Quand je la vois arriver en habits de fête, froufrous, confettis et bras chargés de cadeaux, quelque chose se ferme en moi avant même que je l’aie saluée. Je reconnais ce mouvement : le même que le 14 juillet, le même que Noël, ce moment où tout le monde se met à parler plus fort, à sourire comme si c’était la seule manière d’être là, et où je me sens aussitôt au bord de la sortie. Le bonheur, quand il débarque avec fanfare, me tombe dessus comme une obligation. Je le désire pourtant, je le désire même stupidement : être heureux un jour, sentir que ça tient, que ça ne tremble pas à la première secousse. Mais dès que ça approche, je prends la tangente. Je l’ai fait avec toutes les chances qui ont traversé ma vie : je les ai aimées vite, puis quittées plus vite encore, parce que je ne sais pas vivre longtemps dans l’allégresse. J’ai besoin d’une porte entrebâillée, d’un coin d’ombre où me réfugier. Elles ont pourtant été nombreuses à venir. Je me vois encore les recevoir derrière ce petit bureau imaginaire où je joue au recruteur sérieux : chacune arrive avec sa promesse bien repassée. L’une me vendait la sécurité, l’autre une reconnaissance tardive, une troisième l’idée d’un monde un peu neuf ; elles avaient toutes un argument, et je savais toujours comment le retourner. L’embarras du choix m’a servi d’alibi : peser le pour et le contre, recommencer les calculs, trouver la faille qui rend la chance contournable. J’ai eu des emballements, des coups de tête, mais même là je gardais au fond une réserve de méfiance, comme si l’espoir devait rester sous clé pour ne pas m’emporter. Et puis elle est apparue. Rien de spectaculaire. Pas de feux d’artifice, pas d’appel à l’enthousiasme. Elle était là, simplement, avec une présence d’enfant qui ne réclame pas qu’on applaudisse. La première fois que j’ai commencé à trop parler, elle a attendu. Ça a suffi. Avec elle, le silence n’était pas un trou à combler, c’était un endroit où se tenir. Pas un silence mystique : un silence tranquille, utile, qui nous reposait. Quand elle a parlé de projets, j’ai compris que je n’avais jamais rencontré une chance qui ose l’avenir. Les autres apportaient un instant ; elle apportait une suite. Je me suis laissé faire avec une docilité de gamin qu’on sort enfin de son coin. On a commencé petit : Barcelone en hiver. Une date fixée, des billets achetés, l’affaire verrouillée. Au jour venu, partir n’était plus un rêve qui flotte, c’était un sac fermé, un quai, un départ. Là-bas, la ville froide nous tenait éveillés, et je sentais un bonheur possible parce qu’il avait une forme. Il y a eu d’autres départs, d’autres dates, d’autres retours ; ce qui compte, c’est le rythme qu’ils installaient, cette manière de tenir la vie par petites avancées. Jusqu’à Berlin. Rien de romanesque : un retard, une mauvaise lecture d’horaire, la course inutile dans le hall, les portes qui se ferment sans nous. Je revois son visage à elle, non pas furieux, mais cassé par une fatigue qui n’était pas la sienne. Je n’ai rien su dire. J’ai compris alors ce qu’elle touchait depuis longtemps : je sais faire un pas, pas une distance. Je peux consentir à la chance par épisodes, pas par durée. Elle en a été blessée. Moi, j’ai senti monter une sorte de soulagement qui m’a fait honte sur-le-champ : la pression retombait, l’étau des projets se desserrait, l’air revenait dans ma poitrine. La certitude se fissurait. J’allais pouvoir reprendre mes vieilles manières. Aujourd’hui je guette une autre candidate. J’attends la perle rare, oui. Je la vois déjà se présenter avec ses cadeaux, son air de fête. Et je sens d’avance le mouvement : le pas de côté, la main sur la poignée, cette seconde où je fais comme si je restais alors que je suis déjà en train de sortir.
illustration Les chances de ma vie, huile sur toile 2019 pb