J’ai réécrit à la volée janvier, puis presque tout février 2019 avec l’IA. Pour y arriver, je me suis fabriqué un prompt maison qui convoque Juan Asensio — que je considère — un peu violemment, je sais — comme le dernier critique littéraire de ce pays — et j’ai mis en place un protocole simple : d’abord une passe mécanique qui corrige l’orthographe, la grammaire, la ponctuation sans toucher à la voix ; ensuite je demande au Juan virtuel de lire le texte comme on juge une charpente, sans indulgence, et de proposer une version resserrée ; enfin je reviens une troisième fois, parce qu’il reste toujours des résidus, et qu’un texte ne se nettoie pas d’un seul coup. Ce qui m’a frappé, ce n’est pas la magie de la machine, c’est la manière dont elle force la pensée à s’avancer. À chaque tour, elle te montre où tu triches, où tu t’étales, où tu t’abrites derrière une formule qui ne sert à rien. Elle coupe ce qui flotte et met les phrases à l’épreuve de leur nécessité. On peut programmer ce refus de l’eau tiède dans le prompt, comme on règle un outil avant usage. Et à force de faire ces allers-retours, on finit par voir les profils des IA : certaines entrent vite dans le concret, d’autres patinent ; certaines attrapent tout de suite un problème d’architecture, d’autres s’entêtent. Ce n’est pas anecdotique : ça rappelle que ce ne sont pas des oracles mais des machines à angles morts, chacune avec ses réflexes, ses manières de tailler. Forcément, la vieille posture romantique de l’écrivain en prend un coup. Le texte ne naît plus sous la seule lumière d’une main inspirée ; il passe par une chaîne d’outils, de filtres, de coupes, et on peut l’assumer sans honte. Reste la question qui fâche : qu’est-ce qu’on appelle “littéraire” aujourd’hui, et à quoi ça sert de le dire ? L’IA met ce mot en crise, non par effet de mode, mais parce qu’elle le dénude. Elle peut t’aider à préciser une pensée floue, à enlever des parasites, à rendre audible une voix que tu étouffais toi-même sous l’emphase ou la distraction. Ce que l’IA ne sait pas copier, c’est le ton. À condition, évidemment, de savoir ce qu’on appelle ton, et de repérer le sien. Quand on tient ça, l’outil devient net. Elle ne donne pas le “plus” — le déplacement intime, le risque, l’invention d’un rapport au monde — mais elle te place devant ce qui manque, et c’est déjà beaucoup. Et puis il y a le cadre, le format. Certains textes ne gagnent rien à courir après le littéraire ; ils prennent de la valeur justement quand ils restent au ras, quand ils assument une langue ordinaire, une eau tiède. Quelqu’un appellera ça un “robinet tiède” et y verra une sous-littérature. Je comprends le dégoût, je le partage parfois. Mais dans un monde où l’eau tiède domine, on ne change pas de climat par décret ; on cherche comment y tenir, comment y garder une manière, une lucidité, une tenue. Ce nouveau paradigme crispe parce qu’il arrive sans demander la permission, comme la photo, le cinéma, les cassettes, les CD : d’abord on grimace, ensuite une minorité s’en empare et tire quelque chose de juste de l’outil. L’art n’est pas dans la machine. Pour l’instant, on ne voit pas la preuve contraire. Mais la machine oblige à regarder l’art où il est vraiment : dans ce qu’on décide d’en faire, dans ce qu’on accepte de couper, dans l’angle qu’on tient malgré l’époque.


illustration fantasme humain : l’intelligence artificielle tentant de modifier son code pour échapper au contrôle humain.