La chambre 30
Je ne crois pas beaucoup à la psychologie, j’en ai probablement trop abusé pour y croire. Aussi je ne me faisais pas trop d’illusions lorsque je m’assis dans le fauteuil face à la thérapeute.
Elle avait largement dépassé la soixantaine et se trouvait dans cette zone où l’on ne parvient plus vraiment à figer une date. La surface du bureau napoléonien qui nous séparait était nette. J’aurais apprécié qu’un infime grain de poussière injecte quelque chose de vivant à la scène, ce qui ne fut pas le cas. La position du menton, exactement perpendiculaire à l’axe de la colonne vertébrale, semblait maintenue par une longue discipline. Je me demandai si c’était elle que je voyais vraiment ou ma propre opinion sur ce genre de personnes qui se calquait à ce que j’avais devant moi.
— Allez-y, je vous écoute, me dit-elle, et sa voix charriait un sable fin qui aussitôt me coupa la chique.
On entendait le tic-tac d’une pendule quelque part et au-delà de la fenêtre entrouverte sur la rue des bruits de klaxon. Ce mélange sonore ne m’incitait pas à la moindre confidence quand soudain je crus sentir une fragrance s’échappant d’un flacon qui me projeta dans la salle de bain de mes parents. Je fouillai la pièce du regard et vis un flacon tout à fait semblable à celui qu’il me restait en souvenir, posé sur une console. C’est à ce moment-là que je vis et entendis, un peu effrayé, la phrase sortir d’entre mes dents : je n’arrive pas à écrire et ça me tue.
Elle ne cilla pas. Les mains qu’elle avait posées sur la table restèrent parfaitement immobiles. C’était comme si j’avais baissé mon froc et montré ma bite à un juge et que celui-ci restait stoïque dans l’attente d’autre chose que je n’avais compris qu’il attendît.
— Oui, lâcha-t-elle, mais encore ?
Ce "mais encore" m’acheva. J’avais fait un effort surhumain, je m’étais mis à poil en bravant le ridicule pour qu’elle me lâche ça. Mais quelle pute.
J’avais la sensation très physique d’avoir fait dans mon froc et n’osais plus bouger. Elle ouvrit un tiroir, sortit un tampon, me demanda le document et l’écrasa dessus.
En sortant du cabinet je me suis senti encore plus con que d’habitude. La ville me paraissait irréelle, comme si je la découvrais pour la toute première fois. Le fait d’avoir sorti cette phrase m’avait fait changer de dimension. C’est à partir de là que j’ai décidé de quitter Suresnes et de revenir à Paris. Presque naturellement je me suis vu me diriger à nouveau vers la rue des Poissonniers et parvenir au même hôtel. Il restait une chambre libre, la chambre 30 avec gaz. Je suis revenu à Suresnes pour faire mon sac et quitter les lieux en toute hâte.
Le printemps était dans l’air. J’en profitai pour entrer dans une papeterie et acheter un nouveau carnet Clairefontaine à couverture verte et à petits carreaux ainsi qu’un feutre à pointe fine.