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8 mars 2026 — Le dibbouk

Le frigo américain

Lafleur avait une vieille 4L équipée à l’origine pour l’aventure. Il avait traversé le Bosphore avec, franchi la frontière à Erzurum, rejoint Taftan de l’autre côté de l’Iran, roulé à travers le Pendjab pour finalement parvenir à Goa, ses plages, sa mer turquoise, son ciel bleu. Ça se voyait sur la carrosserie et au bruit du moteur.
On est sortis de Paris direction la Bourgogne, les poches pleines du liquide qu’Ertens nous avait lâché. On s’est même payé le luxe d’un resto sur le bord de la route. Puis on a filé vers Besançon dans le Doubs.

La mère de Lafleur paraissait plus jeune que son âge, ce qui m’expliqua pourquoi je l’avais toujours cru plus vieux qu’il n’était. Elle portait une blouse en nylon à fleurs imprimées. La même que ma mère. Le café venait de la même cafetière que chez nous. On ne resta pas longtemps. Le temps d’un goûter et déjà Lafleur était en nage, il n’arrêtait pas de regarder par la fenêtre. Des champs barrés par des montagnes. C’était oppressant, peut-être autant que la gentillesse de sa mère.

En sortant Lafleur dit qu’il avait téléphoné à des amies et qu’on allait aller les voir près de la frontière suisse, vers un bled du nom de Joncherey. Des amies d’enfance. J’ai hoché la tête. Je n’aurais pas parié que Lafleur en avait encore dans le coin.

En rencontrant les trois copines de Lafleur j’ai compris ce que j’aurais pu devenir si je n’avais jamais quitté mon village bourbonnais de Vallon-en-Sully. Un gars simple qui rit de choses simples. Elles étaient sympas et belles, ce qui ne gâche rien. Bien que j’aie toujours eu tendance à trouver la beauté là où tout le monde la cherche le moins.

On a fait des séances photos avec les trois filles. Puis Lafleur s’est souvenu qu’il connaissait un industriel alsacien en retraite qui habitait dans le coin. Meyer. Il avait une villa sur la Côte d’Azur. Si on lui demandait gentiment, pas de doute qu’il nous la prêterait.

Meyer habitait une villa avec des nains de jardin plantés sur une pelouse irréprochable entourant un bassin de carpes koï. C’était un vieux type aux cheveux ras et blancs, bougon. Il nous reçut avec tout le déplaisir que le rôle exigeait jusqu’à ce qu’il se souvienne que le père de Lafleur était mort dans une de ses usines.
Lafleur savait y faire pour taper sur une viande déjà tendre. Ils échangèrent rapidement sur le bon vieux temps. Il eut même une expression humide dans le coin de l’œil. Quelques instants plus tard nous recroisions les sept nains direction la route départementale.

Lafleur ne m’avait jamais parlé de son père. Mort sur son lieu de travail en laissant sa mère élever deux gosses. J’essayai d’en parler à la sortie du Doubs. La tronche de Lafleur me dit de laisser tomber.
Nous filâmes à vive allure, 90 kilomètres heure, tout ce que la 4L pouvait encore donner, comme aux jolies filles, on ne pouvait pas lui en demander plus.
La route ne nous parut pas si longue qu’on ne l’avait craint. Déjà à Valence le son des cigales et l’accent nous rapprochaient de notre envie de Sud.

Nous fîmes le plein à la hauteur de Montélimar en profitant pour casser la croûte dans un routier, puis arrivâmes au crépuscule à Nice où nous prîmes la route de la Grande Corniche en quête de l’adresse de la villa.
Même Lafleur ne s’attendait pas à une telle splendeur. Il avait la bouche ouverte. Je vis que sa dentition était pire que je ne l’avais cru. C’était une construction moderne, probablement une villa d’architecte, blanche, située tout en haut d’un chemin asphalté en forte pente. Juché sur la terrasse on devait voir la ville entière, et peut-être les Amériques.

Trois salles de bain, trois chiottes assorties, une cuisine qui aurait contenu toutes mes piaules miteuses à la queue leu leu. Seul hic : le frigo américain était débranché et vide.
On est restés là tout l’été à rien foutre, à descendre de temps à autre à Nice faire les courses. On voulait descendre à Cannes, je crois que c’était pour le Festival, mais les dates ne collaient pas ou alors c’est moi qui confonds. Vers la mi-août j’ai suggéré au gros qu’on se bouge, qu’on cherche du boulot. Mais il avait pris goût à la station allongée. Il ne voulait plus décaniller.

J’ai pris seul la 4L pour partir en quête d’un job. Agent d’accueil dans une boîte de location de bagnoles à l’aéroport, j’avais le poste. Mais Lafleur se traînerait entre le lit, le canapé et la piscine pendant que je bosserais. Ce n’était pas mon truc de jouer à l’homme de la maison. On n’avait plus de thune, on avait fini par dévaster le jardin des derniers légumes, des artichauts. J’ai dit que je remontais sur Paris.

La 4L, malgré une vie bien remplie, n’était toujours pas finie de payer. Il avait été convenu que je la déposerais devant la concession où le gros l’avait achetée, à Pantin, en laissant les clefs dessus. C’est ainsi que j’étais revenu chez mes darons en RER. Ils n’habitaient plus à Parmain mais à Limeil-Brévannes, une zone pavillonnaire en bordure de la RN19.

On ne me reçut pas à bras ouverts, et je ne m’y attendais pas. Quel âge avais-je, si je ne m’embrouille pas trop dans les dates — 23 ans je crois. J’avais déjà l’impression d’avoir traversé deux vies. Deux jours plus tard j’étais inscrit dans une boîte d’intérim sur le boulevard Sébastopol et j’avais ma première mission : grouillot dans une imprimerie de la Gare de l’Est.

Mots-clés roman noir
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