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18 décembre 2025 — Le dibbouk

#été 2023 #04 | superposition des temps

idée : écrire un même lieu et une situation parallèle à deux moments disjoints, avec les mêmes personnages (idéalement), en superposant les deux temps dans un seul bloc : les deux au présent, et l’italique sert uniquement de balise pour savoir “dans quel temps on est”.

Il n’aime pas L’Isle-Adam : pour lui, c’est le village, toujours le même — Vallon-en-Sully, Montfort-l’Amaury, Le Péage-de-Roussillon, l’entité village. Le lieu où l’anonymat, la clandestinité, sont impossibles. Il arrive à pied et, de loin, il voit cette présence menaçante du bourg. Après la voie ferrée, deux ponts à franchir avant d’entrer dans la grand-rue. Presque à l’entrée, sur la gauche, la grande bâtisse bourgeoise : la maison du médecin. Une maison et une charge de notable qu’on se transmet de père en fils. Il va au lycée et il n’aime pas ce fils de médecin dont l’avenir est tracé. D’ailleurs, quand il repense à sa scolarité, il se rend compte qu’il n’aime personne ici : tous ces fils de notables à qui tout semble dû l’écœurent, il les méprise.

Pourtant Ferrera n’est pas un nom local. Les Ferrera sont là depuis longtemps, assez longtemps pour que le village ait oublié l’origine douteuse, assez longtemps pour qu’un médecin ne soit plus un métèque. Ferrera le fils n’y pense même pas : il a la suffisance des gens nés quelque part. Non, il ne l’aime pas, pas plus qu’il n’aime le village. D’ailleurs il n’habite pas encore L’Isle-Adam : il habite à Parmain. Pour y aller, il descend du train à Parmain, marche neuf minutes, franchit les deux ponts au-dessus de l’Oise, dépasse la demeure des Ferrera, entre dans L’Isle-Adam — et chaque fois il a l’impression d’entrer dans une bouche.

Ce sont des bribes du journal de l’époque. Il vient de s’enfuir à Paris, à quelques mois du bac. Refuge chez Anita, à Montmartre, petite chambre sous les toits. « Il faut que tu passes ton bac », elle dit, et elle le réveille tôt pour qu’il file gare du Nord, direction Persan-Beaumont. Il ne rechigne pas : s’être émancipé, vivre avec une femme, lui donne une puissance neuve. Il ne parle pas. Il serre les dents. Il prend le train, fait ses devoirs ; le train s’arrête à toutes les gares. Il descend à Parmain, franchit les deux ponts, dépasse la maison des Ferrera, entre dans L’Isle-Adam comme Bonaparte à Arcole. Pendant six mois il se prend pour un Corse taciturne et revanchard. Il passe son bac. Sa violence, Anita s’en charge en partie : elle tente de l’épuiser chaque nuit, en vain.

Il a seize ans. Le supermarché de L’Isle-Adam le prend pour l’été. Premier jour : personne ne lui dit rien, le patron est en réserve avec la responsable du rayon liquide — sa mère. Il poireaute une demi-heure, puis ils sortent, un peu rouges, ils ont chaud. Le patron, petit homme sec et nerveux : « Bonjour. Pour commencer tu vas aux légumes. Tu sais peser ? » Il sait peser. Choux-fleurs, poireaux, melons, poivrons. Tous les gens du coin viennent ici, même les Ferrera. Tous savent que le patron baise sa mère sur des cartons, dans la réserve. Tous savent qu’il a eu ce job par faveur.

Avec Anita, c’est terminé. Juste avant les examens, il rencontre une fille d’origine sicilienne. Ils vont à Auvers-sur-Oise ; il pleut ; ils voient les tombes de Vincent et de Théo, et le lierre qui les réunit. Elle porte une robe de coton blanc. Ses formes ondulent sous l’étoffe, elle marche avec ce qu’il imagine être une fierté sicilienne. Elle lui demande s’il connaît Elio Vittorini. Non. Un silence. Il cherche un truc et lâche : « J’ai la clef du septième ciel », en la regardant dans le blanc de l’œil. Elle éclate de rire. Leur histoire commence.

Histoire de train : Paris et L’Isle-Adam. Parents qui ne veulent pas que leur fille épouse n’importe qui, ça se comprend. Il s’inscrit en philo, elle en médecine. Ses parents à lui ont déménagé près de Créteil, autre banlieue, autre décor. Lui prend le RER, elle le train ; ils se retrouvent à Paris, ils marchent, ils se disent parfois qu’une chambre, ce serait bien.

Des années plus tard, ils vivent ensemble au-dessus du poissonnier de L’Isle-Adam, celui qui a voulu porter plainte après que le chien l’a mordu dans l’escalier. Elle est au Brésil quand il emmène le chien chez le vétérinaire. Pourquoi il fait ça, bordel, il ne le sait même plus. Le père — son père à elle — n’avait « pas le cœur », ou pas l’estomac ; il a dit ça avec son accent : « Je n’ai vraiment pas le cœur. » Alors la tâche lui revient. Sinon ce seront les flics, tôt ou tard, avec des amendes en plus.

À son retour de Rio, elle ouvre la porte et demande : « Où est le chien ? » Elle sent que quelque chose ne tourne pas rond. Puis elle ajoute : « Ici, on vit vraiment trop comme des cons. » Et là, il sait presque aussitôt que c’est terminé, qu’il partira, et qu’il ne reviendra pas.

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