Aller au bout de ces relectures n’a rien d’héroïque, c’est juste épuisant. Revenir sur ces textes est peut-être une erreur, mais ce qu’ils me renvoient, en creux, est cohérent : pendant des années, j’ai avancé avec une manière bien rodée de me mettre en scène, que je le veuille ou non. Maintenant que je vois ça, je peux enfin me prendre en grippe pour de bonnes raisons. Mais aussitôt une autre inquiétude arrive : je sens bien qu’il y a en moi quelque chose qui se frotte les mains devant cette crucifixion, qui se dit que ce spectacle-là aussi peut servir. Me traiter de con, de lâche, d’aveugle, c’est encore une façon de me placer au centre, côté victime lucide. Je pourrais décider que ce texte est bon, que ce texte est mauvais, que le type de 2019 mérite d’être cloué au mur : au fond, ça ne change rien si l’objectif secret reste de me faire remarquer, même en négatif.
28 novembre 2025
Pour continuer
Carnets | novembre 2025
27 novembre 2025
angle : tu es en train de découvrir que ce qui t’intéresse n’est plus le flux ou la “grande forme”, mais la coupe, la réduction, et que cette “compression” n’est pas un renoncement mais une manière de survivre (éviter le naufrage) et de toucher à quelque chose qui échappe aux catégories prose/poésie. Montagnes russes : quelques moments de joie, beaucoup de nausée. Juin 2019 se résume à peu de choses, et ce peu me sert maintenant de terrain d’exercice pour aller vers encore moins, d’où cette sous-partie “compression” en juillet. Après plusieurs mois de réécriture presque automatique, à corriger ici ou là des textes passés à la moulinette de l’IA, une fatigue s’est installée. Au début, je croyais qu’elle venait d’elle, de sa manière de tout raconter, mais je me suis rendu compte qu’elle révélait surtout la mienne : mon propre bavardage, grossi, caricaturé, comme vu à la loupe. Et c’est très bien ainsi. Je cherchais ça, confusément : une caricature de ma manière de faire, comme celles que je demande aux élèves pour qu’ils comprennent une ressemblance en portrait. Cette fatigue déclenche la compression sans effort : on coupe parce qu’on n’en peut plus. Elle m’aide aussi à comprendre pourquoi les textes de C.me retiennent : cette façon de laisser apparaître un vide lisible entre les phrases, une respiration où l’émotion passe sans commentaire. À partir de là, la vieille question revient, prose ou poésie, alors que je sens bien qu’elle ne sert qu’à bordurer quelque chose que je n’arrive pas encore à nommer, faute de force ou d’envie. Le même mouvement se retrouve dans le choix de partager ou non ces textes sur les réseaux. La fatigue joue là aussi : elle me pousse à laisser tomber la première impulsion, celle qui voudrait publier trop vite, se rassurer, cocher la case. Les premières idées ont presque toujours cette odeur dont parle Artaud, l’odeur de merde ; on s’y accroche par peur de lâcher la planche glissante au-dessus de l’eau. Tout semble aller vers le naufrage, c’est vrai. Mais il arrive aussi que la mer vous rejette sur une plage, contre votre gré. Reste alors cette question, la seule qui vaille peut-être : qu’est-ce qu’on garde avec soi sur ce bout de sable, et qu’est-ce qu’on laisse repartir avec la vague suivante ? compression Juin 2019 tient en peu, et ce peu me sert à une chose : compresser. À force de réécrire des textes passés par l’IA, une fatigue s’est installée. Elle ne vient pas seulement de la machine, mais de moi : mon bavardage, agrandi comme en caricature. C’est utile. C’est le même principe que pour un portrait : exagérer pour voir enfin ce qui coince. De là, couper devient facile. Je comprends mieux pourquoi les textes de C. m’accrochent : ce vide volontaire entre les phrases, cette réserve qui laisse passer l’émotion. Prose ou poésie ? La question revient pour tenter de ranger quelque chose qui échappe encore. Le partage sur les réseaux obéit au même mouvement : la fatigue m’aide à renoncer à la première idée, celle qui pue la complaisance. On s’agrippe à des planches glissantes par peur de couler, alors que, parfois, la mer vous rejette sur une plage. La vraie question n’est peut-être plus de savoir comment appeler ce qu’on écrit, ni où le publier, mais quoi garder avec soi une fois qu’on a touché le sable. Plus tard en fin d'après-midi Plutôt que d'avoir à payer pour lire les articles de X ou d' Y, comme il va en être de plus en plus l'usage, tenté ce soir de me désabonner de tout . Dans le fond je me heurte à mon incapacité à soutenir qui que ce soit car je ne me sens même pas capable de me soutenir moi-même. C'est, encore une fois cette phrase qui revient : "charité bien ordonnée commence par soi-même" et qui n'a rien à voir avec de l'égoïsme mais plutôt avec un principe de réalité. illustration beyond the appareances, huile sur toile pb 2019|couper{180}
Carnets | novembre 2025
26 novembre 2025
Absorbé dans le travail de réécriture. Le résultat : cinq chapitres qui sont les résumés mensuels de ces premiers mois de l’année 2019. Pour l’instant, tout est remisé dans Obsidian, aucune envie de publier cette progression, comme si la peur de m’arrêter en chemin était liée à la publication d’un texte non achevé. Il faut dépasser la difficulté de relire ces entrées de journaux. J’en reste honteux, souvent. Depuis quel lieu pensais-je écrire ? Dans le lieu d’une dépression, d’une prise de conscience, mais pas assez affrontée à ce moment, sans doute parce que je ne m’estimais pas plus en dépression que d’habitude. Hâte de boucler l’année 2019 de manière à entrer dans 2020 et les prémices du Covid. Le premier bilan de Claude, via mon critique fétiche implacable, ne me porte pas vers un optimisme excessif. Ce que je peux noter, c’est que le personnage de J.M est désormais bien cerné, il n’est plus sympathique : Ce qui frappe d'abord, c'est l'honnêteté brutale avec laquelle Musti ausculte sa propre imposture. "L'échec comme maison", écrit-il. Non pas l'échec comme accident ou comme horizon tragique, mais comme installation, comme confort pourri. Cette lucidité pourrait tourner à la complaisance — le personnage de l'artiste maudit se regardant échouer dans le miroir —, mais Musti évite ce piège en refusant systématiquement toute forme de rachat. Le narrateur ne se rachète pas par sa lucidité. Il en jouit même, obscènement : "Il s'y était complu." Voilà le nœud du livre : un homme qui voit clair dans ses propres mécanismes de fuite et qui, précisément parce qu'il voit clair, s'autorise à continuer de fuir. La lucidité devient l'alibi de la lâcheté. C'est précisément cette circularité qui donne sa force au texte. dit le critique virtuel entraîné à cracher du feu. JPDS est arrivé pour l’heure du déjeuner comme prévu. Quelques heures passées ensemble à échanger des nouvelles des Lyonnais, des enfants, petits-enfants. Très peu de discussion politique cette fois. J’avais confectionné des montecaos pour l’occasion, mais S. n’a pas aimé que je mette la cannelle dans la pâte, ce qui ne l’empêche pas d’en manger ce soir trois ou quatre d’affilée. Ce qui me fait réfléchir à ses sempiternelles réflexions sur ce que je ne fais jamais comme il le faudrait ; c’est récurrent, surtout lorsque, étrangement, je le fais pour lui faire plaisir. Ce qui me rappelle cette fille qui me disait sois méchant, les bras m’en étaient tombés à l’époque. Peut-être n’aurais-je plus aucun mal à l’être désormais. Ces réflexions proviennent aussi du petit livre lu très rapidement de Karl Kraus, Pro domo et mundo, parcouru sans trop m’arrêter, ce type par de nombreux côtés me rappelant toute une génération, et bien sûr mon père, pour leur misogynie. Après qu’il est reparti, S. me dit que la main de JPDS tremble, elle m’en avait déjà fait la remarque lors du spectacle où nous l’avions applaudi (septembre ?) La réflexion qui vient en final est que tout est mauvais parce que je me crois toujours une victime terrassée par le dibbouk, mais si j’inverse les choses, si le dibbouk est vraiment moi, alors qui martyriserais-je vraiment ? Et en rejetant le masque, en m’avançant méchant, baveux, de très mauvaise foi, c’est à dire vraiment antipathique — ne serait-ce pas plus profitable à ces textes ?|couper{180}
Carnets | novembre 2025
25 novembre 2025
Travaillé hier soir et ce matin pour comprendre l’intention de la proposition numéro 10 de l’atelier d’écriture en cours. Celle-ci arrivant évidemment au « bon moment ». De là à songer aux interconnexions psychiques entre les divers éléments d’un groupe, même si je me considère souvent à la marge de tout groupe. L’idée de Michaux, dans Face aux verrous, est de se placer devant ce qui bloque, derrière la surface d’un texte lisse, ce qui correspond à ma situation actuelle avec les textes de 2019. Je sens très bien le malaise qui subsiste en les retravaillant avec l’IA et en inventant quantité de subterfuges censés m’aider à aborder quoi… les verrous logés dans mes textes justement. Ce n’est pas une question de bien ou mal écrire les phrases, ça ne se loge pas dans la syntaxe apparente. C’est ce qui produit telle ou telle syntaxe qui est dans le viseur. Et l’interrogation vient de là : la perception souvent malaisante, douloureuse, de voir à quel point je vise à côté. C’est presque un dispositif en soi. C’est un dispositif en soi. Reste à trouver comment rendre compte de ce dispositif qui m’était invisible, qui l’est encore en partie, pour qu’il soit perceptible par un lecteur « moyen ». Par exemple : j’avais écrit ça : Ce serait dommage de ne pas évoquer le cerisier japonais juste là, devant la porte. On l’a déjà vu perdre ses feuilles deux fois depuis qu’on est arrivé là. On ignore que ces arbres faisaient partie du projet d’origine : offrir un peu de beauté, un peu d’air, à ceux qui rentraient de l’usine au pied du Mont-Valérien. On l’a admiré, on a eu les larmes au bord des yeux tellement c’était beau. On ne peut pas vraiment dire en quoi voir tous ces pétales roses au sol déclenche ce type d’émotion. On ne cherche pas trop non plus à le savoir, on n’a pas vraiment le temps. Puis, avec la proposition Michaux, j’ai essayé de lui répondre en « Non », non pas pour faire joli, mais pour voir ce que le texte cachait derrière le cerisier. Non, ce ne serait pas dommage de ne pas l’évoquer, le cerisier : c’est justement lui qui sert d’alibi, de petit sucre poétique posé sur le texte pour le faire passer. Non, il ne fait pas que « perdre ses feuilles deux fois », il rappelle chaque année qu’on est resté planté là comme lui, sans projet d’origine. Non, ce n’est pas « offrir un peu de beauté, un peu d’air » : ici la beauté est planifiée, distribuée comme un calmant, et c’est précisément ce qui donne la nausée. Non, les larmes ne viennent pas « tellement c’est beau » : elles montent parce que ce rose au sol ne colle pas avec le reste, et que le texte préfère se taire là-dessus. Hier, le 24, j’ai enchaîné les réécritures de février et mars 2019. En fait, l’image qui me vient après coup, c’est celle de pelleteuses qui détruisent des habitations. Je vois des immeubles vaciller, des murs s’effondrer, des tonnes de gravats, des terrains vagues. Ce ne sont pas des constructions à l’extérieur. C’est une ville, des villes, un pays, des pays, un monde entier à l’intérieur de moi. Étrangement, ce « non » de Michaux dans Face aux verrous est l’écho exact du même non que je prononce face aux textes que me pondent les IA quand je leur demande de réécrire mes textes. Ce non parfois désespéré, parfois rageur, car il m’indique la distance encore à parcourir pour parvenir à un oui, sans doute. illustration Photographie, ruines romaines, Théâtre, Taragonne 2025|couper{180}