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20 décembre 2025 — Le dibbouk

# Enfance #00 | Des pertes comme prologue

Les saisons arrivent, s’en vont, reviennent ; elles reviennent presque pareilles, d’une année à l’autre, avec leurs signes répétés qu’on finit par reconnaître avant même de les comprendre. Ce rythme-là, l’enfant ne l’apprend pas dans les livres : il l’apprend par le corps, par le cœur, par les odeurs et les changements de lumière, par la terre qui colle aux semelles, par l’air qui pique ou qui se charge d’une douceur suspecte. Il sait, sans savoir le dire, quand l’automne approche ; il sait quand l’hiver se prépare ; il sait quand l’été s’achève, rien qu’à la façon dont le soir tombe et dont les fenêtres se remettent à briller plus tôt. Et pourtant, malgré la ville d’où il vient — si peu de temps passé en elle — il ne se sent ni des villes ni des campagnes : il se sent comme quelqu’un de passage, traversé par les saisons comme on est traversé par une musique qu’on n’a pas choisie. Quand il fait beau, il se laisse prendre ; quand il fait gris, il s’étonne ; quand il pleut, il tend les paumes ouvertes pour sentir l’eau froide s’y poser ; quand il neige, comme tous les enfants, il fabrique des boules de neige et il regarde la vapeur sortir de sa bouche comme une preuve qu’il est vivant. Il aurait voulu se laisser vivre ainsi, porté par le temps, comme autrefois porté dans un ventre. Mais l’histoire n’est pas d’accord avec ce projet ; elle lui propose une entrée brutale. Il perd le confort du ventre un mois trop tôt : prématuré. Il arrive au monde avec un manque d’informations qu’il ne saura jamais nommer, mais qu’il sentira longtemps comme une lacune dans l’usage du réel. Très vite, l’accueil devient urgence : la lumière trop blanche, les bips réguliers, le plastique, l’odeur d’alcool, le coton qui gratte, les scotchs sur la peau, les tuyaux qui montent vers le visage. Une prison de verre. On l’entube, on l’appareille, on le retourne avec des mains qui vont vite, et le voici seul, minuscule, dans un vaste monde qui ne le reconnaît pas. Il a peur, mais il n’a pas les mots ; il n’a que cette sensation de vide à combler, comme une page blanche au milieu d’une nuit sans bord. Au-delà du plexiglas, des silhouettes passent, des voix s’approchent puis s’éloignent, des odeurs étrangères s’accrochent un instant ; parfois, il y a une éclaircie, quelque chose de plus doux : elle est là, il la sent, il la devine dans une chaleur, dans un souffle, dans une voix qui se pose ; puis il la perd à nouveau, et la joie, coupée net, laisse place à une peine qui n’a encore ni nom ni histoire — seulement une béance, et toute une vie de nouveau-né contenue dans cette alternance : présence / absence. Plus tard, il partira aussi du primaire comme il est parti du ventre : trop tôt, ou trop de côté. Il n’aura pas la suite des histoires tissées depuis la maternelle, les liens déjà installés, les mêmes comptines, les mêmes habitudes ; il arrive dans un récit commencé sans lui. Il perdra la maison, le jardin, les champs, les collines, la forêt, et, presque aussitôt, son accent. Il le sent sur sa langue comme on sent un caillou : il gêne, il trahit. Alors il tente de le lisser, de parler « pointu », et cette correction-là devient une autre perte, plus sourde : une façon de se fondre, de ne pas se faire remarquer, de ne pas donner prise. Il retrouve pourtant, certains matins d’hiver, une évidence qui n’a pas besoin de phrases : la neige, ce grand tapis blanc, et les merles posés dessus comme des points noirs. Il suit l’empreinte de leurs pattes, ces minuscules traces en V, jusqu’à l’endroit où tout s’arrête d’un coup ; il reste là, à regarder, à chercher la logique de la disparition. Parfois, on gratte à mains nues le froid pour voir plus clair : on casse la croûte gelée, on atteint le noir en dessous, la terre humide, lourde ; pas de merle, pas de grive. On n’a pas vu l’envol. C’est peut-être ça, se perdre : disparaître sans que personne n’ait vu le moment précis où l’on a quitté le sol. L’envol n’appartient pas au présent ; il se produit hors champ, comme les saisons qui changent sans qu’on surprenne jamais l’instant exact du basculement. Tant de choses nous traversent, et on n’en retient qu’une poignée, et encore, mal. Quelle heure est-il ? Il ne sait pas le dire en regardant les chiffres romains de l’horloge ; il ne sait pas lire ce temps-là, ce temps dessiné. Il aimerait pouvoir dire, comme un grand, « il est douze heures », « il est vingt heures », avec l’assurance d’une phrase qui ferme la discussion. Mais apprendre a un prix : du temps à perdre pour apprendre le temps. Dehors, on se débrouille sans précision ; le soleil donne l’heure, même quand il est caché, à la façon dont la lumière tombe sur le mur, à la longueur des ombres, au froid qui remonte du sol. Dans la cuisine, les paroles des adultes passent comme des consignes : mettre la table, faire le ménage, ranger le bois sous l’appentis, travailler bien à l’école, dire bonjour, dire au revoir, ne pas pleurer, ne pas faire d’histoires. Il entend ces phrases et il voit les visages qui les prononcent : la fatigue dans les yeux, la bouche serrée, l’habitude qui remplace la douceur. Un jour, il faut couper l’arbre : son ombre gêne le voisin et son potager. Il revient de l’école et il n’y a plus que du vide au milieu de la cour ; un tronc net, des copeaux au sol, une odeur de sève, et cette impression qu’on a retiré quelque chose du monde sans prévenir. La stupeur ressemble à un bruit sec : comme un coup de fusil dans la neige, quand un homme vise les merles ; après, on peut suivre les gouttes de sang sur le blanc, on peut suivre une trace jusqu’au bout, et au bout il n’y a pas une leçon, il y a un oiseau mort, et une tristesse qui s’installe sans qu’on sache quoi en faire. Plus tard encore, c’est quand il perd goût aux choses usuelles — quand l’usage général se décolle — que remontent l’ennui et les odeurs d’enfance : l’humus des bois, le roux des feuilles, le silence des arbres, leurs têtes lentes qui bougent dans le vent. Il essaie parfois de prononcer leurs noms ; la gorge se serre, ça ne vient pas. Il est presque au bord de quelque chose, comme au bord d’un mot qu’on a sur la langue et qui refuse de se donner. Et il comprend, sans l’expliquer, que ces pertes-là ne sont pas des épisodes : elles sont un prologue qui n’en finit pas, une manière d’entrer dans le monde en laissant derrière soi, à intervalles réguliers, des morceaux de soi, tandis que dehors les saisons continuent, indifférentes, à faire leur travail.

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