fictions brèves
Ici se rassemblent des fragments narratifs à la frontière du rêve, du souvenir, de la fable. Chaque texte est une tentative condensée, parfois minimale, parfois traversée de dialogues ou de silences qui en disent plus qu’un récit achevé. Ce ne sont pas des nouvelles classiques : souvent sans chute ni intrigue, mais des scènes mentales, des instants volés à l’indicible. Certaines relèvent de la microfiction, d’autres adoptent une voix théâtrale ou introspective, flirtant avec l’absurde. Ce sont des éclats de fiction, des condensations de mondes possibles, où reviennent des figures spectrales, des alter ego, des voix qui se dérobent. La fiction n’est pas un décor : elle est le moyen de percer la réalité autrement, de faire vaciller le quotidien.
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fictions
Echange standard
Je gagne ma vie en tant que peintre. Ou, plus précisément, j’échange des fragments de ma propre existence contre quelques unités numériques qui, elles-mêmes, me permettent d’acquérir des objets censés avoir une valeur. On pourrait dire que je troque du temps contre des conseils, des cours, et parfois une toile que j’ai peinte contre un chèque. Vu sous cet angle – et il vaut mieux ne pas trop incliner l’angle – je suis un commerçant, bien que ce mot ne soit qu’une approximation. Le problème, c’est la fluctuation. Le temps n’a pas de valeur fixe. C’est une donnée glissante, comme un rêve que l’on oublie au réveil. Une institution pose un contrat sur la table, des chiffres apparaissent en bas du document, et voilà, on m’assigne une équivalence en minutes et en sommes abstraites. C’est peu, je trouve que c’est peu, mais qui pourrait dire ce que vaut vraiment une heure de conscience ? Il ne faut pas trop penser à tout ça. À force d’y réfléchir, on peut sentir quelque chose s’effriter sous ses pieds. On commence à voir le vide sous l’échafaudage de chiffres et de conventions. Alors j’imagine. Je me fabrique un artiste, un double qui se moque de l’argent, qui poursuit une quête pure, qui offre aux autres un peu de plaisir, une infime dose de joie filtrée à travers la matière et la couleur. Ce n’est pas une illusion, pas vraiment. Juste un mécanisme d’adaptation. La réalité n’est pas simple. L’argent manque, et ce qui manque crée un champ de tension. Ce n’est pas de la tristesse, c’est autre chose, un phénomène oscillatoire qui ressemble à de la colère mais qui n’explose jamais vraiment. Peut-être parce que cette colère se retourne contre moi-même. Contre mon incapacité à structurer une autre solution, à fabriquer un meilleur système. Par exemple, cela fait des mois que j’essaie de concevoir une page pour vendre des formations en ligne. Une simple interface, un échange automatique, mais je n’arrive pas à m’y mettre. Quelque chose coince, une résistance invisible. Peut-être parce qu’en vendant ce savoir, je deviendrais entièrement commerçant. Peut-être parce qu’en acceptant cet échange, je contribuerais à un déséquilibre plus grand. Ou alors c’est juste une excuse. Peut-être que tout cela n’est qu’une immense distraction. Il y a des forces en mouvement que l’on ne perçoit pas. L’économie, les transactions, ce ne sont pas de simples équations. Elles s’infiltrent dans le tissu du monde, créent des tensions, des déformations dans l’équilibre des choses. Les premières sociétés humaines savaient cela. Elles avaient compris que donner sans recevoir créait un vide, une faille où quelque chose d’imperceptible s’engouffrait. Un déséquilibre que personne ne savait vraiment nommer. Alors je fais autrement. Je ne compte pas uniquement les transactions visibles. J’observe les échanges invisibles. Ceux qui ne s’opèrent pas dans la sphère monétaire mais dans un réseau plus vaste, un système qui dépasse le simple cadre des humains. Ce sont ces micro-déséquilibres qui m’apportent un retour, une forme de compensation qui échappe aux calculs comptables. Vendre une toile ? Pas de problème. Vendre du temps ? Non plus. Parce qu’une partie de moi reste dans ce système, mais une autre fonctionne ailleurs. Dans une réalité parallèle où le temps, l’argent et l’individu ne sont que des abstractions passagères. Un monde où seul compte l’équilibre, cette oscillation constante entre le plein et le vide. Une mécanique déréglée, auto-régulée, qui tourne encore et encore sur elle-même, perpétuellement alimentée par l’attention de ceux qui savent regarder. Illustration : Alberto Giacometti, L'Homme Qui Marche|couper{180}
fictions
Je ne me sens pas tranquille
Je ne me sens pas tranquille. La gouttière crisse sous les rafales de vent. Une branche d’olivier en pot la frotte, à intervalles irréguliers. Ce n’est pas grand-chose, un simple bruit métallique, mais il me dérange. Et puis, il y a la musique. Une musique que je n’ai pas choisie, qui s’infiltre dans la cour, qui s’impose. Les voisins. Un couple, la trentaine, un enfant. Le bébé vagit, hurle, rit. Eux aussi crient, rient, s’engueulent. Un flot de sons qui déferle. Impossible d’y échapper. Impossible d’être tranquille. Je ferme les yeux. Je veux m’y habituer, je tente de reléguer ce vacarme au second plan, de ne plus y prêter attention. Mais l’effort est épuisant. Ce bruit exige que je l’entende. La chaleur écrase la cour. L’air est lourd, stagnant. Une torpeur qui n’endort pas mais qui agace, qui s’accroche à la peau. Le vent revient, fait claquer une persienne, remue la branche d’olivier. La gouttière grince. Un petit bruit, ridicule à côté de la musique. Pourtant, il m’irrite autant. Et puis, soudain, la musique monte d’un cran. Un coup de poing sonore. Du rap. Des basses qui cognent. Une voix saccadée, mâchée, agressive. Je ne distingue pas les paroles, mais je ressens leur violence. Une musique qui attaque, qui cherche une cible. Moi. Je suis ce quelqu’un à qui elle s’adresse, celui qu’elle veut déranger. La colère monte. Une colère bête, incontrôlable. Ils n’en ont rien à faire des autres. Ils savent qu’ils dérangent, et ils s’en foutent. Le voisin est un roi qui tourne son bouton de volume comme on donne un ordre. Un tyran sonore. Je serre les poings. Si je monte et que je frappe à leur porte ? Si je leur hurle qu’ils sont insupportables ? Si je monte le volume à mon tour ? Non. Rien. Je ne peux rien. Je suis là, assis, impuissant. Et puis… Le silence. La fenêtre des voisins s’est refermée, la musique s’est tue. Plus un bruit. Même le bébé s’est calmé. Alors, je devrais être soulagé, non ? Mais non. Mon oreille cherche. Je scrute le silence, à l’affût du moindre son. Là, au loin, les voitures sur la nationale. Klaxons, accélérations. Avant, je ne les entendais pas. Maintenant, ils me sautent aux oreilles. Peut-être que ce ne sont pas les bruits qui m’empêchent d’être tranquille. Peut-être que c’est moi. Je m’adosse au mur. Je ferme les yeux. Un coup de vent fait tinter doucement le carillon suspendu à l’olivier. Un son léger, apaisant. La gouttière grince. Je rouvre les yeux. Et j’attends. Illustration : Vilhelm Hammershøi , Ida lisant une lettre, 1916|couper{180}
Carnets | avril 2022
Shéol
Le Christ dans les Limbes, d'après Jérôme Bosch J'ouvre un œil. Une lumière verdâtre, à laquelle peu à peu mon regard s'accoutume. Une immense salle. Cependant l'atmosphère qui règne ici est suffocante, à la fois chaude et humide une odeur d'ail m'envahit. En me tortillant je parviens à relever la tête pour regarder autour de moi. Et j'aperçois des milliers de rayonnages qui contiennent des boites de forme oblongue. L'endroit m'est familier. Une sensation de déjà vu. L'ensemble ressemble à un entrepôt de stockage gigantesque. Ce sont des corps qui se trouvent dans ces boites, alimentés par tout un réseau de tuyaux. J'ai la sensation de me retrouver dans un bouquin de Philip José Farmer, probablement pas un de ses meilleurs. Et parallèlement je sais que je suis aussi là, quelque part, que mon vrai corps est dans l'une de ces boites. J'essaie de me dégager de mes entraves en vain. Encore un de ces cauchemars probablement où j'ai été terrassé par des gnomes comme le géant Gulliver. J'essaie de rire comme je le faisais enfant en disant à voix haute : je sais que c'est un rêve, je me réveille quand je le désire. Mais rien ne se passe. L'incantation ne fonctionne pas. Mes paupières se referment lentement et j'éprouve comme une sensation de chute. Ce genre de chute dont on pense qu'elle ne s'arrêtera jamais, durant laquelle on cherche désespérément quelque chose pour se raccrocher à un appui, une solidité. Mais on ne trouve rien, la chute continue inexorablement, dans la partie négative de l'infini, une fois le zéro franchi et que la vitesse tout en s'accélérant une fois cette nullité franchie, nous emporte vers un but dont on pressent déjà la présence effroyable. "Les morts ne savent rien ; ils n'ont plus de récompense, et jusqu'à leur souvenir est oublié." Je me souviens qu'il faut passer par cet oubli. « Quoi que tes mains trouvent à faire, fais-le pleinement car dans le Shéol, où tu vas, il n'y a ni travail, ni plan, ni connaissance, ni sagesse. » Ecclésiaste. Plus terrible encore cette dernière phrase que je retrouve, toujours en route vers cette destination que je pressens. La perte de tout de ce que je pense être, avoir été ou serais. Ce lieu qui tel un purgatoire réunit les morts de tout acabit pour leur apprendre à oublier la vie. Voilà où je me rends. Dans le Shéol de Job et de Jacob. Et bien sur il y aura tous ceux que j'ai autrefois côtoyés, les bons et les moins bons, les justes et les ignorants. Une foule véritable à considérer tout en me considérant par ricochet. Quantité négligeable, poussière, peanuts. "Shéol n'est jamais rassasié" C'est dire la faim du vide personnifié. Comme si à un moment un auteur anonyme avait éprouvé le besoin d'en dresser un portrait, de le personnifier, d'en faire une allégorie. Je me dirige vers mon propre vide et le vide de tous les autres et c'est le même vide, le même appétit de vide et d'oubli pour tous. Une justice implacable. Dans le fond que l'on aille dans un sens ou l'autre depuis le zéro l'infini se ressemble. Sa bi polarité n'est qu'une vue de l'esprit. Et si je chute encore, et si la vitesse continue de s'accélérer il me vient à l'esprit que je n'ai qu'à tirer comme autrefois à l'armée sur la sangle pour que s'ouvre le parachute. Je n'ai qu'à penser que j'ai aimé car c'est tout ce qu'il me reste pour m'accrocher dans cette sensation de vide. Comme si tout ce que j'avais pu faire n'avait jamais été crée que par cet amour, le moindre geste, le moindre mot, tout ce qui a pu émaner de cette incarnation. J'ai aimé sans savoir que c'était toujours l'amour qui conduisait mes pas. J'ai aimé et j'ai cru être dans l'amour comme dans la haine, la joie ou la colère, l'envie et l'indifférence. Qu'importe les sensations, les sentiments contradictoires. Au fur et à mesure de ma chute les opposés se déchirent s'éloignent de façon inversement proportionnels les uns des autres. La loi de la gravité ne parait plus les retenir prisonniers l'un de l'autre. Voilà. Je sens une brise fraiche sur ma joue. Le plus important de toute cette vie est sans doute là dans ces retrouvailles de la sensation vraie. Impression de me dissoudre sans plus de douleur, le corps reste en arrière, comme un véhicule qui continue à effectuer des tonneaux sur la chaussée pendant que le conducteur ou le passager sont déjà éjectés. curieuse sensation aussi que cette nudité. Et toujours le contact doux de la brise sur la joue. "Le shéol a agrandi son désir et ouvert sa bouche sans mesure" Comme un serpent qui avale un mouton, j'ai cette image qui se superpose à la phrase d'Isaïe. Décidemment je suis incorrigible jusqu'à la dernière seconde je continue à réfléchir malgré tout, à effectuer des liens, à employer mon esprit analogique. j'ai toujours pratiqué ainsi au fond des cauchemars pour conjurer la peur. Réfléchir pour renvoyer son propre reflet à tout ce qui méduse. La question, comme le poison, s'y habituer au début un peu, chaque jour, tenir dans cette régularité ensuite. Se mithridatiser. D'ailleurs le shéol ce n'est rien d'autre que cela : le séjour des morts comme décorum et sur scène toujours l'actrice principale : la question. Rien à voir avec l'Enfer. Je n'ai jamais réussi d'ailleurs à concevoir un Enfer pas plus qu'un paradis. En revanche il me parait logique qu'une fois mort on ne devienne une question pour les vivants. Que chacun de nous pour une durée plus ou moins longue, ne finisse ainsi, comme autant de questions qui peu à peu s'évanouissent remplacées par d'autres. Ainsi va la vie mais aussi tout ce qui peut se situer en son amont comme son aval. Enfin la chute s'arrête, je ne tombe plus, je me retrouve au sol à nouveau, la pesanteur me revient. Je suis dans un monte charge finalement et les portes s'ouvrent doucement. Plus que de la surprise j'ai juste le temps de me dire zut, petite déception.|couper{180}
Carnets | avril 2022
Bruits de botte
Dessin d’enfant. Pourquoi moi ? Me voici saucissonné et jeté sur le sol d’un grand vaisseau sombre dont j’ai pu apercevoir vaguement la forme triangulaire. Qu’ai-je donc dit ou fait pour m’attirer autant de déboires en si peu de temps ? C’est comme si les choses s’accéléraient. Comme si la crainte, l’inquiétude, qui ne me quittent plus depuis des jours, avaient le pouvoir non seulement de créer le temps mais de l’accélérer brutalement. Comme si je pressentais une fin. La fin de cette histoire à dormir debout, celle d’un monde qui s’évanouit pour laisser place à quelque chose de terrible, de jamais vu, d’une ineptie dépassant toutes les autres. On ne s’attarde pas suffisamment sur la modernité de l’ineptie qui, elle aussi, suit son chemin, en parallèle de toutes les autres qualités humaines. Un accent traînant américain. Un gradé qui donne des ordres d’une façon faussement décontractée à d’autres que je n’entends pas. On m’a aveuglé avec ce que j’imagine être un bandeau. J’ai les pieds et poings liés. J’ai l’air fin. Qu’est ce que je fiche ici dans ce vaisseau et pourquoi ça parle américain ? —il se réveille attention ! dit une voix en français. Donnez lui une dose plus forte nom de Dieu ! Des pas s’approchent, des pas légers comme ceux d’une femme, d’ailleurs je peux sentir un parfum de talc Azura, c’est étonnant comme on peut tout de même relever ce genre de petit détail dans ce genre de situation. Mais pas le temps de philosopher je sens la piqure dans mon avant bras. On m’injecte quelque chose, je tente de me débattre mais déjà mes pensées deviennent confuses. Je m’accroche à l’odeur du talc puis je me sens glisser peu à peu dans le sommeil. Paris, septembre 1981. Je n’arrive toujours pas à réaliser que je vis avec cette fille. Je crois qu’il s’agit d’un rêve, et que ce rêve va s’achever d’un moment à l’autre. Peut-être que si je dis les choses ainsi je comprendrais mieux la suite logique de cette histoire. D’un côté j’estime bénéficier d’une chance inouïe. Alors que d’un autre je reste persuadé de l’illégitimité d’une telle chance. J’ai, comme on le dit vulgairement, le cul entre deux chaises. Et c’est extrêmement inconfortable. Les psychologues diraient avec cet air grave au chevet d’un patient : double contrainte ! D’ailleurs n’est-ce pas cette année là que je découvre les travaux de Grégory Bateson, je crois bien, et sa théorie du Double bind. Bref je cherche des raisons à ce sentiment d’inconfort déjà à cette époque. Elle, qui est t’elle ? Avant tout je pense à un trophée que la vie m’aurait flanqué dans les bras sans que je n’ai vraiment commis le moindre effort. Car il faut mériter les choses encore en ce temps là, tout me revient. Et donc quelque chose ne va pas. J’ai été récompensé pour rien. Pour rien ? Ou plutôt pour une de ces phrases intempestives qui sortent de ma bouche sans que je ne les comprenne moi-même, une sorte d’Oracle livré par un idiot. On m’a tellement bourré le crâne avec l’existence du hasard. Je lui avais dit j’ai la clef du septième ciel. En revenant par la route goudronnée du cimetière d’Auvers sur Oise. J’avais été ému à cause du lierre qui reliait les deux sépultures de Vincent Van Gogh et son frère Theo. Il avait plu, peut être y avait il aussi une odeur de lilas qui se mêlait à l’odeur de terre mouillée montant des champs alentours. Bref j’étais en transe et comme nous marchions l’un près de l’autre en dehors du groupe, je n’avais pas pu me retenir de dire cette phrase à haute voix. Elle m’avait donné la main juste après. Concours de circonstances extraordinaire. Je suis totalement dépassé. Mais je n’affiche rien. Je fais le gars qui connaît la vie. Putain, quel abruti de première. En vrai je ne sais pas du tout quoi faire de cette main dans la mienne, c’est ça la putain de vérité. Quelle méfiance, quelle peur puis je constater à rebours. Je ne suis constitué que de ça. Une inquiétude une angoisse perpétuelle devant la vie. Aussi je peux me souvenir un peu mieux des événements constitutifs de cette défaite programmée. C’est à dire en écrasant la coquille crée pour enfermer les raisons aussi opaques que mensongères dans laquelle j’ai tenue enfermée le souvenir véritable. Je pourrais dire que je la considère comme une fille bien sous tous rapports et que je ne suis qu’une brute, un voyou. Mais ce serait simplifier de façon irrespectueuse la réalité. Disons que je ne mesure pas plus sa complexité que la mienne à l’époque. Voilà qui est beaucoup mieux et qui ouvre un champs de possibles bien plus vaste. Les choses une fois que l’on met un doigt dedans vont très vite. On ne se rend pas compte de la vitesse que procurent les habitudes, le quotidien, et de la rapidité à laquelle le miracle se métamorphose en banalité. Cela fait partie intégralement du programme choisi. On croit au bout de tout ça à un ersatz d’éternité que l’on confond avec l’ennui. Et l’ambition dans tout ça ? Ce n’était plus du tout sérieux de vouloir être écrivain, chanteur, photographe, peintre… du moins c’était à mettre de côté pour l’instant. Être responsable, assumer, sérieux. Là aussi belle erreur car elle ne demande rien. Elle me laisse libre de choisir. Elle compatit même quant à mes doutes, mon malaise, mon absolu manque de confiance en moi. Elle a raté médecine, se dirige vers une formation d’infirmière. Elle veut secourir les pauvres gens là bas en Afrique où je ne sais où. Mais ce n’est pas ma mère. Merde non ! Elle a mit très vite le doigt sur cette croute ce qui me l’a faite gratter jusqu’au sang. Alors je l’ai baisée. Je ne lui faisais plus l’amour, je n’étais pas de taille. Je l’ai baisée , baisée et re baisée jusqu’à 9 fois par jour, matin midi et soir. Parfois en recommençant durant la nuit. Avec une rage dont j’éprouve de la honte aujourd’hui. J’en avais mal à la bite mais c’était plus fort que moi . Et puis j’ai arrêté. D’un coup j’ai dit merde assez stop un peu de respect pour elle surtout. Moi j’étais totalement persuadé que je ne valais pas tripette. Moi j’ai continué plus bas, de plus en plus bas. Dans la merde et la boue. Des femmes, pas des jeunes filles, J’en pouvais plus. Des mères et des putes , si possible le package entier, avec les goodies, la petite pipe dans les chiottes ou la levrette sur un capot de bagnole dans le fin fond d’un parking. Du cru et pas des moindres, merde aux bons sentiments, colargol et le manège enchanté dehors ! Adios nounours nicolas et pimprenelle. Du cul du cul du cul ! Et rien d’autre. Et de les entendre râler gueuler insulter prier réclamer ça redonnait encore plus de vigueur à la tige, à la méchanceté en moi que je découvrais enfin autant horrifié qu’émerveillé. Et après ces gouffres… ces retours par les Grands Boulevards déserts, juste les camions poubelle et moi. L’apaisement dans l’ordure et le parfum de l’urine, juste avant de dégringoler dans la culpabilité la honte ce confort finalement si cher à l’esprit petit bourgeois. C’est durant cette période que j’allais retrouver Richard et ses putes de la rue des Lombards toutes les rues jusqu’à la Porte Saint-Denis. Elles étaient humaines, lui aussi, sans doute étais je lisible pour eux comme dans un livre ouvert. J’étais comme le chat du foyer, on me nourrissait d’attentions, on m’abreuvait de conseils accompagnés de mon chéri. Ce n’est pas par les braves gens que j’ai appris la compassion et l’amitié, ça non. Je n’étais pas non plus taillé pour ça. C’est par la pègre, les bas-fonds, le vrai malheur, la vraie faiblesse, la vraie lâcheté, que j’ai pu enfin sentir que je possédais un muscle qui pouvait servir à autre chose qu’à pulser le sang dans mes artères. —Il en sait beaucoup trop, il faut s’en débarrasser dit la voix américaine à l’accent trainant —Non pas tout de suite, attendons encore un peu dit une autre voix, celle d’une femme entre deux âges. Je passe ainsi un temps indéterminé entre la veille et le sommeil. Peu à peu la réalité et le rêve se confondent. Je me revois enfant, je retrouve mes rêves anciens. Oh ils ne sont pas extraordinaires. Je voudrais bien que ce gros nuage qui a la forme d’un cheval vienne tout près de moi et qu’il m’emporte la haut dans le bleu. Je voudrais avoir un ami, un vrai qui ne me trahisse pas. Et surtout je voudrais parvenir à rester conscient dans mes rêves la nuit, comprendre comment rester longtemps en suspension dans l’air en volant, pour me diriger là où mon esprit le désire.|couper{180}
Carnets | Atelier
Mon ami Paul
Il s'était endormi avec la chatte sur les genoux et il la prend délicatement dans ses mains pour se lever du fauteuil et la reposer. L'animal ronronne de gratitude et se recroqueville douillettement pour s'enfoncer à nouveau dans le sommeil. Monsieur Paul remplit alors le poêle de charbon en maugréant : la neige est de retour devant le petit pavillon de banlieue. Il effectue une toilette sommaire, s'habille de vêtements propres, et flanqué de son vieux galurin cabossé et de son pardessus, il regarde à nouveau la pièce qu'il s'apprête à quitter : un salon chaotique où dorment de multiples animaux, chiens, chats, lapins, et même un perroquet à l'œil mi-clos sur le perchoir, puis il referme la porte et rejoint la mairie de Fontenay-aux-Roses, dans l'espoir que le 86 sera bien en service malgré les intempéries nocturnes. Nous sommes en 1908, la voirie qu'on paie de nos impôts ce n'est pas pour des pommes, lâche-t-il pour se rassurer. Arrivé dans les locaux du Mercure, il ne salue personne et trotte jusqu'à la petite table du bureau qu'on lui alloue pour rédiger ses chroniques. Ici, il est plus connu sous le pseudonyme de Maurice Boissard. Au début on lui propose de s'occuper de la chronique « dramatique » mais il tourne tout en dérision et n'a pas son pareil pour relever le moindre défaut de langage, de style, et surtout il avertit de toute absence de style justement, si bien que peu à peu les lecteurs se mettent à attendre avec impatience la nouvelle saillie de Maurice Boissard, qui ne manque pas de leur faire se tenir les côtes ou d'assombrir l'avenir de ses victimes quotidiennes. Il tient comme cela quarante-cinq ans de suite, dans un travail mal payé en rédigeant parallèlement une œuvre monumentale qui sera connue sous le nom de Journal. Il a déjà obtenu un succès d'estime qui ne dépassera guère les frontières des cercles littéraires, concernant un premier roman, autobiographique comme il se doit, Le Petit Ami, mais ce sera dans les années 50 grâce aux entretiens radiophoniques avec l'écrivain Robert Mallet... Par chance je tombe ce matin sur un podcast de France Culture dont je te donne le lien. Bonne écoute ! France Culture|couper{180}
Carnets | Atelier
9 septembre 2019
Les béquilles de S. sont d'un bleu profond, presque neuves. Elles s'adossent au mur depuis l'opération. S. vit dans le présent. Moi, je fais des allers-retours constants. Le présent est une lumière blanche qui brûle – il me faut ces lunettes de soudeur pour seulement regarder. Sculpter un sens tolérable. Je pars en quête de bribes, ferraille rouillée, et je les soude comme je peux. Urgence. Sans cela, je resterais bras ballants dans l'incendie. S. a relégué ses béquilles dans un angle. Elle n'y pense plus. Moi, j'y pense. Pas aux siennes. Aux miennes : ces verres fumés, ce masque qui me permet de travailler sans être aveuglé. Je les ai détestées, bien sûr. Toute cette colère d'être handicapé. Aujourd'hui, je leur écrirais un mot. L'homme que j'étais, je ne le suis plus. Il m'a fallu des années à bourlinguer avec pour comprendre. Quand ma mère s'époumonait, le manche du martinet à la main – j'en avais coupé les lanières –, ma grand-mère Valentine grognait : « Tu te fatigues pour rien. Il ne comprend pas. Il ne peut pas. » Même dans la tempête, cette phrase : un point fixe, sorti d'une bouche édentée qui puait le tabac froid. Quand mon père me cinglait les reins, la voix de ma mère : « Non, Claude, pas la tête. » J'ai collecté ces phrases comme des bouts de métal tordu. Matière première. Ces haines enfantines, ces colères, ces mensonges, ces vols, ces fugues – tout cela est devenu mon stock. La colère, mon chalumeau. La haine, ma pince. Bien plus sûrement que tout amour factice. Je les ai améliorées, affûtées, comme on affine un geste d'atelier. S. vend au petit matin, dans des lieux improbables, des objets devenus inutiles. Je suis étonné que ces béquilles bleues ne soient pas déjà parties. Moi, j'écris ces textes au jour le jour. Ma manière d'écouler mon stock – le souvenir et la réflexion qui va avec. Une façon de dire adieu aux vieilles béquilles, et de reconnaître qu'elles m'ont, malgré tout, tenu debout. Qu'elles me tiennent encore, maintenant que je soude.|couper{180}
fictions
Oublier l’éveil.
Il fallait que Cheng trace quatre ou cinq traits à l’encre pour se sentir éveillé. Ensuite, une tasse de thé noir sans sucre. Dans sa masure, aucun luxe. Cheng n’était pas pauvre. Peintre lettré, ses peintures suffisaient à ses maigres besoins. Il avait dépassé la soixantaine. Il restait modeste. Il attendait encore l’essentiel, sans l’attendre. Il s’en remettait à la discipline : une attention sans faille à de minuscules gestes. Dès qu’il quittait sa natte, il s’asseyait à la table devant la fenêtre qui donnait sur la vallée. Il fermait les yeux, respirait, trempait le pinceau dans l’encre, et laissait la main suivre son mouvement, emportée par l’expiration. Quatre ou cinq traits, réalisés avec la plus grande concentration. Sentir la feuille bruisser, entendre les cris d’oiseaux, le poids des pattes des fourmis sur le plancher. Être mêlé à ces premiers instants donnait à ses gestes une solennité burlesque pour tout observateur. Chaque matin, Cheng s’enfonçait dans la discipline de ces traits. Oublier l’éveil. Entrer dans la feuille blanche.|couper{180}
Carnets | Atelier
8 septembre 2019
Je viens de me souvenir d’un roman de Gabriel Garcia Marquez, L’Automne du patriarche. Ne me demande pas pourquoi. Je ne sais plus identifier la source de mes pensées, ni de mes sensations. J’ai cessé de ruminer. Je ne veux plus que rassembler les dernières forces vives pour t’offrir encore un petit texte, un petit tableau. L’important est d’offrir, comprends-tu ? Peu importe quoi. Comment saurait-on la valeur de ce qu’on donne ? Car chaque automne, cette qualité de lumière qui revient, me parle de la fin et de l’héritage. Déjà gamin, vers la mi-août, une certaine clarté sollicitait la prunelle, la rétine. Une nostalgie invraisemblable pour mon âge remontait par le nerf optique. Sur la peau des joues, du front, se déposait comme une buée, un tatouage invisible : cette fraîcheur subtile au fond de l’air, qui sent la craie et l’encre. Aussitôt, le goût vient sur la langue. Craie. Encre. Cela ouvre un grand vide. Une aspiration de l’instant présent, qui emporte avec elle toute velléité, toute priorité. L’instant aspire tout, rend tout égal d’un coup de baguette magique, laisse la personnalité sans capitaine, comme un vaisseau fantôme. Les premières fois, cela me plongeait dans une tristesse magnifique, seul îlot pour échapper au naufrage. Avec le temps, l’automne est devenu synonyme de blues, de dépression chronique. Mais en vérité, je n’y crois plus qu’à moitié. J’y crois par habitude, pour ne pas plonger d’un coup dans l’eau glacée. Dans L’Automne du patriarche, il y a un personnage incroyable : le sosie du dictateur, Patricio Aragonés, qui le remplace à toutes les cérémonies. Comme ce dictateur, j’ai moi aussi mon Patricio à mon service. Il officie presque tout le temps, car je n’aime plus apparaître en public. En automne, cette volonté de retraite atteint son comble. Je le laisse en roue libre. Il connaît son rôle par cœur. Je n’irai pas jusqu’à faire canoniser ma mère, comme dans le roman. Mais cette trouvaille de l’auteur m’a glacé : cette mère pauvre, pour qui le fils est devenu dictateur, à qui il veut offrir les richesses du pays, et qui meurt sans jamais le savoir. Tout ce que nous réalisons dans notre vie ne serait-il que des cadeaux mal adressés ? Je pourrais aligner les personnages, leur trouver une fonction précise dans l’organisation d’une psyché. Mais si tu n’as pas lu le roman, je ne veux pas te gâter le plaisir. D’ailleurs, je me demande si je n’ai pas tout inventé de ce roman à partir de la quatrième de couverture. Je m’en crois capable. Tellement, désormais, je ne parviens plus à lire trois lignes sans que l’ennui ne me tombe dessus. Que n’inventerais-je pas, pour me divertir de l’arrivée soudaine de l’automne, aujourd’hui ?|couper{180}
Carnets | Atelier
8 septembre 2019-2
Il faut que Cheng trace au moins quatre ou cinq traits à l'encre pour se sentir éveillé. Ensuite, il peut se récompenser d'avoir effectué cette action par une tasse de thé noir sans sucre. Dans la petite masure où il vit, il n'y a aucun luxe. Cheng n'est pas pauvre, il est peintre lettré, et de temps en temps les peintures qu'il vend ou que des notables lui commandent suffisent à subvenir à ses maigres besoins. Il vient tout juste d'atteindre la soixantaine et, s'il possède déjà une bonne maîtrise de son art, il reste toutefois modeste et sait qu'il lui manque encore l'essentiel. Aussi reste-t-il concentré sur une discipline régulière. Dès qu'il se lève de sa natte posée sur le sol, il s'installe aussitôt à la petite table installée devant la fenêtre qui donne sur la vallée. Là, il ferme les yeux quelques instants, prend une respiration régulière et trempe l'extrémité souple du pinceau dans l'encre, puis laisse sa main suivre son mouvement naturel, emportée par l'expire. Quatre ou cinq traits seulement, mais réalisés avec la plus grande concentration. Sentir la moindre feuille bruisser, entendre chaque cri d'oiseau traverser l'azur, sentir jusqu'au poids des petites pattes des fourmis qui traversent son vieux plancher, être tout entier mêlé à ces premiers instants de son éveil confère à ses gestes une solennité presque burlesque pour n'importe quel observateur. Ainsi, chaque matin, Cheng s'enfonce-t-il dans la discipline de ces quatre ou cinq coups de pinceau afin d'oublier l'éveil et de pénétrer dans l'espace de sa feuille blanche.|couper{180}
Carnets | Atelier
6 septembre 2019
Une migraine terrible depuis l’aube. J’ai passé la nuit à développer mes films dans la chambre étouffante de l’hôtel. Une fois les négatifs accrochés à la ficelle, j’ai fui. Les mouches, affolées par la chaleur montante, se cognaient sans fin contre la vitre. C’est en cherchant une pharmacie que je l’ai vue, de dos. Des épaules frêles. Une nuque pâle. Un chignon brouillon de cheveux roux. Elle fixait une affiche illisible sur le mur, immobile au milieu du flux du trottoir. C’est cette immobilité, peut-être, qui m’a fait l’aborder. Elle venait de Birmingham. Se rendait en Inde pour un an. Son bus était garé à l’entrée de la ville, les autres voyageurs affalés dans un parc, déjà claqués par le haschisch local. Je lui ai proposé un café à l’Intercontinental. Elle n’aimait que le thé, mais a accepté. Sous les pales lentes des ventilateurs, j’ai vu ses yeux. Verts, et d’une gravité qui semblait antérieure à tout. À cet instant, j’ai su une chose : il serait inutile d’être gentil avec elle. La gentillesse est une monnaie qui ne circulait pas dans son pays. Elle exigeait autre chose, de plus direct, ou peut-être de plus résigné. Nous sommes restés silencieux un long moment. Je lui ai dit que je partais pour Lahore le soir même, en train. Elle a fait une moue vague en parlant de ses compagnons d’aventure. Je ne sais pas ce qui m’a pris – la migraine, la fatigue des images développées, l’éclat de ses yeux –, mais je lui ai proposé de venir. Nous nous sommes quittés rapidement. Je lui ai laissé l’heure et le numéro du train. Elle a fini son thé. Je suis parti. Quelques stations plus loin, tard dans la nuit, le train s’est arrêté. Le cortège habituel : mendiants tendant la main vers nos culpabilités, vendeurs de thé et de cacahuètes. Nous avons pris un thé au lait brûlant, épicé à la cardamome. Elle a alors posé sa tête contre mon épaule, sans un mot d’avertissement, et a murmuré dans le noir : « C’est bien. Être là. Dans la nuit, dans ce train. » Je n’ai pas bougé. La migraine avait enfin cédé, remplacée par le poids chaud de sa tempe contre ma veste. Nous n’étions plus deux étrangers. Nous étions deux passagers du même wagon, fuyant chacun quelque chose, et faisant semblant, pour une nuit, que cette fuite n'était pas solitaire.|couper{180}
Carnets | Atelier
3 septembre 2019
L’air est doré, chargé du sable du Baloutchistan. Sur le seuil de l’hôtel Osmani, face au terminal des bus, le kebabi remplit son auge de bois pour la braise de midi. Depuis une heure, les haut-parleurs des échoppes déversent des chants sirupeux, entêtants. Ça donne envie de marcher, de fuir ce point névralgique. À l’Intercontinental, à l’est de la ville, je prends mon café soluble du matin. Rahim, le jeune Afghan, revient avec mes cigarettes. J’avale un pain rond, une théière de breuvage noir. Puis je sors, le Leica en bandoulière. La route poudreuse vers Quetta. À droite, des campements de fortune. Je photographie des enfants maigres, aux regards étincelants. Il n’y a que des femmes et des enfants. Les hommes sont partis depuis des jours dans les montagnes, repousser l’ennemi. Cet ennemi qui revient toujours, pour une terre que personne ne contrôlera jamais mieux qu’eux. Au retour, dans un carrefour du bazar, un jeune homme m’aborde. -- Mister, where are you from ? -- France. Il a un sourire de soulagement. M’invite à prendre le thé, pour me montrer sa collection. « J’ai des amis partout. Des cartes postales de partout. » Je le suis dans les méandres du marché. Sa chambre est minuscule. Sur les murs, des centaines de cartes punaisées : Melbourne, Tokyo, Paris. Nous nous sourions, ne parlons pas beaucoup. La porte s’ouvre : sa sœur, magnifique, apporte un plateau de thé et de gâteaux, disparaît. Je reste une heure. Au moment de partir, il note son nom et son adresse sur un bout de papier que je glisse dans mon portefeuille. Je prends quelques photos de lui, promet de les envoyer. Je dois attraper un train pour Lahore. Avant la gare, un crochet. J’ai une autorisation pour l’hôpital. Photographier des victimes brûlés au napalm. La pièce est baignée d’une lumière crue. Sur un lit, à contre-jour, une masse sombre. Mes yeux s’habituent : un homme assis au bord du matelas. Son corps est délabré. Nos regards se croisent. Dans ses yeux, un étonnement infini recouvre une fatigue infinie. Il est brûlé de partout. Des linges douteux collent à ses plaies. Plus de sourcils, plus de cils. Juste des yeux ronds, grands ouverts, qui me jaugent depuis la pénombre.|couper{180}
Carnets | Atelier
12 juillet 2019
tant que l’arbre ne se pose pas la question de son origine / destination, il est confondu au “fond”, à la “vacuité générale du monde”. C’est la douleur de ne pas savoir qui le réveille à la réalité sensible, et c’est cette attention douloureuse qui finit par produire les fleurs et les fruits. L’histoire parle de toi (évidemment), mais ça, tu le sais. Il était une fois, à l’orée d’un village, un arbre de taille moyenne qui ne donnait ni fleurs ni fruits. Ses feuilles prenaient la pluie et le soleil avec une indifférence tranquille qui, au début, intriguait tout le monde. Les plus anciens se grattaient la tête en se demandant ce qu’il faisait là, puis les années passant, on s’y habitua. Les vergers alentours débordaient de cerisiers, de pruniers, de pommiers qui, chaque saison, régalaient le village de fruits sucrés ; à force d’abondance, on cessa même de voir l’arbre inconnu, planté là depuis toujours. Un matin, un oiseau se posa sur l’une de ses branches, et l’arbre tressaillit. « Bonjour », dit-il, un peu surpris d’entendre sa propre voix. « Salut, répondit l’oiseau, ça va ? » Rassuré de ne pas passer pour un fou, l’arbre se lança dans le récit de sa vie d’ombre et de silence. L’oiseau écouta d’abord, puis finit par couper court : « J’entends bien que tu es seul, dit-il, mais dis-moi plutôt : tu sais d’où tu viens, toi, et où tu vas ? » L’arbre resta muet. Il n’en savait rien et ne s’était jamais posé la question. « Bonne question, finit-il par dire, si tu as la réponse, je veux bien l’entendre. Pour l’instant, je ne peux que me taire. » L’oiseau, qui avait d’autres branches à visiter, reprit son vol en laissant l’arbre dans un trouble neuf. Jusqu’ici, il se contentait d’être là. À partir de ce jour, il commença à regarder vraiment autour de lui. Il leva ses yeux d’arbre vers les vergers voisins et demanda au grand cerisier : « Sais-tu qui je suis, d’où je viens, où je vais ? » Le cerisier le toisa sans répondre. Le pommier, sollicité à son tour, se détourna comme s’il n’avait rien entendu. Une solitude différente s’installa alors. Il n’était plus seulement un tronc parmi d’autres ; il sentait, pour la première fois, qu’il manquait de mots pour se dire. Ça faisait mal. Cette douleur aiguisa pourtant ses sens. Il se surprit à noter l’humidité ou la sécheresse de l’air sur ses feuilles, la façon dont le vent glissait dans ses branches, la lente remontée de l’eau dans son tronc, le frottement des cailloux contre ses racines. Saison après saison, il laissa tout cela descendre en lui, comme un chant qu’il ne comprenait pas mais qui le traversait. Ce chant lui apportait de la rage et de la joie, lui donnait l’impression d’être à la fois perdu et nourri. Quand le printemps revint, un matin où il regardait la rosée briller sur les herbes folles, l’oiseau reparut et se posa sur une branche. « Alors, l’ami, toujours aussi perdu ? » demanda-t-il. L’arbre ne répondit pas. Au lieu de parler, il sentit quelque chose céder en lui, et des milliers de bourgeons s’ouvrirent en fleurs blanches sous le soleil. L’oiseau battit des ailes, esquissa ce qui ressemblait à un sourire, puis reprit sa route vers le ciel. On ne le revit plus dans la région. L’été venu, ce fut un gamin qui remarqua le changement. Les adultes, occupés à leurs récoltes habituelles, ne levaient même pas les yeux. L’enfant s’approcha, cueillit un fruit, croqua dedans. « Mais c’est une tuerie, ce truc ! » s’écria-t-il. On rappliqua, on goûta, on remplit des paniers. On fit des confitures, des tartes, des salades, et tout le village s’en régala sans bien comprendre comment l’arbre oublié s’était mis à donner de tels fruits. À partir de là, on prit l’habitude de guetter chaque année sa floraison. Un jour, les habitants décidèrent même de lui donner un nom. Je serais incapable de vous le répéter aujourd’hui : l’histoire est vieille, et ma mémoire a ses trous. Mais l’arbre, lui, continue de fleurir à l’orée du village. compression À l’entrée du village, un arbre ne donnait ni fleurs ni fruits. On finit par ne plus le voir, occupés qu’on était aux cerisiers, pommiers et pruniers bien remplis. Un jour, un oiseau se posa sur une branche. L’arbre, surpris d’avoir une voix, lui raconta sa vie de tronc inutile. L’oiseau l’écouta un moment puis demanda : « Tu sais d’où tu viens, où tu vas ? » L’arbre n’en savait rien. L’oiseau repartit, et le silence laissa place à une solitude neuve. Pour la première fois, l’arbre se mit à sentir le monde : la pluie sur ses feuilles, la sécheresse, le vent dans les branches, l’eau qui montait, les pierres contre ses racines. Ça faisait mal et ça le tenait debout. Au printemps suivant, l’oiseau revint : « Toujours perdu ? » L’arbre ne répondit pas. À la place, il se couvrit de fleurs blanches, d’un seul coup. L’été, un gamin goûta le premier fruit ; les adultes n’avaient rien remarqué. Le goût les stupéfia, on fit des confitures, des tartes, et l’arbre devint le plus attendu du village. Plus tard, on lui donna un nom que j’ai oublié. Ce n’est pas très grave : lui, de toute façon, n’a jamais cessé de pousser. illustration de Ansel Adams ♦ Cyprès Dans Le Brouillard, Pebble Beach, Californie|couper{180}