Je voulais voyager, mais tout était déjà en place pour que ça n’arrive pas : pas d’argent, pas de temps, pas d’élan quand il aurait fallu. On s’habitue à l’idée de rester, on appelle ça prudence ou fatigue, et l’envie, elle, ne disparaît pas ; elle attend, elle revient par une fente, elle demande un autre passage. La peinture a pris ce rôle-là. Pas un substitut noble, pas un “projet” : une issue de secours. Ce que je n’ai pas vu dehors, je l’ai poussé sur la toile à force de retours, d’essais, de ratages. Longtemps, ça s’est fait dans une sorte de brouillard : cigarettes l’une sur l’autre, écran de fumée entre l’œil et ce qu’il regardait, entre la main et ce qu’elle posait. J’ai arrêté. La pièce a changé de densité. Les bords sont plus nets, les couleurs ne flottent plus. La main, surtout, n’a plus ce tremblement discret qui fait croire qu’on “cherche” alors qu’on esquive. Le pinceau tient, le bois est sec contre les doigts, l’huile colle, résiste, oblige à décider. Je repasse par le noir et le blanc, oui, mais ce n’est pas une étape scolaire : c’est l’endroit où je vérifie si je suis prêt à voir, sans enjoliver, sans fumer par-dessus. Ça me travaillait depuis longtemps. Le titre est venu avant le reste : “Voyages intérieurs”. Je n’ai aucune carte. J’ai juste ce départ-là, enfin possible, et la responsabilité d’aller jusqu’au bout sans me reculer.


illustration Peinture abirigène pb 2019