Premières dates
J’avais mis peu de temps à retrouver un job d’enquêteur téléphonique. Encore à Montrouge mais la boîte avait changé. Verdier était parti. J’arrivai donc incognito et ce qui me plut aussitôt c’est que le boulot commençait vers dix-sept heures pour s’achever à vingt et une heures. En faisant mes calculs j’aurais tout juste de quoi payer la piaule et vivoter. Le marché de Château-Rouge et de Barbès assureraient l’essentiel. J’avais déjà expérimenté avec le gros mille façons de se nourrir à moindre frais en allant faire les fonds de cageots de la place d’Aligre.
Écrire me faisait du bien, physiquement. Le fait d’ouvrir le carnet, de retirer le bouchon de ce feutre, d’avoir ma tasse de café à proximité — si je pouvais faire durer ça au moins une vingtaine de jours d’affilée je savais que j’aurais créé une habitude.
Je racontais tout ce qui me passait par la tête, des morceaux de descriptions, des dialogues retenus, des impressions, des idées de nouvelles, tout cela pêle-mêle, en toute liberté, en sautant juste une ligne par ci par là.
J’étais conscient d’être inculte. Si j’avais lu des tas de bouquins j’avais fini par comprendre que je les avais lus comme on pratique un divertissement, pas comme un écrivain. Aussi le plus clair de mon temps il me fallait relire ou lire tout simplement. J’avais un mal de chien cependant à lire des auteurs français dont les préoccupations ne m’intéressaient guère. Ceux qui m’attiraient le plus étaient les Américains et parfois les Sud-Américains.
Le problème contre lequel je butais régulièrement était la traduction. Assez vite je me mis à lire les Nord-Américains en anglais. Je n’étais pas si bon que ça dans cette langue et il m’a fallu beaucoup de boulot pour m’y mettre, mais comme c’était pour la bonne cause ça ne comptait pas.
Si j’avais eu des couilles vraiment j’aurais appris le russe rien que pour lire les Russes. Mais j’avais découvert René Girard et ses commentaires sur l’œuvre de Dostoïevski compensaient mes lacunes linguistiques. Sa théorie sur la violence et le bouc émissaire m’allait comme un gant dans la situation où j’étais. Je ne m’en fis pas un gourou mais ce fut moins une.