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1er novembre 2019 — Le dibbouk

Rebaptiser la torture

« De 1816 à 1910, l’Académie siégeait le mardi et le jeudi. Depuis 1910, elle ne se réunit plus qu’une fois par semaine, le jeudi, à 15h, en privé, sur un ordre du jour établi chaque semaine par le Secrétaire perpétuel, présent au bureau à toutes les séances ordinaires ou solennelles de la Compagnie. »

Dommage puisque nous sommes vendredi et qu’il faudra sans doute attendre la semaine prochaine et une ou deux vies encore pour que je participe aux choix des mots du dictionnaire en tant qu’académicien.

Car ce matin j’ai été réveillé par une association étrange de deux mots et dont l’incongruité continue toujours à faire son chemin.

Torture et distraction.

Car dans le fond ce que je fais en ce moment n’est rien d’autre que de me soumettre à la question dans l’élaboration des tâches que j’ai choisies de réaliser quotidiennement.

Car dans le fond pour fuir généralement ce plan bien établi, je n’ai rien d’autre que de lui opposer la distraction.

Et je me suis soudain demandé si cette façon de fonctionner entre le travail et la distraction n’était pas une sorte de modèle imposé plus ou moins consciemment par notre belle société moderne.

Dans l’ordre « normal » des choses la distraction serait une récompense méritée après une tâche rondement menée. Il serait invraisemblable que l’on commençât sa journée par la distraction et pourtant combien de fois l’ai-je fait ?

Pas assez de doigts pour compter toutes ces journées avortées dans l’œuf d’autruche du plaisir débridé autant que destructeur de la distraction.

Et c’est pour moi une véritable torture de constater à quel point la distraction, à chaque fois que j’y replonge puis en émerge, me procure une amertume formidable.

Les exemples sont nombreux, les tentations infinies.

Que ce soit par les réseaux sociaux, la chaise ou la banquette qui me fait un clin d’œil dans l’atelier, la télévision à l’heure de la sieste, un article de magazine qui m’attire soudain :

Tout est bon alors pour fuir l’ordre normal des choses prévues et que la réalisation de celles-ci se reporte plus ou moins vers la Saint-Glinglin, quand les cloches sonneront, la semaine des quatre jeudis, aux calendes grecques, et quand les poules auront des dents.

Une vraie torture que cette perpétuelle distraction, tu ne crois pas ?

D’ailleurs il ne faut pas être expert en linguistique pour comprendre le sens de ce mot : une double traction, un écartèlement ni plus ni moins provoqué par deux forces vives de l’univers : le mouvement et l’inertie.

Avec la société des loisirs, la naissance des congés payés, les vacances à tout bout de champ, la télévision, et désormais internet avec les smartphones, les tablettes, les ordinateurs de tout poil, la distraction s’est élevée comme une sorte de nécessité absolue. Les marchands ont très vite compris le bénéfice qu’ils pourraient tirer de celle-ci et nous la vendent à tour de bras désormais.

Ils nous la vendent parce que nous la demandons tout simplement.

On peut se plaindre d’un tas de choses et de l’absurdité des programmes télévisuels notamment, de l’étrange balai que l’on observe désormais de ces foules qui marchent avec le regard rivé sur des lumières bleutées dans la nuit noire de la distraction générale, mais il ne faut pas l’oublier, cette nuit obscure est en chacun de nous depuis l’origine.

Sans doute avons-nous inventé un bourreau 3.0 sans bien comprendre ce que nous faisions. Vivement jeudi prochain dans cette vie ou une autre pour que j’apporte ma petite pierre à l’édifice de la langue. Il serait grand temps de changer le mot « torture » par « distraction ».

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