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5 mars 2026 — Le dibbouk

La fissure dans le formica-3-chapitre 3

CHAPITRE 3 : La Défragmentation du Réel

La chute depuis le Cube ne s’arrêta pas sur un sol solide, mais sur une sensation de suspension. Pendant plusieurs secondes, Barney eut l’impression que ses molécules s’écartaient les unes des autres, laissant passer le vide. Puis, le monde se stabilisa avec une brutalité de collision.

Il était debout sur le quai d’une station de métro. Mais ce n’était pas la station de la 4ème Rue. Les murs de béton étaient nus, dépourvus de toute affiche publicitaire, de tout graffiti. Ils brillaient d’une lueur grise intrinsèque, comme si le matériau lui-même était une source de lumière froide.

— Ne bouge pas trop vite, prévint Faye. Elle était à quelques pas de lui, sa silhouette oscillant légèrement, comme une image mal calée sur un écran de télévision. Ton indice de réalité est au plus bas. Si tu cours, tu vas laisser des traînées de pixels derrière toi.

L’Attente Statique
Barney regarda sa main. Elle tremblait. Mais ce n’était pas le tremblement de la peur ou de la vieillesse ; c’était un scintillement haute fréquence. Ses doigts semblaient se dédoubler. Il tenta de toucher le mur. Le contact fut décevant. Le béton n’était ni rugueux ni froid. Il avait la neutralité absolue d’une surface qui n’a pas été programmée pour avoir une texture.

— Combien de temps allons-nous rester ici ? demanda Barney. Sa voix résonna avec un écho métallique, une réverbération qui semblait calculée par un algorithme mal réglé.

— Jusqu’à ce que le train de maintenance passe, répondit Faye. Elle s’assit sur un banc de plastique orange. Le banc ne grinça pas. Il ne céda pas sous son poids.

Barney commença à marcher sur le quai. Il comptait ses pas. Un, deux, trois... À chaque pas, il observait les dalles au sol. Elles étaient toutes identiques. Rigoureusement identiques. Chaque fissure, chaque tache d’usure était reproduite à l’identique toutes les quatre dalles. Un motif de répétition (un loop) qui trahissait la paresse du créateur de ce niveau.

Il s’arrêta devant un distributeur automatique. L’appareil était ancien, une relique des années 90, mais il semblait sortir d’usine. À l’intérieur, des rangées de barres chocolatées dont les emballages ne portaient aucune marque, juste le mot « SNACK » écrit en Helvetica noir sur fond blanc.

— Tu as faim ? demanda Faye avec une pointe d’ironie amère. N’y touche pas. C’est du "filler". Du contenu de remplissage. Si tu l’avalais, ton estomac ne saurait pas quoi en faire. Il n’y a aucune donnée nutritive là-dedans, juste du volume.

La Joute de l’Invisible
Soudain, le silence de la station fut brisé par un son lancinant. Ce n’était pas le bruit d’un train, mais celui d’un disque dur qui gratte. Un crissement de lecture de données qui semblait provenir de sous les rails.

— Barney Sage, fit la voix du Constructeur. Elle semblait désormais provenir des dalles elles-mêmes. Tu t’enfonces dans des secteurs qui n’ont pas été défragmentés depuis des cycles. Tu vas finir par te perdre dans un secteur défectueux. Reviens en arrière. Je peux encore restaurer ton appartement. Je peux effacer cette photo de ton esprit.

— Pourquoi ce métro ? demanda Barney en criant vers le plafond vide. Pourquoi simuler tout ce transport si nous ne sommes que des fichiers ?

— Pour vous donner l’illusion du Vecteur, Barney. Si vous pouviez vous téléporter d’un point à un autre, votre esprit de singe s’effondrerait. Vous avez besoin de la fiction du mouvement. Vous avez besoin de croire que le point B est physiquement éloigné du point A. Ce métro est la matérialisation de votre incapacité à accepter l’ubiquité.

L’Arrivée du Train-Spectre
Une lumière bleue apparut au fond du tunnel. Elle n’approchait pas de manière fluide ; elle avançait par saccades, comme un film dont on aurait supprimé une image sur deux. Le vent qui précéda le convoi était chargé d’une odeur d’ozone et de papier brûlé.

Le train entra en station. Ce n’était pas un métro standard. C’était un assemblage hétéroclite de wagons de différentes époques : une voiture en bois des années 1920, un wagon de fret rouillé, et une motrice aérodynamique qui semblait faite de chrome liquide.

Les portes s’ouvrirent. À l’intérieur, les passagers étaient pétrifiés.

Barney s’approcha de la vitre. Il vit un homme en costume gris, assis, un journal à la main. L’homme ne respirait pas. Ses yeux étaient fixés sur une colonne de texte qui se répétait à l’infini. C’était un "habitant de transit", une marionnette de code destinée à remplir les sièges pour que le décor ne paraisse pas trop vide.

— Ils sont en attente de réaffectation, murmura Faye en montant dans le wagon de bois. Ils sont les variables inutilisées du système. Monte, Barney. Si les portes se referment alors que tu as encore un pied sur le quai, le système va essayer de te diviser en deux fichiers distincts. Et je ne pense pas que tu survivrais à une partition de disque.

Barney sauta à l’intérieur. Le wagon sentait la cire de bougie et le métal chauffé à blanc. Alors que le train s’ébranlait dans un vacarme de symphonie industrielle désaccordée, Barney vit le quai de la station commencer à s’effacer, les dalles se transformant en un brouillard de pixels blancs.

Le voyage vers la Ville-Texte venait de commencer, et dans le reflet de la vitre, Barney vit que son propre visage commençait à perdre ses détails, devenant aussi générique que celui de l’homme au journal.

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