Je n’ai jamais rencontré Jacques Prévert. Ce jour-là, au collège, tout le monde y allait et moi je suis resté à la maison avec la varicelle. Je revois encore la scène à l’envers : la cour plus bruyante que d’habitude, les sacs prêts trop tôt, les copains qui se poussent pour monter dans le car, et moi déjà chaud, déjà marbré de boutons, renvoyé chez moi comme un mauvais figurant. J’en ai eu une colère triste, une vraie, parce que Prévert, je l’aimais depuis l’enfance. C’était lui dans mes premières récitations, ses phrases apprises par cœur comme on garde une poignée de cailloux dans la poche pour se rassurer. Il avait cette façon d’ouvrir un passage quand je ne trouvais plus le ton, quand je me sentais trop serré dans ma tête ou dans le monde. Tout ça rendait la varicelle parfaitement mal tombée, une coïncidence cruelle et presque comique : la fièvre au moment précis où j’aurais dû être là-bas. La prof de français avait rendu tout ça possible. Je ne me souviens pas d’un grand discours ; je me souviens de sa manière de lire, de s’arrêter sur un mot, de laisser un silence après, comme si elle nous donnait le droit d’entendre. Elle voulait qu’on aime le français et, pour moi, ça a marché parce qu’elle passait par des voix vivantes. Alors j’ai compensé comme j’ai pu, coincé au lit. J’ai attrapé sur l’étagère les Rougon-Macquart, j’ai lu Zola en sueur, par morceaux, comme on traverse un pays trop vaste quand on ne peut pas sortir de sa chambre. Ce n’était pas Prévert, mais ça élargissait quand même l’air autour de moi : moins de poésie, plus de poussière et de graisse humaine, une autre vérité. Et c’est peut-être ça que je garde aujourd’hui : les poètes, les écrivains, les artistes ne sont pas des décorations. Ils servent. Ils te tiennent la tête hors de l’eau à un âge où tu n’as pas encore les outils. On aura toujours besoin d’un plombier, oui, et d’un boulanger. Moi, j’ai eu besoin d’un poète. Alors merci, Jacques Prévert, même sans la poignée de main.


illustration fusain sur toile 2019 pb