Tout ce qu’il regardait passait par un verre faussé, il le voyait maintenant sans détour. Alors il a fermé les yeux. Pas pour tenter une expérience, pas pour se prouver quoi que ce soit : il n’en pouvait plus de regarder et de corriger avant même d’avoir posé le moindre trait. Dans l’atelier, plusieurs toiles attendaient, déjà enduites de gesso noir, mates, sèches. Sur la palette, il n’a mis qu’une noix de blanc, écrasée au couteau, tirée au solvant jusqu’à devenir souple. Il voulait que la main travaille sans l’œil qui surveille, sans l’œil qui invente une solution à la place du geste. Une fois, il avait vu une petite chauve-souris tourner sous les poutres, vite, trop vite, battre l’air et se cogner au noir sans trouver l’issue. Il s’était reconnu là, dans cette panique de ne pas savoir où aller. Il a posé le pinceau au bord de la toile, assez chargé, et il l’a laissé partir. Il appuyait puis relâchait, suivant la résistance du lin, la manière dont le poignet tient ou lâche. La sensation dictait. Des stries ont traversé la surface, certaines nettes, d’autres à peine visibles, des arrêts, des reprises. Il s’est arrêté quand le corps a dit stop, pas quand l’idée a dit “ça suffit”. Il a ouvert les yeux : un champ noir coupé de lignes. Il n’a rien ajouté sur la palette. Il a frotté presque à sec pour tirer des gris, un peu de lumière ici, une zone plus lourde là, de quoi donner de l’air sans faire apparaître un motif. Et déjà il sentait l’ancien réflexe : chercher une image, projeter, se rassurer. Fausse route, encore. Il a cherché d’où venait ce besoin. Un soir d’été lui est revenu, une terrasse, un ami perdu de vue. La journée avait été simple, bonne. Puis il avait basculé dans le rôle. Il parlait trop, il montait sur une caisse invisible pour entraîner l’autre. « Écoute. Le volet qui claque. Le bonbon qu’un gosse déballe trop vite. Le vent dans les platanes. La femme qui parle au loin, l’homme qui se tait. Regarde maintenant : les gens qui passent, les regards qui se frôlent, les pas sur le trottoir. » Il levait la main, il voulait ouvrir l’espace, il voulait ouvrir l’abondance. Un billet de cent francs est tombé dedans. Sec, lourd, déplacé. Ils ont ri, puis le rire est retombé. Eux deux, à court de tout depuis des mois, recevant ça comme un cadeau qui pique. Il a senti une chaleur monter au visage, quelque chose de mêlé : gratitude, honte, colère. Pendant une seconde il a eu envie d’y voir un signe, de faire de l’histoire avec ça, et c’est cette envie-là qui l’a glacé. Ils sont partis du café vite, loin, comme si on pouvait faire disparaître le malaise en changeant de rue. Plus tard, dans l’atelier, il a fermé les yeux encore une fois. La charpente craquait, une souris faisait des allers-retours à l’étage, la chatte dormait sur la banquette, respiration large, régulière. Il a pris le chiffon. Effacer, cette fois, ce n’était pas corriger : c’était renoncer à la scène qu’il allait coller sur la toile pour se distraire du réel. Il a tout nettoyé, il a repris le pinceau, et il s’est remis au travail sans chercher d’autre abondance que celle d’un trait qui ne ment pas.


illustration « Only gold does not disappear » Huile sur toile, 2019 pb