Gertrude Stein par Philippe Blanchon
Il y a dans l’écriture de Philippe Blanchon quelque chose de fluide et dense à la fois, une manie rare des phrases courtes, comme si la poésie surgissait sans effort du texte. « Je vais vous parler de Gertrude Stein » semble annoncer ce livre en silence, mais non pas vous révéler qui elle était – ce serait présumer trop – plutôt vous plonger dans ce qui fait l’essence d’une âme américaine transplantée au coeur de Paris. Le regard de Blanchon, acéré et méditatif, ne s’attarde pas sur la surface mais pénètre, ligne après ligne, l’architecture invisible de cette figure hors norme.
Philippe Blanchon s’attaque à une figure monolithique et mouvante à la fois : Gertrude Stein. Celle qui aimait les répétitions comme d’autres aiment les fugues, celle qui semblait réduire la langue à une abstraction pure tout en la rendant la plus charnelle possible. La Stein des Salons de la rue de Fleurus, où Picasso, Matisse et Hemingway défilaient comme des enfants perdus en quête d’une mère symbolique, mais aussi la Stein écrivain, insaisissable, qui répétait à l’envi :
"Une rose est une rose est une rose."
Gertrude Stein est un être paradoxal : en fuyant l’Amérique, elle l’a ramenée dans ses valises. Car Stein est à la fois cette petite bourgeoise de Pittsburgh, fille d’industriel juif, et cette oracle moderne assise sur un tabouret en bois, entourée de tableaux cubistes dans une pièce sans air. Elle est à la fois inamovible et multiple, créant un paradoxe fondamental que Blanchon nous invite à interroger.
Blanchon ne veut pas écrire la biographie d’une icône, il veut aller voir comment Stein bouge dans le texte. Il s’intéresse aux filiations, aux fractures qui forment une œuvre et aux silences qui la prolongent. Il cherche à cerner ce « qu’il reste » du sillage immense laissé par cette écrivain qui disait des phrases comme on coupe des arbres. Car Stein est de celles qui laissent derrière elles non pas des réponses, mais des questions brûlantes.
La langue steinienne : une langue qui tourne sur elle-même
L’enjeu de ce livre réside dans une question simple : à quoi tient la modernité de Gertrude Stein ? Pourquoi sa langue, dépouillée et brute, demeure-t-elle aussi contemporaine, aussi irréductible ?
Ce qui étonne chez elle, ce n’est pas la répétition, c’est ce qu’elle produit : la répétition comme incantation, comme poésie brute, une sorte de musique abstraite qui déplace les repères. Stein s’affranchit du sens ordinaire pour atteindre autre chose – peut-être l’épuisement de la langue ou, paradoxalement, sa renaissance. On pense alors à ses écrits Tender Buttons ou Three Lives, où chaque mot semble pesé pour son poids phonique et non plus seulement sémantique. Le sens devient fluide, presque liquide.
Stein précéda Beckett, et ses phrases, à la manière de figures cubistes, se déploient dans des angles vides. La langue tourne sur elle-même, se replie, se déplie, laisse des interstices où le silence fait écho. On y écoute ce qui manque, ce qui surgit dès que la langue cesse de vouloir tout dire :
"Il n’y a pas d’ici ici."
Ce paradoxe étonnant est que Gertrude Stein, tout en étant presque inaccessible dans son écriture, est fondamentalement lisible. Elle invente un système où la régularité formelle rencontre l’absurde le plus résolu. Le lecteur s’y abandonne ou s’y perd, mais il ne reste jamais indifférent. Philippe Blanchon s’empare de cette complexité avec la sérénité de celui qui sait que tout art digne de ce nom est avant tout une affaire de risques.
Gertrude Stein : une figure à la croix des chemins
Blanchon nous fait comprendre que Stein n’est pas seulement un écrivain, mais une matrice d’influences, une force tellurique qui déplace les lignes. En élargissant les fronts de la littérature et de l’art, elle préfigura une certaine modernité à laquelle échapperont peu d’auteurs ou d’artistes du XXe siècle. Si Joyce a disséqué le langage, Stein l’a rendu répétitif à outrance, ce qui permet de faire surgir des strates de réalité jusqu’ici ignorées, presque invisibles.
Philippe Blanchon insiste sur ce point : Gertrude Stein n’écrit pas à côté de la modernité, elle l’écrit. Elle crée une nouvelle manière de voir les objets, les personnes, les lieux. Tout y est déconstruit, réassemblé, fragmenté. C’est par cette déconstruction que Stein pose les bases d’une modernité qui présente ses travers, mais aussi sa nécessité. Elle explore ce qui était resté, jusque-là, dans l’angle mort de la langue.
Blanchon évite pourtant de transformer Stein en mythe intouchable. Au contraire, il la ramène sans cesse à ce qu’elle fut : une femme, lesbienne assumée à une époque où le mot n’existait pas, une mondaine aux opinions parfois discutables, une solitaire au centre de son propre salon. Il nous rappelle à quel point cette écrivaine pouvait être à la fois subversive et conservatrice, avant-gardiste et irrémédiablement figée dans ses certitudes.
"Elle n’écrivait pas pour être comprise, elle écrivait pour que cela existe."
Biographie de l’auteur : Philippe Blanchon
Philippe Blanchon est un écrivain, poète et essayiste français, né en 1968. Spécialiste des avant-gardes littéraires du XXe siècle, il s’intéresse tout particulièrement aux figures complexes comme Ezra Pound, Gertrude Stein ou encore William Carlos Williams. Auteur de plusieurs recueils de poésie et essais, Blanchon se distingue par une écriture précise et fragmentée, dans la lignée de la tradition moderniste.
Bibliographie sélective de Philippe Blanchon
- Gertrude Stein (2020)
- Le Jardin des Épitaphes (2016)
- Le Double Écho (2014)
- Ezra Pound et l’Imagisme (2012)
Conclusion
Le texte de Philippe Blanchon n’est ni une simple biographie ni un hommage excessif à Gertrude Stein. Il est une tentative de s’approcher au plus près d’un phénomène littéraire et humain, de sonder ce qui fait la permanence d’une œuvre. Dans un style clair et presque poétique, il laisse respirer les zones d’ombre, ne tranche jamais tout à fait. Il nous invite à lire Stein autrement, à redécouvrir sa langue comme un paysage changeant, parfois hostile, souvent lumineux. C’est une lecture exigeante, à l’image de celle qui répétait inlassablement, à l’épuisement :
"Cela continue encore et encore."
Vous avez aimé cet article ? Soutenez Le Dibbouk en m'offrant un café.
Did you enjoy this article? Support the project by buying me a coffee.
Pour continuer
Lectures
Le Monde Ultime et Absolument Réconfortant
Il fait gris dehors ? Rien de plus réconfortant que notre nouvelle bougie réconfortante au parfum réconfortant de chocolat réconfortant ! Allumez-la pour créer instantanément une ambiance réconfortante dans votre intérieur réconfortant redécoré avec nos coussins réconfortants. Pour compléter ce moment réconfortant, préparez notre recette réconfortante de soupe réconfortante (disponible en kit réconfortant prêt-à-réchauffer). Son goût réconfortant vous apportera un réconfort réconfortant lors de cette soirée réconfortante. Enfilez ensuite votre pyjama réconfortant en tissu réconfortant et installez-vous dans votre canapé réconfortant pour regarder notre série réconfortante spécialement conçue pour être réconfortante, avec des personnages réconfortants et une fin réconfortante. Mais attention ! Votre ancienne vie n’était que semi-réconfortante. Pour atteindre le Niveau Réconfort Ultime™, il vous faut : Notre formation réconfortante en développement personnel réconfortant Nos chaussons réconfortants à mémoire de forme réconfortante Notre abonnement réconfortant à la box mensuelle réconfortante Notre application réconfortante qui vous envoie des notifications réconfortantes Témoignage réconfortant de Jean-Kevin, 34 ans : “Avant, je croyais connaître le réconfort. Mais depuis que j’ai adopté le Mode de Vie Réconfortant™, mon réconfort est tellement plus réconfortant ! Mon thé est réconfortant, mes chaussettes sont réconfortantes, même ma facture d’électricité me semble plus réconfortante !” Ne vous contentez plus d’un réconfort ordinaire. Passez au Réconfort 3.0™. Parce que vous méritez un réconfort qui réconforte votre besoin de réconfort avec une efficacité réconfortante. Le Réconfort n’attend pas. Commandez maintenant et recevez gratuitement notre e-book “Les 50 Nuances de Réconfort” pour rendre chaque aspect de votre vie absolument, totalement, irrémédiablement ultra réconfortant !|couper{180}
Lectures
Comment la comtesse de Ségur m’a pourri la vie
Il m’a fallu longtemps pour comprendre ce que certaines lectures d’enfance avaient fait de moi. Longtemps pour admettre qu’un livre peut agir à retardement, non pas comme un souvenir attendri, mais comme une disposition durable face au monde. Parmi ces lectures, il y a les livres de la Comtesse de Ségur, et en particulier Un bon petit diable. Je les ai lus avec plaisir, avec une forme de jubilation tranquille, sans imaginer qu’ils déposaient en moi quelque chose qui ne se refermerait pas. Ce que j’y ai trouvé, je le formulerais aujourd’hui ainsi : une connivence silencieuse contre le monde des adultes. Non pas une révolte ouverte, ni une haine déclarée, mais une intelligence partagée de leur bêtise, de leur rigidité, de leur suffisance. Les adultes y parlent beaucoup, punissent souvent, moralisent à tout va. Et pourtant, on sent bien que l’autrice ne se tient pas vraiment de leur côté. Elle regarde avec l’enfant, pas au-dessus de lui. Elle ne protège pas. Elle n’explique pas. Elle constate. Cette position est redoutable. Elle n’apprend pas à devenir sage. Elle apprend à devenir lucide. Et la lucidité, lorsqu’elle arrive trop tôt, n’est pas toujours un cadeau facile à porter. Elle oblige à composer. À faire semblant parfois. À parler une langue que l’on comprend très bien, mais que l’on n’habite jamais complètement. À accepter que beaucoup de discours adultes soient moins des paroles que des dispositifs. Je crois que c’est là que la comtesse de Ségur m’a, au sens propre, pourri la vie. Elle m’a rendu incapable d’adhérer franchement. Incapable de croire à la maturité comme valeur suprême. Incapable aussi de mépriser complètement. Elle m’a appris l’hypocrisie non comme vice, mais comme stratégie. Non pas mentir, mais masquer. Non pas contester, mais attendre. Regarder. Tenir. L’institution scolaire, elle, n’y a vu que des livres pour enfants. Une morale apparente. Des punitions, des récompenses, un ordre rétabli. Elle s’est peut-être laissée leurrer. Ou elle a fait semblant. Toujours est-il qu’elle a neutralisé ce qu’il y avait de plus dangereux dans ces textes : la confiance accordée à l’intelligence du lecteur enfant, sans filet, sans commentaire, sans discours surplombant. Avec le temps, je me suis aperçu que cette manière de lire avait façonné ma manière d’écrire. Une écriture sans destination claire, sans public désigné, sans volonté d’enseigner. Une écriture qui suppose une complicité préalable, ou rien. Qui fait le pari que le lecteur saura voir ce qu’il y a à voir, ou qu’il passera son chemin. Une écriture qui ne cherche pas à convaincre, mais à tenir une position légèrement décalée. On pourrait objecter que tout cela paraît dérisoire aujourd’hui. Les enfants et les adolescents lisent désormais des livres bien plus vastes, plus sombres, plus complexes que ceux de mon enfance. Des sagas entières, peuplées de morts, de guerres, de responsabilités écrasantes. Ils traversent des mondes où l’on affronte le mal, où l’on choisit son camp, où l’on apprend à devenir quelqu’un. Mais il me semble que ces lectures, si puissantes soient-elles, relèvent d’un autre régime. Elles accompagnent un passage. Elles racontent une initiation. Elles promettent, d’une manière ou d’une autre, une appartenance future. Les livres de la comtesse de Ségur, eux, ne promettaient rien. Ils n’ouvraient pas sur un monde plus vaste, mais sur un regard plus étroit, plus précis, plus ironique sur le monde tel qu’il est. Ils n’enseignaient pas à grandir, mais à observer. À composer. À survivre dans un univers adulte déjà là, sans croire entièrement à ce qu’il affirme être. La différence n’est pas une question de maturité du contenu, mais de position dans la langue. Ce que j’y ai appris n’était pas de l’ordre de l’aventure, mais de la défiance. Et cela, quelle que soit l’époque, reste une expérience minoritaire. En ce sens, la comtesse de Ségur ne m’a pas transmis une enfance. Elle m’a transmis une distance. Une politesse ironique face au monde adulte. Et cela ne se perd pas. Cela ne se répare pas non plus. Ce n’est pas une plainte. C’est un constat. Certaines lectures ne vous élèvent pas, elles vous déplacent. Et une fois déplacé, on ne revient pas exactement au point de départ. On vit un peu à côté. On parle la langue commune, mais on n’y habite jamais tout à fait. Si c’est cela avoir été pourri, alors je le dois en grande partie à elle. Et je ne suis pas certain, malgré tout, d’avoir envie de m’en plaindre.|couper{180}
Lectures
Moutarde après dîner
Il y a des réflexions qui vous montent au nez avec un temps de retard. On lit une phrase le matin, on croit l’avoir oubliée à midi, et puis, le soir venu, elle pique encore. J’ai croisé ainsi l’idée — que l’on retrouve parfois chez Paul Valéry ou d'autres esprits jaloux de leur pureté — que l’histoire de nos aïeux serait un territoire interdit à la haute littérature, une sorte de facilité pour esprits en mal d’inspiration. Sur le moment, la sentence m'a fait l'effet d'une porte que l'on ferme. On nous suggère, du haut d'un certain piédestal intellectuel, que se pencher sur ses racines serait un exercice « mineur », une nostalgie de notaire dont l'écrivain véritable devrait s'écarter par principe. Certes, l’homme de métier en ferait ses choux gras. Il y chercherait l'anecdote, le décor, la petite émotion bien ficelée pour remplir ses pages. Mais l’homme de l’art, lui ? Le poète ? Bien sûr que non. Le poète ne se rue sur rien. Il ne cherche pas à exploiter un héritage comme une matière première, il essaie d'habiter un silence. Écrire sur ceux qui nous ont précédés n'est pas une manœuvre, c'est une respiration nécessaire pour celui qui refuse de marcher seul dans le vide. C'est ramasser une pierre que les siècles ont polie pour voir si elle a encore quelque chose à nous dire de notre propre chair. On peut trouver cela démodé, ou sans intérêt pour le présent. On peut s'en détourner, et même s'en désabonner. Mais le murmure des anciens reste plus profond que le bruit des sentences. J’ai refermé l’article, j’ai souri à mon fantôme, et j’ai repris ma plume. Il y a des fidélités qui se passent très bien de l’approbation des vivants.|couper{180}
