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20 mai 2023 — Le dibbouk

Apprendre à boire

À classer dans le recueil Pensées d’un idiot.

Parmi les souvenirs de beuverie de ma jeunesse, beaucoup de gueules de bois. L’ivresse se paie cher, surtout si, pour une raison ou une autre, on désire en sortir. De plus, il y a toujours quelqu’un d’Agen pour vous dire d’aller à Castres ou à Pétaouchnok, d’apprendre à boire. Peut-on apprendre à boire ? Grande question. Cela nécessiterait une assez longue explication sur le pourquoi du comment, sur l’inné et l’acquis, sur la multitude des chemins qui n’en fait, somme toute, aucun. Aucun et quelque chose. Ou encore quelque chose et rien. Sophocle déjà en parle, non sans jouer d’ambiguïté à chaque vers. — Je trouverai le criminel, dit son Œdipe. Tout et rien. Ce ne sont pas deux choses, mais une. Et cette chose n’est pas grand-chose, au sens où « grand » la distinguerait de rien. — Boire pour oublier, disent certains. Boire parce qu’elle m’a quitté. Boire parce que je ne suis pas gai. Beaucoup de gens boivent à tort. Boire pour boire, c’est autre chose, de plus franc. Boire en gaulois, boire en celte, en gaélique, en britannique. Boire pour une identité linguistique. Si ça peut, faut essayer pour boire. Boire pour esquiver la réalité comme un champion de boxe sur un ring. Jeu de jambes : on titube, on s’étale, on se relève, on tourne en rond dans un espace plutôt carré. Boire avec méthode. Boire de façon quasi mathématique. En mesurant la progression du taux d’alcool dans le sang comme passe-temps. Être titubant, mais attentif à la titubation. Mais apprendre à boire : pas d’école connue, pas de formation.

C’est que boire est affaire si personnelle, dans le fond, qu’on serait bien en peine d’en tirer des règles, un manuel, un objet de transmission. Se bourrer la gueule n’est pas boire comme souffler n’est pas jouer. C’est griller beaucoup d’étapes entre le matin et la fin de la journée. Je vois quelques-uns qui se vantent d’absorber, en un clin d’œil, l’équivalent d’un jour ou deux d’opiniâtreté et de patience. Pour s’écrouler lamentablement ensuite dans un sommeil sans rêve. Ceux-là boivent pour dormir. Alors qu’on peut, en buvant, atteindre le contraire : s’éveiller à des réalités parallèles, et qui ne touchent jamais cette réalité-ci. Même en cellule de dégrisement.

Boire pour naviguer sur une multitude de réalités parallèles, c’est comme naviguer sur aucune. Il convient, à un moment, de s’en rendre compte. Ce n’est pas « apprendre à boire » qu’il faudrait dire : c’est tout ce qu’apprend le boire. Être un ivrogne ordinaire, rien de plus facile : tout le monde peut y arriver. Mais atteindre à l’extraordinaire par la boisson, c’est autre chose, et d’ailleurs la boisson n’est qu’un outil, elle n’est pas une fin en soi.

L’important, c’est l’ivresse. Et qu’importe le flacon, dit-on : la bouteille ou le verre. Cultiver son ivresse est affaire si personnelle qu’il serait prétentieux et parfaitement inutile de vouloir l’enseigner à d’autres.

Peut-être en est-il de même de toute chose en ce monde, une fois qu’on le découvre avec une. Apprendre à écrire, à peindre, à aimer. On peut aussi se demander à quoi sert l’éducation, en général, sinon à maintenir la croyance qu’on peut tout apprendre des autres et rien de soi.

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