Les années 90. Une fois encore, je traîne dans la ville, sans but. Le temps fiche le camp. La radio en bruit de fond. Julien Clerc chante qu’il veut être utile. La phrase me tombe dessus. Trente ans, parfaitement inutile. Autour, les amis s’installent : CDI, appartements, maisons, enfants. Ils quittent l’errance, je reste seul sur le pont. Le mot « utile » revient partout. Plus tard, dans les lettres de Van Gogh à son frère, la même obsession : être utile, justifier la peinture, l’argent, les toiles. Lui au bord de la faillite, moi d’emplois précaires en ateliers : beaucoup d’errance, peu de preuves. On me demande à quoi ça sert, tout ça. Qui me le demande vraiment ? Je ne sais pas. Ce qui me gêne, ce n’est pas l’idée d’être utile, c’est ce qu’elle écrase de poésie, d’imagination. L’utilité, ma petite dictature de poche.