Paysage chinois
Mes vieux n’allaient plus continuer à m’engraisser longtemps, ou peut-être que ma lâcheté naturelle face aux conflits avait fini par céder, je l’ignore — mais je me souviens comme je me suis accroché à l’envie d’être autonome quand j’ai franchi les portes de l’imprimerie Lacroix, près de la gare de l’Est.
On ne me posa pas de questions gênantes. Si j’avais de l’expérience on s’en foutait, à partir du moment où je n’avais pas de prétentions démesurées tout baignait. On entrait par une petite rue, la même que celle où j’avais quitté mon métier de menteur. Rue Saint-Laurent je crois, mais en fait peu importe. Ça sentait les poubelles une fois le portail franchi et on n’aurait pas cru possible en 1983 de voir encore des lambeaux d’un Paris quasi médiéval dans l’arrière-cour dans laquelle on débouchait pour parvenir à l’atelier.
Les deux frères avaient été extraits d’une page de Tintin, les Dupond sans chapeau melon ni moustache, l’un complétant les phrases de l’autre et vice versa.
C’était payé au salaire minimum mais je m’en fichais. Retrouver un job c’était un peu de dignité et la dignité au point où j’en étais n’avait pas de prix.
— Vous êtes disponible de suite ? me demanda l’un des frères. — Immédiatement ? renchérit le second. Je répondis oui, oui.
On me fit traverser ce que j’avais déjà traversé pour me rendre au bureau, un atelier aux murs tachés d’encre et d’autre chose. Mon attention était requise par les machines rotatives d’un autre âge qui crachaient leurs lots ininterrompus de grandes affiches de cinéma.
Le boulot n’était pas compliqué, il fallait s’occuper de tâches subalternes mais présentées comme essentielles : vider les encriers, dégommer les plaques, s’asseoir sur une caisse en bois pour vérifier que la pile ne se barre pas en couilles pendant le tirage.
Me v’là assis sur ma caisse en bois face à la gueule noire de la grosse roto asticotée par les deux conducteurs, un Vietnamien tout maigre et un Arabe replet. On peut pas trop se causer à cause du bruit, infernal, et je vois arriver les premières affiches grand format, pour la plupart des films que je n’aurais aucune envie d’aller voir : le Retour des morts vivants, Top Gun, Gremlins, j’en passe.
À la fin du dégueulis la pile est restée bien droite sans que j’y sois pour grand chose. Il faut récupérer tout ce tas et passer à l’emballage, ça pèse son poids. Puis changer la plaque au cul de la roto, on va passer à une autre série, nettoie l’encrier pendant qu’on y est. L’Arabe me dit qu’il va passer des grandes feuilles pour retirer le plus gros. J’attends mon chiffon à la main et là qu’est-ce que je vois tomber de l’autre côté : de vastes paysages chinois. Comme j’ai fait un peu d’études d’art me v’là à m’ébaubir tout haut, les deux types sur le cul. L’un met un doigt sur sa tempe en tournant pour me dire ce qu’il pense de mes avis artistiques, l’autre va boire un coup dans la réserve avec un petit air dégoûté.
En quelques jours à peine je m’y fais. Je me fais au réveil qui sonne à 5 heures, à la descente vers la gare de RER de Boissy-Saint-Léger. Je me fais à l’odeur de pieds et de parfums bon marché des wagons, aux crissements des freins, aux paysages de banlieue qui défilent à vive allure derrière les vitres. Je me fais à l’obscurité des stations Nation où je dois changer de ligne à travers des couloirs sans fin. Je me fais aux arrêts momentanés du service pour cause d’incident de voyageur. Je me fais au goût du café parisien que je prends vite fait au comptoir, au jambon-beurre. Puis arrive un moment où quelqu’un me dit d’apporter ma gamelle, que je pourrais manger avec eux au réfectoire. Un grand mot pour le petit studio qui appartient aux Lacroix au premier étage, au-dessus de l’atelier. Une grande cuisine capable d’accueillir tous les employés, sauf Michel le contremaître. Lui on ne préfère pas. Il n’est pas du même bord. Il est du côté des frères qui ne mangent jamais avec nous autres.
Dans une sorte de terrarium au fond de l’atelier il y a un vieux type en blouse blanche qui ne se mélange pas avec les autres. On se rencontre le matin quand je prends ma pause dans l’arrière-cour pour fumer ma clope. C’est Roger le peintre en lettres.
Roger fume des blondes, moi des brunes. Il ne parle pas, il se pointe comme un chat à peine une minute après que j’ai tiré ma première bouffée. Il paraît attendre que je commence la conversation. Puis quand je lui parle il ne répond pas de suite, il me toise avec un sourire bizarre, du genre qu’est-ce que tu veux vraiment me dire à part ce genre de banalité, puis après avoir marqué ce temps il entre aussi dans la banalité, ce qui produit d’étranges conversations bien qu’elles aient l’air tout à fait normales.
En tout cas Roger déjeune avec nous. Il a sa gamelle, ce qui le ramène malgré sa blouse blanche à notre condition. Qu’est-ce qu’on se charrie durant ces moments. J’ai comme l’impression d’avoir trouvé une famille, car peu à peu on m’adresse la parole à moi aussi, on s’enquiert de ce que je mange, on me demanderait presque d’où je viens si ce n’était une étrange pudeur qui fait dériver la conversation sur le sport en général, le foot, dont moi personnellement je n’ai que faire.
Le soir on marche ensemble Roger et moi vers la gare du Nord car il habite en banlieue lointaine et moi c’est plus pratique de prendre le RER pour rejoindre Nation puis mon changement vers la ligne C. On s’arrête toujours un bon moment dans les rues attenantes car il y a là toute une population mélangée. Roger est dingue des femmes de couleur, des Antillaises, des Africaines. Leurs formes généreuses expliqueraient en partie son amour des pleins et des déliés, lorsque je l’observe courbé sur sa planche à dessin en train d’écrire les titres des affiches — Roger est le peintre en lettres, métier en voie de disparition.
Une fois la rue était quasi déserte et ne sachant quoi dire sans doute il m’a appris qu’il était franc-maçon, avec toujours son sourire étrange. J’ai eu l’impression que c’était une sorte d’appel du pied mais j’ai écourté, j’avais déjà eu mon expérience de ce côté-là, on s’est séparé comme ça, j’ai dit que j’étais pressé, que j’avais une course à faire vite fait avant de retourner dans ma banlieue.
Les patrons Dupont avaient décidé de moderniser. Pire que tout ils allaient confier les rênes d’une nouvelle machine dernier cri informatique au Vietnamien, qui n’avait jamais obtenu la confiance des ouvriers. C’était un type à part avec qui j’avais discuté un peu. Il était mort depuis longtemps en traversant autrefois le Mékong à la nage pour rejoindre la Thaïlande, il était d’un peuple de montagnes qui ne causait de toute façon pas beaucoup, il avait juste emporté son laconisme ici à Paris, il était mort et il s’y accrochait, chacun son truc.
Le climax surgit lorsqu’on entreprit de dire à Camille, l’un des conducteurs de la Marinoni, qu’on allait casser sa machine et que c’était le Vietnamien qui allait se retrouver aux commandes d’une nouvelle plus performante. Ça a jeté un froid. Michel le contremaître gueulait deux fois plus fort pour faire activer la manœuvre. Tout le monde était démoralisé, surtout Camille. Et moi mes paysages chinois avaient fini par faire des émules, on venait me chercher de l’autre bout de l’atelier parce qu’en examinant une tache au mur on n’était pas loin de redécouvrir la Joconde.
En essayant de remonter le moral de Camille durant le déjeuner je lui ai dit qu’avec son expérience et parce qu’il était encore jeune à quarante ans il n’aurait pas de mal à retrouver un autre job. Ça faisait dix ans qu’il était là chez les Dupont, avec un peu de chance ce serait pour lui l’occasion de changer de vie, voire d’évoluer, sait-on jamais. Camille est parti un nouveau job en poche. On n’a pas renouvelé ma mission d’intérim.
J’ai cherché des années après ne serait-ce que pour retrouver le nom de la rue et j’ai vu que l’imprimerie avait déposé le bilan en 2007. Je n’ai jamais revu personne. Je ne revois jamais personne en fait.
