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17 mai 2023 — Le dibbouk

Suivre la voie du timbre-poste

C’est en lisant des poèmes qu’on peut se rendre compte. Peut-être pas tous. Certains poèmes. Ceux qui ne traitent que d’une seule idée à la fois. Qui ne sont pas feux d’artifice. Qui ne partent pas dans tous sens. Encore que rien contre tous les sens. Le sens est important. Mais ici, le propos, c’est le timbre-poste : chercher et suivre la voie du timbre. Trouver un timbre-poste, s’y tenir, s’y accrocher, ne pas lâcher l’affaire, métamorphose en pit-bull philatéliste, en spéléologue explorant les abîmes du parallélépipède postal. Le timbre-poste n’est pas plat comme une limande. Plus on s’en approche, plus on lui découvrira un volume, monumental en proportion de la concentration de qui vient à lui. Un timbre-poste peut être un bloc monstrueux, un édifice inquiétant, proche des dolmens, des menhirs, des pyramides aztèques ou mayas, du gigantisme de Baalbek ou de Lovecraft.

Trouver un timbre-poste. Aller à la rencontre du timbre-poste. Comment faire ? Comment s’y prendre ? Avec toute l’abondance autour, comment distinguer celui-ci, que sera le bon timbre, le juste timbre, le gong ? Un timbre-poste dans le chaos général. Y aller à la loupe et avec circonspection.

Prendre l’autoroute pour se rendre dans telle ou telle ville en quête du timbre est un risque. On ne sera pas seul sur la route. Beaucoup semblent à la recherche de la même chose. Préférer les nationales, les départementales, les vicinales. Chercher l’oblique, la diagonale, bien plus dynamique.

Faire attention aussi où l’on pose les pieds si l’on marche à pied. Y aller d’un bon pas sans se perdre en tergiversations ; se munir d’une carte, d’une boussole ; savoir se repérer grâce au soleil, à la lune, aux étoiles. Ça prend plus de temps, parfois, mais ce n’est pas bien grave. On risque moins de rouler sur un timbre-poste sans même le voir. À cheval, il faut lutter contre la légende transmise de cavalier en cavalier que tout puisse être ou ne pas être sous le sabot de la monture.

Vu sous cet angle obtus, par la lorgnette, un être humain est un timbre-poste. Sous cellophane, papier cristal, planqué dans l’anodin, le désordre, la multiplicité des envies sans but. Dans le chaos des envies brutes. Tout être est timbre-poste, non oblitéré, vierge de toute salive encore. Aucun crachat, sans postillon. Pas plaqué sur une enveloppe : autonome, inconnu.

Vu sous un autre angle, encore plus obtus : la phrase. Le mot. La lettre. Tout ce qu’on emploie pour dire la sensation, indicible. Ce qu’on ne sait pas dire, ce qu’on n’arrive pas à sortir, mais qu’on voudrait quand même dire. La toute petite sensation timbre-poste dans laquelle on s’enfonce, on sombre, on décroche. Sables mouvants, mer au galop, archange juché sur une flèche. Omelette à gogo. Un morceau de pelouse, un matelas rembourré, un corps de tout son long, offert et hermétique. Offert à l’œil, à la main, aux narines, à la langue ; hermétique à toute pensée. Black-out total. Les neurones dysfonctionnent, court-circuit dans les synapses. C’est offert, mais inaccessible à la pensée. Qu’aux sens de s’y risquer. S’y jeter. Se jeter dans le timbre-poste, puits infini, puits sans fond, les yeux fermés, la bouche close, se pincer le nez, les oreilles, comme on plonge dans la mer. La curiosité fera le reste. La curiosité : le facteur entre la peau et la cervelle.

Le timbre-poste peut être une obsession. Faire de ses obsessions des timbres-poste. C’est plus facile avec les obsessions. Ça nous regarde. Au regard de l’obsession qui nous cloue au mur, au sol, à l’arbre, au ciel, ouvrir les yeux en grand, ne pas en perdre une miette. Absorber comme un buvard. Recracher tout, ensuite, par la bouche, pêle-mêle, dans un trou. Laisser mijoter un moment. Attendre quelques heures, quelques jours, que l’écho fasse son job. Que le boomerang revienne.

Au regard de ce qui revient, dit karma, explorer le malaise, devenir circonspect, ne prendre que ce qui nous appartient vraiment. Laisser de côté les courriers mal adressés. Retour à chaque expéditeur, retour à l’envoyeur souhaité mais pas indispensable.

Ouvrir les oreilles en grand, maintenant. Plonger dans une mémoire d’éléphant, ne pas se tromper de mémoire. Reprendre tout ça, le malaxer dans le son jusqu’à trouver l’accord. Un seul timbre-poste, un unique accord, se délier les doigts, tenter quelques arpèges. Si ça sonne, ne pas courir vers la porte. S’y rendre doucement.

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