Marcher est plus intéressant que de s’arrêter. Je me réveille avec cette phrase, et presque aussitôt il faut que je la note. Est-elle une énigme ou une réponse à une question que je m’étais posée la veille ? Impossible d’en décider avant de l’avoir examinée sous toutes ses coutures.
Comme je suis dans l’hébreu jusqu’aux yeux en ce moment, j’aurais tendance à penser à une compression (דְּחִיסוּת, d’hisut). Et comme je flotte avec persévérance entre vérité et mensonge, il y a de grandes chances de percevoir une relation entre ces différents concepts liés au mouvement. Mouvement qui n’est pas un mouvement physique, mais un mouvement de la pensée, de l’esprit, voire de l’âme.
La langue hébraïque, par sa structure racinaire et sa densité sémantique, est un outil de compression conceptuelle. Un mot, une racine, contient un champ de significations en puissance. J’admets sans peine que ce mouvement purement psychique est incomplet, et que corrélé à la marche véritable, voire à la course à pied, il bénéficierait d’une toute autre amplitude. Si toutefois le but était de chercher ou de trouver un bénéfice quelconque à un mouvement, quel qu’il soit.
L’idée de « bénéfice » présuppose un point d’arrêt, un compte à rendre, une économie. Or, le mouvement dont je parle semble échapper à cette comptabilité. Il est dépense pure. Comme le souffle. Il ne « mène » nulle part ailleurs qu’à sa propre continuation.
Cette phrase du réveil, alors, n’est ni énigme ni réponse. Elle est le premier souffle d’une journée de pensée. Et noter cette phrase, c’est accepter de se mettre en route, sans garantie d’arrivée.
Peut-être est-ce là le lien ultime entre vérité et mensonge, à travers le mouvement : la vérité serait de consentir à ce cheminement sans fin ; le mensonge, de prétendre en être sorti, d’avoir trouvé le « bénéfice » qui justifierait d’abandonner la marche.
Ce texte, maintenant, est lui-même une marche. Le lecteur qui le parcourt refait le chemin avec moi, du réveil à l’insight final, et ressent à son tour ce mouvement de l’esprit qui ne cherche pas à arriver, mais à cheminer.
Je pourrais me contenter de cet accomplissement, si, comme d’habitude après tout accomplissement, je n’éprouvais soudain la présence de cette minuscule faille qui me place dans la présence de l’inachevé. Reste à savoir si j’obtempère à l’appel de cette faille, et de plus si j’obtempère de bon gré ou pas. C’est-à-dire qu’il est temps de s’interroger sur le bien-fondé d’une persévérance qui ne cacherait qu’obstination têtue et puérile.
À moins que je ne m’interroge pas simultanément que je persévère, que j’écarte au loin la position méta vis-à-vis de ce que j’écris au moment où je l’écris. Que je me dise : gardons le meilleur (ou le pire) pour la fin. Quelle fin ? Celle du texte, la mienne, peu importe. Le tout étant de conserver quelque chose en dehors de ce mouvement se confondant avec la persévérance. Preuve que l’on cherche une preuve, preuve qu’il y a bien un meurtre, en tout cas un délit à vouloir jouer ainsi avec la pensée, l’esprit, voire l’âme.
La faille est le lieu où le mouvement prend conscience de lui-même. Et cette conscience est à la fois ce qui le menace d’arrêt et ce qui l’oblige à repartir. Écrire, dès lors, n’est pas raconter la marche. C’est marcher sur la faille.
Et puis vient l’épreuve du faire. L’expérience pratico-pratique : se lancer dans la création d’un vrai livre bilingue, naviguer parmi les écueils innombrables que cette petite folie impose. Trop d’outils différents multiplient les points de rupture.
- Le formatage « Notion-flavored markdown » ne se convertit pas proprement en markdown standard.
- Les blocs Notion (empty-block, etc.) créent des sauts de ligne imprévisibles.
- Les balises spéciales (
, etc.) polluent le texte exporté. - Perte de temps : deux heures à créer des pages inutilisables.
On se débat, panique dans les sables mouvants. Création de pages « plaintext » — échec partiel. Même en « plaintext », Notion ajoute du formatage invisible.
Donc, écrire avant d’écrire : règles et contraintes.
- Notion n’est pas un éditeur de texte brut.
- Le copier-coller vers Obsidian ou tout autre éditeur markdown est imprévisible.
- La perte de temps est garantie si l’on néglige la structure.
Questions à poser avant de courir :
- Où doit aller le texte final ? (Obsidian, LaTeX, PDF…)
- Quel format source choisir ? (Notion, markdown pur, texte brut…)
- Existe-t-il un script de validation ? (comme
check_paragraphs.py) - Comment adapter la solution au flux de travail existant ?
- Comment éviter d’imposer un nouveau format intermédiaire ?
Privilégier les corrections incrémentales
Principe :
- Petites corrections ciblées valent mieux qu’une réécriture complète.
- Vérification immédiate après chaque modification.
- Garder le contrôle des fichiers sources.
Outils :
- Guide de corrections numérotées.
- Script de validation à exécuter entre chaque étape.
- Le feedback rapide entretient la motivation.
Utiliser les bons outils pour la bonne part du chemin
Notion excelle pour :
- Organiser des notes et des fragments.
- Créer des bases de données relationnelles.
- Comparer visuellement des versions (colonnes parallèles).
- Documenter un processus, comme cette page même.
Notion échoue pour :
- Éditer de longs textes destinés à l’export.
- Générer un markdown propre et portable.
- Remplacer un éditeur de texte dédié.
Pour l’édition bilingue, la répartition s’impose :
- Obsidian ou VSCode pour les fichiers
.md. - Un script Python pour la validation et la cohérence.
- Notion pour la cartographie du processus et la documentation des choix.
Alternance. Dans une respiration, il y a deux phases : l’inspiration, l’expiration. C’est ce que l’on perçoit. Mais on oublie qu’il existe un espace entre ces deux phases. On l’oublie comme on oublie les lettres et les blancs entre les lettres, une fois que l’on a appris à lire.
Illustration L’artiste Marcel Duchamp descendant un escalier dans une image à exposition multiple rappelant son célèbre tableau "Nu descendant un escalier".










