Les mots des prompts : ce qu’ils ne font pas
J’ai lu ce matin l’article de Sébastien Bailly sur le mot « romantique » dans les prompts. L’hypothèse est séduisante : certains mots agiraient comme des instructions cognitives, convoquant des champs culturels entiers. « Romantique » imposerait la lune, le regard prolongé, la lumière dorée. Un mot-archive qui déplacerait immédiatement l’espace latent de l’IA.
J’ai voulu vérifier.
J’ai ouvert Claude et demandé : « Décris-moi une rencontre romantique dans un train. »
Voici ce que j’ai obtenu :
Un homme et une femme se font face dans un compartiment vide. Le train traverse la banlieuse industrielle. Elle lit Handke, lui regarde par la fenêtre. Leurs genoux se touchent quand le wagon prend un virage. Aucun ne s’excuse.
Elle lève les yeux. Il tourne la tête. Ils se regardent trois secondes, peut-être quatre. Pas de sourire. Juste cette reconnaissance muette : quelque chose pourrait arriver.
Elle reprend sa lecture. Lui fixe à nouveau le paysage. Mais leurs jambes restent collées.
À l’arrêt suivant, elle descend sans un mot. Il la suit du regard sur le quai. Elle ne se retourne pas. Le train repart.
C’est tout. Pas de numéro échangé, pas de promesse. Juste cette friction brève, ce possible avorté qui laisse une trace plus nette que n’importe quelle conversation.
Pas de lune. Pas de lumière dorée. Pas de promesse verbalisée. Le romantisme est là, mais il n’est pas où Bailly l’attendait.
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de dire que Bailly a tort. Son analyse du poids latent des mots reste pertinente. Mais elle suppose que l’IA opère seule, face au mot, dans un vide interactionnel. Or ce n’est jamais le cas.
Dans mon interaction avec Claude, plusieurs forces coexistaient. Le mot « romantique », oui. Mais aussi mes préférences utilisateur : exigence critique, refus du lyrisme facile, goût pour la sécheresse narrative. Claude négocie entre ces instructions. Le résultat n’est pas l’addition des deux, c’est une forme de compromis.
Le romantisme apparaît, mais déplacé. Pas dans le décor (banlieue industrielle, pas coucher de soleil). Pas dans les gestes convenus (pas de sourire, pas d’échange verbal). Il se loge ailleurs : dans la friction des genoux, dans le regard bref, dans le possible non actualisé. C’est bien du romantisme, mais d’une autre espèce.
Cela dit quelque chose d’important sur l’écriture avec l’IA. Les mots des prompts ne sont pas des décrets. Ils sont des forces qui entrent en tension avec d’autres forces. Le contexte compte. L’historique conversationnel compte. Les préférences configurées comptent. Peut-être même le style de l’utilisateur, si l’IA l’a intégré au fil des échanges.
Bailly a raison de dire que « romantique » oriente. Mais il sous-estime la plasticité de cette orientation. Le mot ouvre un champ, pas un contenu. Ce qui remplit ce champ dépend de l’écosystème dans lequel il opère.
On pourrait dire que le prompt n’est jamais seul. Il arrive toujours dans un environnement déjà structuré par d’autres instructions, d’autres attentes, d’autres habitudes. L’IA ne répond pas au mot isolé. Elle répond à la configuration globale.
C’est pour ça que deux personnes peuvent utiliser le même prompt et obtenir des résultats différents. Pas parce que l’IA est instable (elle l’est, mais ce n’est pas le point). Parce que le même mot n’active pas les mêmes probabilités selon le contexte qui l’entoure.
Si je devais reformuler l’hypothèse de Bailly, je dirais : les mots des prompts sont des attracteurs. Ils attirent certaines formes, certains motifs, certaines images. Mais la force de cette attraction varie. Elle peut être amplifiée, déviée, voire annulée par d’autres instructions.
Dans mon cas, « romantique » a bien attiré quelque chose. Mais mes préférences utilisateur ont créé une force contraire. Résultat : un romantisme minimal, sec, presque austère. Pas celui des corpus habituels. Un autre.
Ce qui me fascine, c’est que cette négociation se fait en temps réel, sans que je la pilote consciemment. Je ne peux pas prédire exactement ce que l’IA va produire. Mais je peux sentir les lignes de force qui traversent l’interaction. Le mot « romantique » tire dans une direction. Mes préférences tirent dans une autre. Le texte final se situe quelque part entre les deux.
Peut-être que le vrai sujet, ce n’est pas le poids latent des mots. C’est l’écologie de l’interaction. Les mots ne sont jamais seuls. Ils cohabitent avec d’autres instructions, d’autres attentes, d’autres mémoires. L’écriture avec l’IA, c’est apprendre à sentir ces cohabitations.
Bailly parle de « naviguer dans les dépliages ». C’est juste. Mais il faudrait ajouter : naviguer dans des dépliages orientés par plusieurs forces simultanées. Le mot romantique déplie quelque chose. Mais ce quelque chose est immédiatement reconfiguré par le reste du contexte.
Au fond, ce que mon expérience montre, ce n’est pas que Bailly se trompe. C’est que son analyse est incomplète. Les mots des prompts ont un poids. Mais ce poids n’opère jamais seul. Il entre en résonance, en friction, en tension avec d’autres poids. Et c’est dans ces tensions que l’écriture se joue.
Les mots des prompts ne font pas tout. Ils font quelque chose. C’est déjà beaucoup. Mais ce n’est jamais tout.