Sans aspérités
Il avait envoyé le texte à dix-huit heures quarante-sept, comme d’habitude. Un fichier propre, titré sans imagination, avec une version “finale” et une version “au cas où”. Il savait que le texte était bon. Pas brillant, pas audacieux, mais exactement ce qui avait été demandé. Clair, structuré, sans aspérités. Un texte qui ne posait aucun problème. Il avait même pris le temps de le relire à voix basse, pour vérifier qu’aucune phrase ne résistait inutilement. À dix-neuf heures douze, la confirmation de réception était arrivée. À vingt-deux heures, il avait fermé l’ordinateur avec le sentiment tranquille du travail accompli. Le lendemain matin, le message était là. Court. Poli. Presque aimable. “Merci pour l’envoi. Le texte est très bien. Il manque cependant quelque chose. Nous ne saurions pas dire quoi exactement.” Il relut la phrase plusieurs fois, sans parvenir à décider si elle était hostile ou simplement maladroite. Il répondit prudemment, demandant s’il fallait clarifier un point, développer un passage, ajuster le ton. La réponse arriva dans l’après-midi : “Non, surtout pas. Ne changez rien de précis. C’est plutôt une impression générale.” Une impression générale. Le texte était devenu une impression. Il l’ouvrit à nouveau. Tout y était. L’introduction posait le cadre, les arguments s’enchaînaient logiquement, la conclusion revenait au point de départ. Il n’y avait pas de faute, pas de lourdeur, pas d’ambiguïté. Rien à corriger. Il tenta malgré tout une modification minime, remplaça deux adjectifs, allégea une phrase déjà courte, puis se ravisa. Il renvoya le texte inchangé, accompagné d’un message bref. Cette fois, la réponse mit plus de temps à venir. Deux jours. Puis trois. Lorsqu’elle arriva, elle était encore plus courte : “Oui. C’est exactement cela.” Exactement cela. Le dossier fut validé, archivé, payé. Tout était réglé. Et pourtant, quelque chose avait commencé à se déplacer. Dans les jours qui suivirent, chaque nouveau texte lui parut légèrement insuffisant, sans qu’il puisse dire en quoi. Il se mit à relire ses productions anciennes, celles qui avaient été acceptées sans réserve, et il eut la même sensation : une surface impeccable, mais trop fermée. Il se surprit à attendre, après chaque phrase, une résistance qui ne venait pas. Il tenta d’introduire une hésitation, une phrase moins assurée. Le client suivant répondit qu’il préférait quelque chose de plus fluide. Il revint à la fluidité. Le texte fut validé. La sensation revint. Il se demanda si le problème venait de lui ou des textes. S’il avait perdu quelque chose en route, ou s’il l’avait au contraire trop bien maîtrisé. Il pensa un moment qu’il s’agissait de fatigue, puis renonça à cette explication. Il n’était pas fatigué. Il était attentif. Trop attentif, peut-être. Chaque texte livré lui laissait désormais une impression diffuse, comme si quelque chose continuait après la dernière phrase sans pouvoir être localisé. Un soir, en sortant, il entra dans une supérette presque vide. Il passa lentement devant le rayon des fromages, en prit un, puis un autre, les pressa légèrement du bout des doigts. L’idée de choisir le plus dur le traversa sans raison particulière, et c’est ce qu’il fit. Il paya, rangea le camembert dans son sac et ressortit. Ce geste, inexplicablement, le calma. Dehors, il resta un moment sans bouger, puis se mit à marcher. Il savait qu’il ne rentrerait pas tout de suite chez lui.
Illustration : Hiroshi Sugimoto, Theaters