01 janvier 2026

Silence pesant

Je ne sais pas très bien comment en parler sans donner l’impression d’en faire une théorie. Pourtant je le reconnais tout de suite : le silence qui arrive après une phrase de trop. Dans cette pièce, rien ne change, la lumière non plus, et malgré tout quelque chose se resserre. Je sens la poitrine plus haute, le souffle plus court. Je me demande toujours si j’invente ce resserrement, si je le projette, ou si ce silence a vraiment une consistance. Je n’ai pas de preuve. J’ai le corps.

Je me dis parfois que tous les silences se valent, que c’est juste l’absence de mots. Et puis non. Il y a le silence de cette salle d’attente. Les chaises, le prospectus plié, le radiateur qui se déclenche puis retombe, et moi qui me surprends à écouter ce qui ne se dit pas. Personne ne parle ; ou bien quelques mots tombent, s’éteignent aussitôt, trop légers pour tenir. Je ne sais pas si ce silence vient de la peur, de la politesse, de la fatigue, ou d’un accord tacite : ne pas ajouter ma propre inquiétude à celle des autres. Il est plein de micro-gestes : un raclement de gorge retenu, une jambe qui bouge sans raison, une respiration trop audible, un regard qui se fixe sur un point pour éviter celui d’en face. Je me demande si j’invente cette densité, si j’ai besoin de la sentir pour donner une forme à l’attente. Pourtant le corps répond : nuque raide, mains inutiles, souffle compté.

Et puis il y a d’autres silences, plus simples, moins dramatiques, quand on n’a rien à ajouter, quand on ne veut pas forcer. Je n’arrive pas à les classer, je peux juste les reconnaître.

Ce qui me trouble, c’est qu’en présence de quelqu’un, le silence semble rarement neutre. Il peut vouloir dire « j’attends », ou « je n’y arrive pas », ou « je te laisse », ou « je ne veux pas ». Parfois je me trompe complètement. Parfois je crois que l’autre comprend et je vois bien que non. Je me contente de noter que ça passe avant les mots : par le regard, par le rythme, par le souffle, par la posture. Une compréhension immédiate, et une marge énorme d’erreur.

Quand j’écris, c’est encore plus visible. Il y a des phrases qui sortent toutes seules, des réflexes. Et puis il y a celles qui résistent. Celles-là me font douter : est-ce que je cherche vraiment, ou est-ce que je retarde, est-ce que je m’écoute trop, est-ce que je dramatise ? Je coupe, je reviens, je laisse un blanc. J’attends. Je ne suis pas certain que le silence « prépare » quelque chose, mais je sais qu’il est le seul endroit où la phrase change de direction.

Je repense alors à Merleau-Ponty. Pas pour m’abriter derrière lui, plutôt pour mettre un nom sur une sensation. L’idée, si je la comprends bien, c’est que le silence n’est pas l’envers du langage : il en fait partie. Parler serait un geste du corps, et le silence aussi. Chaque mot sort d’un fond muet et y retourne. Ça me paraît juste, certains jours. D’autres jours, je trouve ça trop propre, trop sûr.

Je reste avec une évidence fragile : parler, c’est être-au-monde avec le corps. Se taire, ce n’est pas sortir du monde. C’est y être autrement. Et il y a des moments où le silence, au lieu de manquer, tient tout — même si je ne sais pas exactement ce qu’il tient.

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