Bien sûr, l’importance. Aujourd’hui, « La Recherche » posée sur une étagère, et il y a longtemps que je ne l’ai plus ouverte. Sur YouTube, quelqu’un détaille le prix de chaque minute de vie, revenu annuel divisé par 525 600, temps perdu reconverti en chiffres. Je fais le calcul : mon temps à moi ne vaut pas assez pour que je me prive de lire, et pourtant quelque chose s’y oppose encore. Alors reviennent le fleuve, la pierre, une autre patience immobile. J’habite cet entre-deux.
15 juin 2019
Pour continuer
Carnets | juin
30 juin 2019
À la rencontre des piraillons. À la Tontine, premier repas : pizza, rosé frais sous l’auvent, chaleur écrasante, Grégory de Maleval, un autre venu d’Ardèche. Les voix se lâchent, je commence à les connaître. Quelques mois plus tôt, à la Maison du Châtelet, à Bourg-Argental, Yannick m’a proposé le festival In & Off de Saint-Julien. Cette fois, ce sera en plein village, place des 6 Fontaines, dans l’ancien atelier des Curieux, une ancienne verrerie devenue cuisine puis remise. Lors de la visite, la salle est sombre, poussiéreuse, sans lumière ; je me demande comment accrocher là-dedans. Le jour venu, je nettoie, j’installe les premiers tableaux presque à l’aveugle. Yannick trouve un arrangement, Pascal vient après son travail, tire un câble, serre les vis. La veille du vernissage, la lumière s’allume et l’atelier crade devient, d’un coup, un lieu d’exposition au milieu des piraillons.|couper{180}
Carnets | juin
20 juin 2019
Ces derniers jour , des émissions sur le pranisme, ces gens qui disent pouvoir vivre sans nourriture solide. Au départ, c’était du folklore de trajet en Kangoo, comme l’Atlantide ou les extraterrestres. Puis l’idée d’un monde sans abattoirs ni supermarchés, d’une nourriture directe, sans viande ni farine, m’a brièvement séduit. Tout à coup, j’ai vu le prix : abandonner la matière alors qu’on s’est incarné dedans. Je me suis surtout rendu compte que je mange rarement par faim. Ce sont les émotions qui appellent, comme des loups, et on les fait taire à coups de bouchées jusqu’à la torpeur. J’ai écarté une partie de ce que je mangeais, la viande rouge d’abord. Chez mes parents, la viande faisait office de langage : mon père, de bonne humeur, revenait de la boucherie les bras chargés ; à table, on se taisait, on mâchait. En pensant à ça, une envie de frugalité s’est installée, pas pour devenir pranique, mais pour manger moins et regarder enfin ce que je fais. Cette attention se glisse dans ma peinture : poser une touche, décider de son poids, de sa légèreté, change la toile entière. Le chemin vers l’état pranique, tel qu’ils le racontent, ressemble à celui de l’atelier : lâcher prise et rester présent au moindre geste. La différence, pour moi, c’est que je garde la matière et j’essaie seulement de cesser de la manger pour fuir les loups.|couper{180}
Carnets | juin
16 juin 2019
Les années 90. Une fois encore, je traîne dans la ville, sans but. Le temps fiche le camp. La radio en bruit de fond. Julien Clerc chante qu’il veut être utile. La phrase me tombe dessus. Trente ans, parfaitement inutile. Autour, les amis s’installent : CDI, appartements, maisons, enfants. Ils quittent l’errance, je reste seul sur le pont. Le mot « utile » revient partout. Plus tard, dans les lettres de Van Gogh à son frère, la même obsession : être utile, justifier la peinture, l’argent, les toiles. Lui au bord de la faillite, moi d’emplois précaires en ateliers : beaucoup d’errance, peu de preuves. On me demande à quoi ça sert, tout ça. Qui me le demande vraiment ? Je ne sais pas. Ce qui me gêne, ce n’est pas l’idée d’être utile, c’est ce qu’elle écrase de poésie, d’imagination. L’utilité, ma petite dictature de poche.|couper{180}