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18 décembre 2025 — Le dibbouk

#été 2023 #03bis | de sept d’un coup à quatre

variante : partir de Gertrude Stein et de ses “portraits” pour écrire non pas un personnage isolé, mais un petit système de personnages — ici une contrainte nette : en faire surgir et tenir quatre d’un seul mouvement. L’enjeu n’est pas l’intrigue mais la densité : faire tenir “beaucoup dans peu” par juxtaposition, reprises, variations, énumération, retour de motifs, avec une voix qui accepte les digressions (associations, analogies, objets, souvenirs) tant qu’elles servent de ponts entre les quatre figures. Méthode implicite : nommer les quatre, puis donner à chacun un noyau concret (place dans la fratrie, métier, gestes, ton, destin, mort) et laisser la phrase circuler de l’un à l’autre, en revenant, en recoupant, en resserrant — comme un montage de fiches qui finit par produire une matière commune. Le texte peut partir d’un obstacle (“comment tenir quatre ?”), et transformer cet obstacle en moteur (valeurs/couleurs, comptage, formule 1+3, etc.), mais le point d’arrivée doit être simple : quatre prénoms qu’on peut dire d’un trait, et derrière chaque prénom une charge de vie, une façon de tenir/une façon de lâcher.

Une nouvelle proposition d’écriture à partir de Gertrude Stein, de ses portraits : dresser le portrait de plusieurs personnages en même temps, pas un seul, ni deux, ni trois, mais quatre. Quatre, ça me fait penser au Vaillant petit tailleur : agacé par des mouches autour de sa mangeaille, il en tue sept d’un coup. Et je me dis que ce genre d’histoire se promène, que ça existait déjà, que ça existe toujours, qu’on change juste l’étoffe et le nombre, mais que le geste est le même : faire tenir beaucoup dans peu.

Comment je vais faire cet exercice, je me le demande, et je ne devrais pas me le demander : à chaque fois que je me demande quelque chose, je réponds à côté. Et plus je me le demande, plus l’à-côté surgit. Il ne m’en faut que quatre, pourtant. Quatre, ce n’est pas la mer à boire. La mer à boire me vient toujours à l’esprit quand je pense à plusieurs éléments à tenir ensemble. Et les couleurs, c’est pareil : plus on ajoute de couleurs, plus ça devient la mer à boire. Je parle en tant que peintre. J’ai souvent résolu le problème des couleurs en peignant d’abord en noir et blanc. Parce qu’une couleur seule ne veut rien dire : ce qui compte, ce sont les valeurs. On ne peut peindre en couleur que si on a d’abord compris les valeurs. Et voilà que l’expression revient, et qu’elle s’ouvre : la mer à boire. Ma mère buvait, je m’en souviens. Ma mère avait trois frères. Et donc 1 + 3 font quatre.

Je n’ai jamais prononcé leurs prénoms à ces quatre-là en même temps, en les énumérant. Et pourtant c’est simple de les dire. Astrid, d’abord : ma mère. Puis Kallio, Arnold, Henri. Ce sont les vrais prénoms, je ne les ai pas inventés. Je n’ai aucun mérite à m’en souvenir. C’est si simple de prononcer un prénom, et c’est si difficile d’entendre ce qui vient avec.

Kallio était l’aîné. Fils d’un homme inconnu. Plus petit, plus nerveux, plus solitaire, plus taciturne, mais toujours affable, toujours souriant. Plombier. Grand fumeur. Mort d’un cancer du poumon. Je me souviens : un jour il était là, souriant, et un autre jour il n’était plus là. Enterré au cimetière de Clamart, dans les Hauts-de-Seine.

Henri était un autre aîné, fils du peintre estonien qu’avait épousé Valentine, ma grand-mère maternelle. Très grand, très fort, une montagne, mais avec ce regard triste de ceux qui ne sont jamais satisfaits, qui se gâchent la vie à souhaiter obtenir autre chose que ce qu’ils ont. Il a eu une première partie de vie dans le bon sens : travail, famille, costumes, voiture, maison. Puis il a fait volte-face, comme si ce qu’il avait voulu, il ne le voulait plus. Il a voulu autre chose, mais c’était trop tard. La contrariété l’a rendu malade. Paralysie d’un côté, comme si une moitié de lui-même avait lâché. Il a vivoté. Il a vivoté. Puis il est mort et ses cendres ont été dispersées dans le jardin du souvenir du cimetière de Valenton.

Arnold était un cadet. Un géant bon et tendre, yeux gris-bleu, et ce regard nordique triste que seuls les nordiques savent porter sans le commenter. Il vendait des photocopieuses. Pas d’études, mais des cours du soir. Avoir eu un enfant jeune l’avait entraîné à une ténacité, une continuité dans l’effort. À l’époque ça payait encore : il a gravi des échelons, est devenu responsable régional. Et puis il s’est laissé mourir après la mort de son fils, mon cousin Boris.

Et puis il y a Astrid, ma mère. Elle buvait, elle cousait, elle peignait. Elle n’était pas heureuse, elle le disait parfois — pas souvent, il fallait tendre l’oreille. Mon père ne comprenait pas : il disait qu’elle avait tout, il ne comprenait pas qu’on ne puisse pas être heureux en ayant tout. Elle, Astrid, était envahie par ce qu’on appelait le vague à l’âme. Ça la rendait folle, et pour que personne ne le voie, mon père et les enfants, elle buvait. Du blanc. Un petit blanc acheté en douce pendant les commissions et bu en douce quand mon père n’était pas là, c’est-à-dire souvent. Elle a été malade : elle avait fumé, elle avait bu, et elle se répétait qu’elle n’était pas heureuse. Une configuration d’éléments qui rend malade. Elle est morte à l’hôpital de Créteil Soleil — qui est une station de RER — puis ses cendres ont été dispersées aussi dans le jardin du souvenir de Valenton, mais un peu plus loin que celles d’Henri.

Ils étaient quatre. Astrid, Kallio, Arnold, Henri. Quatre prénoms qu’on peut dire d’un trait, et derrière chaque prénom une matière, une voix, une façon de tenir, une façon de lâcher. Paix à leurs âmes et à leurs cendres.

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