pas tout à fait la même chose. Etre du temps, ne pas en être, s’obliger au simple de façon violente face au compliqué, à la politesse, face à l’insane, c’est créer des catégories, ou les renforcer encore, c’est établir des camps. Il y a un temps pour chaque chose, cela me semble être une invitation plus qu’un sermon, une injonction. Peut-être que ce qui relie Rabelais à l’aujourd’hui est un chaos semblable se situant dans ce que nous nommons le bons sens ou la raison, ou encore le savoir. En savons nous beaucoup plus aujourd’hui qu’au temps de Joachim du Bellay ? Avons nous progressé d’un pouce sur la compréhension du monde, ou de notre espèce ? C’est à voir mais grande chance qu’on n’y verra pas grand chose de nouveau. Il y a un temps pour chaque chose et pas pour rien sans doute mais pour se rendre compte que l’eau comme la parole, l’écriture empruntent mille formes mais joue toujours la même musique malgré les apparences, l’harmonie, les dissonances, l’illusion de la diversité des paysages qu’elles traversent. https://youtu.be/us8DrqldkaQ|couper{180}