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20 mai 2023 — Le dibbouk

La ramener

La ramener : il la ramenait sans arrêt. Pour un oui, un non. Sans qu’on ne lui demande quoi que ce soit. Pour passer le temps, je l’imaginais aux toilettes pendant qu’il la ramenait. Son gros cul posé sur la lunette. Ou encore accroupi, la tête rouge, en train de pousser dans des turques. Il pouvait la ramener tant qu’il voulait. Je pouvais même le regarder dans le blanc des yeux sans ciller, cependant. Il y avait même, en chœur, tout un raffut de sons foireux qui appuyait les images mentales.

Quand il avait terminé, il disait :
— Alors, t’en penses quoi ? C’est un sale con, n’est-ce pas ? Ou encore une belle salope, tu trouves, tu pas ?

J’en pensais rien, bien sûr ; je le laissais avec sa question en suspens. Puis je me dépêchais de prétexter une course urgente avant que ça ne lui reprenne, qu’il la ramène encore sur un autre sujet. En gros, toujours le même : lui aux prises avec les dangers infinis du monde extérieur, peuplé d’idiots, d’idiotes écervelées.

Je me tirais au même moment où il commençait à entrouvrir la bouche de nouveau, le laissant là, planté comme un poisson en train d’étouffer.

C’était un miroir qui devait au moins faire sept mètres de long et qui faisait face au bar. Un jour qu’il la ramenait, j’ai chopé un tabouret et je l’ai envoyé valdinguer dans le miroir. Il ne l’a plus ramenée : c’était fini.

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