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20 mai 2023 — Le dibbouk

Relecture

Il y a quelque chose de douloureux. Douloureux est trop fort : une gêne. Je suis gêné lorsque je relis un texte. Pas tous les textes : les miens. Déçu est le mot qui accompagne la gêne. C’est décevant, c’est gênant. C’est une question de temporalité. Relire ne s’effectue pas dans le même temps qu’écrire. Ça paraîtra une évidence. Mais si l’on creuse cette évidence, on en découvre l’étrangeté. Le décalage se fait jour. Le mouvement de l’écriture, le mouvement de la lecture sont deux mouvements distincts. Peut-être parce que, lorsque j’écris, je ne sais pas du tout vers quoi me mène ce mouvement. Je ne fais que suivre le mouvement, avec ses variations d’intensité issues d’un mouvement intérieur à l’écriture elle-même, en train de se constituer. Quand je relis, je me retrouve face à une chose achevée, une chose morte, inerte : un cadavre. Je ne me sens pas en mesure de dire « c’est un bon cadavre », un mauvais ; dans mon esprit, tous les cadavres se valent. Ce ne sont qu’enveloppes vides, dépouilles de quelque chose qui n’est plus. Se relire est donc lié en grande partie à la mort. Est-ce douloureux de faire face à la mort dans un texte ? Ce serait trop fort, exagéré, grandiloquent. Non : il s’agit d’une gêne, et cette gêne crée un empêchement à cet autre mouvement que j’imagine possible, bien sûr, sans toutefois y accéder : lire à tête reposée. Lire avec sang-froid. Lire froidement. Lire d’une façon impitoyable ces textes. Voilà quelque chose de nouveau : l’idée d’être sans pitié. Mais pour qui ou quoi ? Pour le texte, pour celui qui l’écrit ou le réécrit en le lisant de nouveau.

Avec du recul. Si je m’appuie sur mon expérience en peinture, c’est la même chose : une totale absence de pitié envers mes propres peintures. Rare que la moindre trouve grâce à mes yeux quand je prends un tant soit peu de recul. Alors qu’il en est à l’opposé pour les peintures réalisées par mes élèves. Je suis doté d’une compassion sans borne pour les peintures réalisées par les enfants, notamment. Peut-être pas tant pour les adultes, à la vérité. C’est difficile. Il faut à la fois ménager les sensibilités et maintenir un certain niveau d’exigence. Une exigence que j’attribue au fait qu’on me paie pour donner mon avis, ou des conseils. Il est nécessaire de ne pas raconter d’histoire ici. Il est nécessaire de les raconter habilement. Enseigner demande beaucoup d’habileté pour aplanir les obstacles. Les mêmes, très exactement, que moi je ne cesse de mettre en travers de ma propre route pour écrire ou peindre. Quel paradoxe.

Peut-être qu’un texte achevé, un tableau achevé venant de l’autre déclenche plus d’aménité. Je ne peux intervenir sur une chose considérée comme achevée. Ce n’est pas souhaitable d’intervenir, a priori. Qui suis-je pour dire : « cette chose aurait pu être un peu mieux achevée », ou « elle n’est pas tout à fait achevée, ça bouge encore, ça demande à vivre », ou je ne sais quoi. Mais quand je pense « ça demande à vivre », et que cette phrase surgit presque en même temps, simultanément à une notion d’achèvement, j’ai certainement de quoi me questionner.

Si ce n’est pas achevé, si c’est encore trop vivant, ce n’est ni mort ni vif, à la façon dont je comprends, moi, qu’une chose est morte ou vive. Qu’en sais-je ? Qu’est-ce que je comprends vraiment de ces deux états de l’être ou des objets ? Et quelle relation cette ambiguïté entretient-elle avec une idée personnelle de la beauté ? On parle d’art, il faut donc, de toute évidence, du beau.

Ainsi, il y aurait la belle mort et la belle vie. Le regard serait posé sur cet horizon, s’aveuglerait de ce mot, sans doute. Resterait dans l’aveuglement un certain temps jusqu’à ce qu’une sorte de vision soudaine surgisse, balayant d’un coup, en même temps, ces deux notions de mort et de vie. Les balayant comme on balaie un sol d’atelier en recueillant la poussière dans une pelle. Pelle qu’on vide ensuite, sans y penser, dans une poubelle, tout en recommençant une nouvelle journée.

Est-ce que la relecture me gêne car elle m’oblige à aller explorer la poubelle ? Pour voir si je n’ai pas jeté autre chose que de la poussière. Si je ne me suis pas trompé quant à ce que je considère comme de la poussière, c’est-à-dire du temps qui passe, dans lequel on ne parvient pas à achever correctement quoi que ce soit.

Dans un tel cas, il faudrait se mettre à l’écart du temps, s’isoler du temps afin de mieux le considérer pour ce qu’il est : un espace. Un espace tout à fait semblable à une page d’écriture, un texte. Un espace comme une toile clouée sur un châssis et sur laquelle peine et joie sont mêlées à un point tel qu’elles en deviennent indiscernables.

Peut-être que la relecture d’un texte ou d’un tableau représente l’indiscernable. Me replace dans une strate enfantine oubliée dans laquelle la différence n’existe pas encore. Sauf que l’adulte ne veut rien comprendre de cette strate, il ne veut plus y retourner, vu la peine, la difficulté qu’il aura eue à s’en extraire, bien malgré lui.

S’en extraire pour être avec le groupe. Ce qui lui fait finalement détester tout groupe quel qu’il soit, par pur réflexe animal. Là, ce n’est plus de la gêne : c’est une véritable douleur. Cela veut dire tout ça pour ça, tout ça que pour ça ?

Encore que ce dégoût réflexe ne provienne que d’un engouement bâillonné depuis belle lurette. Un engouement premier contrarié, qui n’est jamais parvenu à reprendre sa forme d’origine. Un engouement premier resté logé comme un poignard dans un mur, auquel, à force de le voir tous les jours planté là, on devient parfaitement invisible.

Relecture, relire, relier. De belles difficultés quand on s’y penche.

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