#été 2023 #04 bis | Nuits de samedi à dimanche
variante : faire un montage de temps disjoints à partir d’un même marqueur temporel (ici “la nuit de samedi à dimanche”), en enchaînant plusieurs vignettes au présent narratif ou au passé proche, sans transitions explicatives, juste par la répétition de la cheville. Autrement dit : une variante de “superposer les temps”, mais au lieu de deux nappes qui s’entrelacent, tu fais un chapelet de surimpressions (presque un “Bourlinguer” intime : un même port, mais plusieurs arrivées).
Dans la nuit de samedi à dimanche, le téléphone sonne tout à coup. Pépé — mon grand-père, le père de mon père — est mort. « Robert est mort dans son sommeil », a dit ma grand-mère à ma mère. C’est toujours elle qui décrochait : un combiné noir posé sur une petite nappe en dentelle blanche, le tout sur un guéridon en faux acajou, près de la télé. Ça a l’air d’être une chance, mourir dans son sommeil. On nous fait nous habiller, mon frangin et moi, et nous asseoir dans la voiture. Une Ami 8. Sur la route, ma mère le répète à mon père : « Quelle chance de mourir dans son sommeil. » De temps en temps, mon père me regarde dans le rétroviseur. Il a le regard inquiet, ce qui est rare. D’habitude il est plus suspicieux qu’inquiet. Ce regard entre nous deux, dans le rétroviseur, c’est une affaire. Mais cette nuit-là… Peut-être qu’il pense qu’un jour, lui aussi, aura cette chance. Peut-être qu’il pense qu’un jour ce sera moi qui conduirai, et que je regarderai mon fils comme il me regarde. Mais non. Mon père s’est éteint un lundi matin, à 7 h 10, à l’hôpital de Créteil.
Dans la nuit de samedi à dimanche, je ne dors pas : j’attends le retour de mon père, qui revient de Dijon. Mon carnet de notes, ce trimestre-là, est désastreux. Je pense à la rouste. Ça le met hors de lui que je n’obtienne pas de bonnes notes. Nous habitons encore à La Grave, dans la maison de l’aïeul mort l’année passée. Quatre-vingt-cinq ans, dans son lit, dans sa maison : tout le monde appelle ça une chance. Moi, cette nuit-là, j’attends mon père. La chambre est en semi-pénombre, la lune passe entre les volets de fer. Quand je repense à ces insomnies, je me demande si j’avais peur de la rouste ou si je me sentais déjà coupable de le décevoir. Notre aïeul était instituteur, un homme discret, gazé en 14. Mon père, lui, n’aura qu’un diplôme de soudeur. J’imagine qu’il veut que je fasse ce qu’il n’a pas fait : monter.
Dans la nuit de samedi à dimanche, nous sommes trois. J’ai douze ans, je crois. On passe l’été à Villevendret, chez mes grands-parents paternels. Et on a cette idée : casser la porte de la cave du père Dumas, à l’hôpital de Montluçon. On sait qu’il est veuf, qu’il n’y a personne. La porte résiste, serrure à l’ancienne, et puis CRAC : elle cède. Lampe de poche rectangulaire, piles MAZDA. Pas d’électricité dans la cave, comme dans toutes les caves du hameau. Ça sent la terre battue, les pommes, les oignons. Les bouteilles sont sur des étagères en fer, le cul en avant, avec un film de poussière. On en prend une dizaine, ce qu’on peut. On ressort, on éteint la lampe. Dehors, il fait doux, les grillons. Et je me souviens surtout de ça : la nuit noire qui vous reprend d’un coup, avec le triomphe et la culpabilité en même temps. Le père Dumas nous traitait de morveux, crachait quand on passait sous ses fenêtres. Il est mort quelques jours après. Forcément on s’est crus responsables. Et puis son vin était mauvais, une piquette : on a ouvert une ou deux bouteilles et jeté le reste dans les taillis. Nuit du samedi au dimanche. Villevendret. 1972.
Dans la nuit du samedi au dimanche, mon corps entier prend une décharge et je flanque un coup de poing dans le matelas pour rassembler mes esprits, pour ne pas crever. Je m’entraîne à méditer pour ne pas devenir cinglé. Beaubourg, un bouquin sur le yoga, je crois. Ma méthode : allongé, respiration. Dès qu’une pensée arrive, je la renvoie doucement : laisse-moi tranquille, je respire. Jusque-là je m’endormais. Mais cette nuit-là, coup de poing : néant total. J’ai cru que j’allais crever.
Dans la nuit de samedi à dimanche, je pose mes cuvettes sur le chauffage à inertie, celui qu’on a monté au septième avec mon oncle Kalio. Je suis seul, P. est absente le week-end. Je développe des négatifs. La semaine, je photographie autour du boulot, rue Vieille-du-Temple : surtout des paysages, parce que je n’ose pas aller près des gens. Noir et blanc, et je viens de découvrir Ansel Adams, le Zone System. Il y a quelques jours, Mitterrand a été élu, la foule à la Bastille : j’y étais, appareil en bandoulière, plans larges, incapable de m’approcher. Cette nuit-là, je me dis que je devrais tout revendre, les Nikon, et m’acheter plus discret : un 35 mm. J’ai vu un Leica d’occasion à La Motte-Picquet–Grenelle. Même en vendant tout, il faudrait encore un crédit.
Dans la nuit de samedi à dimanche, je recompte mes billets sur le lit. Peu d’argent. Je ne sais pas comment je vais tenir six mois. Demain, à l’aube, je descendrai chercher une agence pour Téhéran. On m’a dit : surtout pas l’avion. Sur le lit il y a mon Leica, des bobines au mètre, une petite cuve noire, et ces billets. Le plus dur, c’était de faire le saut, de partir. Sinon je serais encore là-bas : Bull à Pantin le jour, IBM place Vendôme la nuit, à dormir en grappillant. J’ouvre la fenêtre. Odeur de viande grillée, enseignes en turc, sons entêtants. Château-Rouge, mais ailleurs.
Dans la nuit de samedi à dimanche, je pousse le portail de la maison du consul. Des loups m’accueillent en montrant leurs dents. La femme du consul leur crie de s’éloigner ; je l’ai déjà vue à l’antenne de Médecins du Monde. Je photographie les loups qui repartent la queue basse. « Alors, comme ça, vous partez demain ? » — « À l’aube. » — « Et ça ne vous effraie pas ? » — « Je veux faire des photographies, on n’a rien sans rien. » Dans une vaste pièce, des médecins avec leurs épouses ; l’alcool a déjà fait son travail. Une femme ivre me parle du Caire : « Si vous saviez comme c’est dégoûtant… » Je bois un verre, je prends quelques photos, plans larges, manque de lumière. Je n’ai qu’une envie : partir. Je pense aux loups dehors. Je pense aussi à ces expats, permanganate, boys, opulence. Je me dis : je suis un loup moi aussi. « Bonsoir, merci pour l’accueil, tcho. » En marchant dans les rues de Quetta, je pense à À la ligne de Joseph Ponthus. Je me sens plus proche des gars en usine que de ces gens-là