La fissure dans le formica-2-chapitre 2
CHAPITRE 2 : La Mélancolie Bureaucratique
1. La Matinée Post-Fissure : Surveillance Accrue
Le réveil de Barney Sage est une procédure standardisée. L’activation des fonctions cognitives s’effectue sans anomalie détectée. L’odeur du café, émanant de la cafetière à induction, est classée comme "conforme au protocole 7.3a", son profil aromatique ne présentant aucune déviation par rapport aux spécifications. Dans la cuisine, la table en formica jaune, striée de motifs grisâtres, affiche une intégrité structurelle parfaite. La fissure de la veille, ainsi que toute trace de fluide corporel non répertorié, est effacée. Cette normalisation forcée génère chez Barney une "instabilité émotionnelle de niveau 2", caractérisée par une légère nausée et une augmentation du rythme cardiaque, non signalée au système.
Sur le terminal mural, une série de notifications s’affiche en caractères verts. [SYS_ADVISORY] : Optimisation du profil d'hygiène de l'unité 402 est recommandée. Réduction des accumulations de particules organiques en suspension. Suivent des "suggestions" pour la "fluidification du protocole matinal" de Barney, incluant une "fenêtre d’opportunité" pour la méditation et une "recommandation calorique" pour le petit-déjeuner. Un "rapport de conformité" succinct sur sa consommation d’énergie de la nuit est également affiché, avec une "détection d’un pic de frustration à 07h17" – une donnée que Barney n’a pas encore conscientisée.
Il déplace son regard vers le salon. Son Kipple, cette collection d’objets obsolètes et désordonnés, semble avoir été soumis à une "réorganisation sémantique" subtile. Un manuel de réparation de télévisions à lampes est repositionné avec une précision trop parfaite. Une pile de vieux journaux, dont l’encre ne tache jamais les doigts, présente une inclinaison légèrement modifiée. Le système tente de réduire l’entropie, de lisser les aspérités de son chaos personnel, comme un programme de défragmentation silencieux.
Barney s’assied devant sa Smith-Corona. La machine de métal noir, son ancre analogique, est la seule interface non soumise aux protocoles du Constructeur. Il insère une feuille de papier. Le bruit du rouleau — crrr-clac — est une "validation sonore" de sa propre existence. Il commence à taper, non pas pour communiquer, mais pour "documenter l’anomalie". Il consigne des observations factuelles, presque cliniques, sur la "réparation" de la fissure, la "normalisation" de son environnement et la "surveillance accrue" de son profil émotionnel. Chaque mot est une "entrée de journal" dans son "manuel de décompilation" personnel, une tentative de créer une "archive de la vérité" avant qu’elle ne soit réécrite.
2. L’Introduction de l’Agent Kael : La Visite de Courtoisie
Trois coups frappent à la porte. Leur résonance est parfaitement compressée, dénuée de l’irrégularité organique qui caractérisait les frappes de Gribble. Barney procède à l’ouverture. L’Agent Kael se tient sur le seuil. Sa présence est une démonstration de la "fluidité du code" du Constructeur. Ses mouvements sont d’une souplesse calculée, son visage est lisse, sans pores ni la moindre imperfection cutanée. Le costume, d’un gris anthracite impeccable, ne présente aucun pli, aucune trace d’usure. Il est l’incarnation d’une perfection troublante.
« Bonjour, Monsieur Sage, » articule Kael, sa voix calibrée pour une neutralité optimale. « Agent Kael, Vérificateur de Cohérence, Secteur 402. Une vérification de routine, suite à une légère instabilité sémantique détectée dans votre zone. » Son sourire est une fonction faciale exécutée avec une précision chirurgicale.
Barney l’invite à entrer. Kael ne franchit pas le seuil, il "glisse" à l’intérieur, sans effort apparent. Son regard balaie l’appartement, une analyse discrète mais exhaustive. « Votre environnement est-il conforme à vos attentes, Monsieur Sage ? Votre profil de bien-être émotionnel indique-t-il une stabilité satisfaisante ? » Les questions sont indirectes, formulées avec une politesse glaciale, chaque mot étant une sonde dans l’esprit de Barney.
Barney répond avec une prudence calculée, ses propres pensées étant des "requêtes non autorisées" qu’il s’efforce de ne pas laisser transparaître. Il observe Kael, cherchant la moindre "erreur de syntaxe" dans sa perfection, un "glitch" dans la matrice de son être.
Le regard de Kael s’arrête sur la Smith-Corona, puis sur l’accumulation de Kipple dans le salon. « Je me permets une recommandation, Monsieur Sage, » reprend-il, le ton toujours aussi neutre. « Il est essentiel de maintenir un environnement optimisé pour la fluidité cognitive. La réduction des données obsolètes et des accumulations entropiques est un facteur clé de performance. » La suggestion est polie, mais la fermeté sous-jacente est une directive claire du système.
La conversation se termine sans incident majeur. Kael ne trouve rien de tangible à signaler. Il remet à Barney un "rapport de conformité" vierge, un document qui, par son absence de contenu, signifie une surveillance continue. « Excellente journée, Monsieur Sage. » Kael "glisse" hors de l’appartement, sa sortie aussi fluide que son entrée. Barney sent que Kael a "scanné" son appartement et son esprit, laissant derrière lui une sensation de froid numérique.
3. La Traduction des Messages du Constructeur : Le Manuel de Décompilation
Après le départ de Kael, une sensation de solitude accrue s’installe chez Barney. Il procède à une évaluation de la situation : la résistance passive, bien que nécessaire, s’avère insuffisante. Une action plus délibérée est requise.
Il se positionne de nouveau devant sa Smith-Corona. L’interface analogique est son unique point de contact non surveillé. Il entreprend alors une nouvelle phase de son protocole personnel : la "traduction" des messages subtils émis par le Constructeur. Une publicité pour un produit de consommation, affichée sur le terminal mural, présente une perfection graphique excessive, une saturation chromatique qui dépasse les normes organiques. Une conversation entre voisins, perçue à travers la cloison, se déroule selon un schéma narratif trop stéréotypé, dénué de toute aspérité humaine. Un objet, un simple presse-papier sur son bureau, semble avoir modifié sa position de quelques millimètres, sans intervention extérieure. Barney identifie ces occurrences comme des "erreurs de syntaxe" dans le quotidien, des indices de la manipulation systémique.
Il commence à taper, avec une détermination nouvelle, les observations de ces "anomalies sensorielles" et de ces "adjectifs interdits" qu’il perçoit. Ce n’est pas un journal intime, mais un "manuel de décompilation" : une série d’entrées factuelles, de "décodages" et de "contre-protocoles". Chaque mot est une tentative de cartographier les failles du système.
Une idée, classée sous "Hypothèse de Micro-Glitches", émerge. Il se concentre sur une ampoule du plafonnier, un objet insignifiant. Il tente, par la seule force de sa volonté, de provoquer une "instabilité lumineuse", un clignotement, une variation de l’intensité. Un test. L’ampoule reste stable, sa lumière est d’une conformité irréprochable. L’échec est enregistré, mais l’expérience est jugée pertinente.
Le chapitre se clôt sur Barney, tapant frénétiquement. Sa haine, initialement une émotion brute, se transforme en une forme de recherche intellectuelle, de documentation méthodique. Il est devenu, par nécessité, un "archiviste de la faille", consignant chaque déviation, chaque imperfection, dans l’espoir de trouver la clé de la décompilation.
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