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19 mai 2023 — Le dibbouk

Digne d’être

« Ce livre ne sera publié intégralement que quand l’auteur aura acquis assez d’expérience pour en savourer toutes les beautés. » Alfred Jarry (à propos de Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien)

Pourquoi tu ne fais rien de tout ça ? Si « rien » signifie, pour toi, laisser tout ça — tous ces textes — tranquilles, en l’état. Ou encore si la difficulté première, celle de penser en faire quelque chose, touchait, comme on gratte une croûte pour raviver une plaie, à la dignité d’être de quoi que ce soit. L’embarras à la seule pensée de déranger le monde, vraiment. Vraiment, c’est-à-dire pas pour rire mais, au contraire, l’entraînant vers une tristesse encore plus grande. L’orgueil peut aller jusqu’à ce point de l’horizon, attirant ainsi à lui, par convergence, toute perspective.

Car peu de distance, en somme, entre le rire et la tristesse, dans la logique de ta syntaxe.

Les textes, en l’état, doivent donc encore, toujours, acquérir, pour toi, de la dignité. Ce qui signifie donc qu’à l’heure actuelle ils n’en ont pas, ou si peu. Mais qu’elle est donc cette dignité, quelle idée de dignité t’empêche et, simultanément, par l’effet des vases communicants, te pousse vers l’audace ? L’audace des timides, des moins que rien, des laissés-pour-compte. Aucun entraînement des nerfs acquis — péniblement — sur les bancs des écoles, des pensionnats, des chapelles, des entreprises, n’a jamais pu te convaincre d’une dignité digne de ce nom. Tu leur as opposé, à toutes, celles entendues, ces dignes dignités affichées et vues, bien vues, de beaux refus. En commençant par leur dire : — Oui, bien sûr, montrez-moi donc votre fameuse vertu. Je n’en vis aucune qui ne fût pas soutenue par autre chose qu’un vice. Le vice et la vertu, et vice versa. L’empressement à devenir digne ne vient-il pas toujours de la peur d’être indigne ? Et plus la peur sera grande, plus l’empressement brouillon. Mais au bout de tous ces brouillons, que nous reste-t-il ? Que te reste-t-il ? Sinon un doute sur ce qui les aura poussés à se produire, se reproduire, se multiplier et croître. La crainte de ne pas être ? Le désir d’être ? Deux erreurs de logique, de métaphysique.

Tentons alors la pataphysique.

Trouvons une solution purement imaginaire. Une hypothèse folle peut-elle apporter une sage certitude ? Et si l’erreur se logeait dans les mots d’abord : hypothèse et certitude. Sur ce qu’on ne saisit pas des mots. Qu’on ne saisit jamais l’insaisissable des mots.

Une forme de dignité, alors, pourrait naître sur le seuil de l’insaisissable. Un nouveau-né enveloppé dans des linges douteux que le désir de ne pas dépasser ce seuil recueille, emporte chez lui pour apprendre, ou prendre soin, de la dignité comme de l’insaisissable.

Et, cependant, le paradoxe est ce respect envers la chose qui surgit : le texte qui arrive de nulle part. Que tu n’oses qu’à peine modifier, pour ne pas mettre trop visiblement ton grain de sel. Pour ne pas te mettre en avant. Tu voudrais tellement ne pas te mettre en avant que c’est évidemment tout le contraire qui se produit, souvent. Dans ton monde à toi, pas de différence entre peur et désir, dignité et infamie, encore que tout cela ne soit, bien sûr, que des mots destinés à tenter de cerner l’insaisissable, en lui lâchant la bride, en l’observant s’ébrouer par-delà les remparts, les barrières, la phrase, le paragraphe, la page. En définitive, peux-tu dire que tu as compris quoi que ce soit à tout ça ? Parfois tu le crois, d’autres fois non, rien. Attraction, répulsion : c’est la loi. Il y a la dignité que l’on affiche et puis l’autre, à soi, qu’on n’exhibe pas. Entre les deux, ce n’est pas ton cœur qui balance, c’est plutôt la loi de l’attraction-répulsion qui commande.

En même temps, ce titre ne veut rien dire du tout ; je crois que c’est juste un pléonasme, voilà tout.

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