Accueil / Lectures /Roman noir / Nécessités
10 mars 2026 — Le dibbouk

Nécessités

On peut tenter de fuir la nécessité, l’oublier, elle revient toujours.

Je pensais pouvoir vivre sans affection et tout le théâtre d’ombre que le ciboulot fabrique pour qu’elle puisse s’épanouir. C’était un mauvais calcul. Elle se reporte sur le besoin physique de chaleur humaine.

J’ai toujours eu ce problème avec les femmes d’hésiter à leur exhiber mon intérieur, ce qui ne présage rien de bon quant aux prétentions qu’elles affichent pour construire une relation digne de ce nom. C’est la raison principale pour laquelle entre 23 et 30 ans je me suis concentré sur les pochtronnes ou les putes. Les unes m’apportaient cette sécurité qu’offre une forme maligne d’imbécilité dans la relation, les autres dévastaient mes maigres économies mais je me disais que c’était pour la bonne cause. Un écrivain qui ne connaît pas les bordels n’est pas un écrivain.

La chambre 30 était très bien pour vivre mon personnage d’écrivain malheureux, mais mal adaptée pour les idylles. La honte me venait aussitôt lorsque dans un bar quelconque une petite salope comprenait mes nécessités cinq sur cinq et proposait d’aller le faire chez moi. À ces moments-là j’étais capable d’inventer tout un tas de mensonges invraisemblables pour temporiser. Oui peut-être, mais pas maintenant, ma femme de ménage est dans les lieux. À 23h30 ? rétorquaient-elles. Oui, répliquais-je, sans autre. Les plus aventureuses m’offraient de les accompagner chez elles, ce qui réduisait drastiquement les opportunités.

Il y a nécessité et nécessité. Je crois que c’est en passant par ce genre d’expériences débiles qu’on l’apprend.

Je m’emporte à cause du verbe. Lorsque je me rase je ne vois pas ce type infect devant la glace. Je vois ce pauvre type qui voudrait bien mais qui peut point. C’est la raison pour laquelle je suis devenu écrivain — l’impuissance chronique à jouer le jeu.

Mais depuis Sarah quelque chose s’était brisé. Je n’étais plus aussi cruel, ou bien j’avais découvert que je ne l’avais jamais vraiment été. Quelles que fussent nos dissensions Sarah était un être humain authentique, tout aussi authentique que je pouvais l’être en me forçant un peu.

Avec Sarah nous avons toujours été connectés — je n’ai pas d’autre mot. Il suffisait que je me mette à penser à elle pour qu’elle surgisse presque instantanément. Une fois ce fut dans ce supermarché de Courbevoie après une de nos toutes premières brouilles, une autre fois au hasard d’une rue dans le centre de la ville. Et cette fois-ci je ne fus pas étonné lorsque je la vis apparaître derrière ma porte avec un immense bouquet de glaïeuls dans les bras.

J’allais lui refermer la porte au nez en lui intimant l’ordre de disparaître mais les glaïeuls avaient dû faire leur effet. C’était à la fois grotesque et — Entre, je lui ai dit. Elle n’a même pas jeté un coup d’œil à la chambre, elle s’est enquise aussitôt de ce qui pouvait lui servir de vase. Une bouteille en plastique dont elle coupa la moitié avec un couteau, qu’elle remplit d’eau et posa sur la table.

On s’est assis sur le lit et on a fait nos comptes. Elle disait qu’elle avait été moche, je disais à peu près la même chose, puis on s’est serrés dans les bras. J’avais bien une petite idée de la tournure que les événements pourraient prendre mais ce ne fut pas le cas. Comme chez de nombreuses putes il y a une princesse qui sommeille — je n’insistai pas et me conduisis en parfait gentleman. Ce qui l’émoustilla. Elle eut même une larme à l’œil en me quittant avec un à bientôt très prometteur.

Une fois Sarah partie je cherchais encore une fois l’explication allant bien avec ce foutu bouquet de glaïeuls dans ma chambre. Le mot m’évoquait de très lointains souvenirs. Puis ça me revint : les pieds dans les glaïeuls. C’est je crois dans Roman, le poème de Rimbaud — on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, un beau soir foin des bocks et de la limonade, on va sous les tilleuls verts de la promenade, les pieds dans les glaïeuls. Non c’était bien joli mais ça ne collait pas. Je m’étais mis à confondre tilleul et glaïeul. C’était bien pire que ça en vérité — parce que les pieds dans les glaïeuls c’est dans le Dormeur du val, le mec est mort, bam, on lui a troué la peau, et puis pas plus.

Mots-clés roman noir
Dans la même rubrique