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6 mars 2026 — Le dibbouk

Parmain

Foutu pour foutu j’étais retourné chez mes vieux. On m’appelle Popeye mais mon vrai prénom est Alceste. On ne s’était pas réconciliés, mais en fermant ma gueule j’économisais un loyer et je parvenais à mieux me nourrir.
On vivait à Parmain, le bled limitrophe de l’Isle-Adam. L’Oise dégueu charriant ses péniches et ses ordures, ses poissons et ses chatons crevés, c’était le panorama du petit déjeuner. Un brouillard épais stagnait souvent au-delà du fleuve. La voirie nous avait délaissé, une route en terre battue longeait notre pavillon de banlieue. Le genre de baraque construite à la va-vite avec son allée de gravier, ses deux tilleuls souffreteux, son garage à porte basculante et sa dalle de béton tâchée d’huile de moteur.
Ça me permettait aussi de lire ce que je n’avais pas lu car les darons s’étaient emmitouflés dans France Loisirs. Il y avait là toute la Comédie Humaine que j’avais vaguement feuilletée sans trouver aucune scène excitante avant de tomber sur les rayons du bas, fermés par des panneaux fins en faux-acajou : toute la collection des SAS et ce queutard de Malko Linge.
Les Rougon-Macquart me rappelaient une période de varicelle entre la 6ème et la 5ème au collège de l’Isle-Adam, et cette espèce de mélasse qu’impose le passage de la période pré-pubère à la masturbation frénétique. Toute une étagère de couvertures en simili-cuir rouge vermillon avec des lettres anglaises dorées. J’avais dévoré ça en croyant que c’était la vérité vraie. Ce n’était qu’un mensonge bien ficelé pour faire passer des idées, un truc à la Rousseau, arrogant et fat. Germinal par exemple : la misère ouvrière transfigurée en destin collectif, en épopée. Depuis Parmain on ne voyait pas les corons, mais on croisait l’hypocrisie à tous les coins de rue.
J’avais imaginé en poussant leur porte que le plus dur serait de me taire. C’était l’inverse. Parler c’était mentir en permanence.
Je faisais du léger, passe moi le sel, y a quoi à la téloche, et je tournais les talons juste avant que le vieux ouvre la bouche.
Je mentais du matin au soir en étant tour à tour banquier, agent de l’État, maquignon et roublard, ce qui m’allait comme un gant. Le patron, Didule, était un sgeg sur pattes, il ne pensait qu’au cul et au pognon. Il baisait ses deux secrétaires allégrement. Personnellement je me les serais bien farcies aussi mais passer après un sale type comme lui me débectait.
Je ne sais pas comment le gros a eu le numéro. Un soir il a appelé, c’est la daronne qui avait décroché pendant que j’étais parti bosser. Ma mère avait griffonné son nom et son numéro sur une page de Télé 7 Jours qu’elle avait déchirée pour la poser à côté de mon assiette dans la cuisine. Elle avait chuchoté en me l’indiquant un truc comme j’espère que tu vas pas retomber dans tes conneries. J’avais fait un mouvement hindi avec la tête. Ce que la vieille ne savait pas c’est que lorsqu’ils hochent la tête les hindous ça veut dire non et vice versa.
Le gros s’appelait Pascal Lafleur, il était francomtois et après une formation inachevée dans la menuiserie il s’était mis en tête de devenir cinéaste. Il s’était dégotté une piaule dans le 11ème, place d’Aligre. Sitôt que j’y ai mis un pied j’ai tout retrouvé, l’odeur acide de sueur, cette misère teigneuse qui se logeait jusqu’aux feuilles épinglées sur la paroi près de sa machine à écrire, une vieille Olivetti électrique posée sur une table de bistrot. Les vieux tirages en noir et blanc punaisés au-dessus me rappelèrent qu’il avait aussi voulu être aventurier, photographe, maigre et riche.
— J’ai un plan pour te faire gagner de la thune d’une manière plus fun. Ça te dit de te faire 8000 francs par mois ?
Il cligna de l’œil. Il manquait deux dents à son sourire.
Lafleur avait trouvé un job dans un resto américain. Avec les tips certains mois j’arrive presque à 9000 et je te raconte même pas toutes les gonzesses que je saute, j’ai jamais baisé comme ça. Le calcul n’était pas difficile à faire. Je comparais mentalement ma vie de trappiste et mon salaire avec le tableau qu’il me faisait miroiter. Je sus presque immédiatement que j’allais retomber dans les bêtises.
Je dis oui.

Mots-clés roman noir
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