Le Front-Page
Ce ne fut pas difficile de me faire lourder. Depuis le temps que je travaillais en toute illégalité pour Didule j’avais pris soin de collecter les détails les plus croustillants, constitué mes petites réserves en prévoyant le pire. Des dossiers qui auraient fait rougir de plaisir les prud’hommes. Quand Didule a commencé à pinailler sur les modalités de mon licenciement, j’ai posé la chemise sur son bureau. J’étais paré : si le plan de Lafleur était une planche pourrie, je pourrais au moins m’inscrire au chômage.
On est arrivés au Front-Page en début d’après-midi après le coup de feu. Lafleur avait un repas gratis dans son contrat, il m’avait invité à le partager en attendant le patron qui ne venait pas avant seize heures. En entrant j’avais eu un léger malaise : les murs couverts de pages du New York Times encadrées, le même noir et blanc que chez lui place d’Aligre. Lafleur habitait partout dans le même décor.
Lafleur avait traversé les États-Unis en moto, fait la route 66 et Las Vegas. Pour lui l’essentiel était derrière. Il aurait pu mourir après ça, ou tomber clodo, sans regret.
Pour lui le Front-Page et ses 8000 ou 9000 c’était du rabe. Il s’enfonçait, mais avec du pognon et de la bouffe gratuite. Ses projets étaient si irréalistes qu’ils en devenaient presque crédibles.
Si Lafleur survivait encore grâce à son rêve américain, le mien, devenir un gars bien avec une famille, avait pris l’eau depuis longtemps. J’avais commencé tôt cette quête. Chanteur d’abord, ça n’avait pas marché. Photographe ensuite, pas davantage. Les rêves s’écroulaient les uns après les autres. Depuis 81 et les espoirs que la population de pue-la-sueur dont j’étais avait placés dans la gauche, les choses allaient de mal en pis. On avait le cul en l’air à l’approche du danger.
Christophe Ertens entra à seize heures pile en coup de vent, fila directement à la caisse, compta. Puis il sembla s’apercevoir qu’il y avait des gens autour de lui et serra la main à chacun parce qu’il était le patron et que c’était bon pour les affaires. Par Lafleur je savais qu’il était juif hollandais, la quarantaine. Nez aquilin, petits yeux clignant un peu trop vite derrière des lunettes Gucci.
Il me jaugea depuis l’entrée. À la façon dont il me serra la main en disant qu’ici les feignasses ne duraient pas, je sus à quoi m’en tenir. Lui aussi.
Je ne pouvais prétendre au même poste que Lafleur. Lui était chef de rang. Et puis il fallait voir. Est-ce que je parlais anglais au moins. Pas de références non plus, donc serveur, sans plus, avec quand même deux repas par jour offerts par la maison, ajouta-t-il avec un clignement d’œil.
C’était plutôt six que huit m’avait glissé Lafleur une fois le boss reparti en coup de vent. Mais si tu fais tes preuves ça peut vite monter. Je déglutissais discrètement en faisant le calcul. C’était juste un peu plus haut que mon dernier salaire de menteur et nettement au-dessus du chômage. Je regardais autour de moi. La salle était presque vide à cette heure mais le peu de clientes encore attablées orientait mon imagination dans le bon sens. Celui dont il faut toujours se méfier.
On est restés six mois au Front-Page. Je passe les détails. Le dégoût de sortir sa bite pour un oui pour un non. Lafleur avait dit vrai : je savais y faire, et en anglais en prime. Il n’était pas rare que certaines clientes fortunées d’outre-Atlantique expérimentaient le french guy en même temps que le spare ribs ou le chicken basket.
À la fin c’est toujours la même chose. La routine s’installe, l’enthousiasme s’amenuise. Même les tips à cinquante balles je les fumais le soir après le service, vers trois heures du mat. On arrivait au Pied de Cochon, on s’affalait, et après avoir sucé la gélatine des os on allait dans les chiottes se taper de la touriste en mal d’une Love Story coquine anachronique.
Sur la fin on a failli se battre avec Ertens. C’était juin, le début de l’été. On lui a dit qu’on se barrait pour un prétexte à la con. Lafleur avait le mal du pays, il voulait retourner dire bonjour à sa daronne en Franche-Comté. Ertens nous a emmenés dans la réserve, a retroussé ses manches en nous toisant.
— Vous pouvez pas faire ça maintenant les gars, après tout ce que j’ai fait pour vous.
On ne voulait pas lui casser la gueule. On a dit : file le fric, on se tire, c’est comme ça, et merde.
