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8 octobre 2021 — Le dibbouk

Secret, silence, solitude.

Une tentative de définition ratée d’avance. Cela fait maintenant quelques années que je tourne autour d’une définition possible, compréhensible de l’art brut. Une définition personnelle tout d’abord qui me permettrait de l’enfermer dans quelque chose, semblable à un paragraphe proche de ceux que l’on trouve dans un dictionnaire. Mais, quelle que soit la façon dont je veux m’y prendre, je sens bien qu’une résistance m’en empêche. C’est comme vouloir enfermer un oiseau en cage. Aujourd’hui je vais remettre l’ouvrage sur le métier, encore une fois, essayer de comprendre à la fois ce qui résiste à cette tentative de définition. Et pour cela j’ai choisi trois mots, le secret, le silence, la solitude, puisque le plaisir que j’imagine rechercher tiendrait à pouvoir dire en trois mots ce qu’est l’art brut. S’il est possible de définir la source de l’art brut en trois mots, j’aimerais probablement que ce soient ces mots-là. Le terme d’art brut est attribué à Jean Dubuffet. Encore que l’art brut, ça ne veuille plus dire grand-chose désormais. Encore que je sache qu’il faille rater encore une fois de plus. On ne peut pas cantonner l’art brut à un art des fous, à un art de la marge uniquement. L’art brut, finalement, est une appellation générique commode pour le marché de l’art, destinée à identifier tout ce qui n’est pas l’art classique, académique, et qui n’est pas non plus abstrait, le but étant, dans la logique marchande, de nommer un produit pour le placer en tête de gondole ou bien dans les multiples rayons de son magasin. L’art brut est avant tout un art d’autodidacte ; d’ailleurs on ne parle pas d’œuvres, on parle de créations lorsque Jean Dubuffet est le premier à utiliser le terme (en 1945). Dubuffet s’intéresse cependant à ce type d’art bien avant cette date. Dès 1922 il connaît déjà les travaux d’un médecin allemand, Hans Prinzhorn, qui s’est constitué une sorte de musée d’art pathologique à Heidelberg. Dubuffet connaît également les travaux du Suisse Walter Morgenthaler, médecin-chef à la clinique de Waldau, près de Berne. Ce dernier s’intéresse particulièrement aux créations d’un patient : Adolf Wölfli. Et si Adolf Wölfli n’était qu’un caricaturiste de notre propre monde ? L’écrivain d’origine suisse Blaise Cendrars a eu l’occasion de se rendre à Waldau et sans doute de rencontrer le travail d’Adolf Wölfli, et l’on peut bien sûr penser qu’il s’en inspirera pour créer son criminel fou dans le roman Moravagine. Ce qui caractérise l’ensemble de l’œuvre d’Adolf Wölfli, c’est la profusion. Durant 30 ans il va réaliser 1 300 dessins, 44 cahiers, et sa biographie imaginaire compte plus de 25 000 pages. Il invente son propre univers, avec ses mythes et un langage : tout un univers qu’il semble maîtriser parfaitement, et sur lequel il est intarissable, un peu à la façon d’un encyclopédiste de l’époque de Diderot. Ce qui, à mon sens, est un pied de nez plus ou moins conscient à l’idée d’encyclopédie, et à la prétendue richesse que le savoir semble proposer à ses détenteurs en général. C’est sans doute logique que lorsqu’on pense à l’art brut on imagine qu’il provient en premier lieu d’hôpitaux psychiatriques, qu’il est un art des fous. Mais ce serait, à mon avis, une erreur de réduire l’art brut au produit d’un dérèglement mental, ou tout du moins à une inaptitude de ses créateurs à vivre de façon dite « normale » en société. S’il doit être le fruit de la folie, ce serait celle dont parle Michel Foucault, c’est-à-dire celle nécessaire, imposée par la raison qui désire coûte que coûte se maintenir et régner. L’art brut : un enjeu politique autant que mercantile. Il y aurait donc, en deçà de la définition de ce qu’est l’art brut, un enjeu politique et mercantile. Car dans ces deux zones on cherche à identifier ce qu’il est, ou plutôt ce qu’il doit être selon les buts recherchés, qui n’ont pas de véritable affinité avec sa raison d’être principale, je veux parler d’un art du secret, du silence, de la solitude. Le fait que cet art soit un art d’autodidacte la plupart du temps, en opposition avec d’autres formes d’art issues d’un héritage, d’un patrimoine, d’un enseignement académique ou autre, signifie également que le créateur est tout à fait capable de s’inventer ses propres règles, son propre univers. Il n’a besoin de personne pour l’aider ni pour décider du beau et du laid en celui-ci. Le créateur d’art brut est en premier lieu son propre spectacle comme son propre spectateur. Il n’a besoin d’aucun public, sauf peut-être afin de le considérer comme l’Autre hostile, pour le vilipender et ainsi renforcer plus encore, réénergiser si l’on veut les trois sources de son travail. La notion de secret récurrente dans l’art brut. Le secret : il n’y a que l’auteur qui peut savoir ce dont il s’agit, et personne d’autre. La notion de secret est le ferment d’une codification dont l’auteur seul connaît la règle, le chiffrement. Hier, par exemple, je suis tombé sur une vidéo de YouTube relatant le mystère d’un manuscrit remontant au XVe ou XVIe siècle, attribué certainement à tort à Roger Bacon (1214-1294), mais aussi à Léonard de Vinci et Athanasius Kircher, plus contemporains de la nature du vélin sur lequel il est rédigé. Bref, il s’agit d’un ouvrage de 234 pages écrit dans une langue inconnue à ce jour et sur lequel ont été dessinées d’étranges esquisses traitant de la flore, de la faune et aussi de figures à l’apparence mythique. On peut imaginer qu’il s’agit de l’œuvre d’un soi-disant fou, qu’il s’agit, au même titre que l’œuvre de Wölfli, d’une pièce d’art brut. Mais comme elle ne se situe pas dans le même contexte, qu’on imagine une pièce archéologique, et que celle-ci doit receler un secret important, on l’étudie depuis des années, en vain. À ce jour, personne n’a réussi à déchiffrer cet ouvrage. Si on le considérait comme l’œuvre d’un fou, on ne perdrait pas autant de temps, certainement, et cet ouvrage trouverait sa place au musée d’art brut de Lausanne. Il y a évidemment quelque chose de fascinant à considérer un univers étranger au nôtre et c’est humain d’imaginer qu’il possède des règles, des codes, au même titre que le nôtre. Le fait est que les créateurs dits fous ou marginaux ne créent pas sans raison de tels univers, mais ce peut être aussi temps perdu que de vouloir y trouver les mêmes lois, les mêmes principes que dans le nôtre. Et même si tel était le cas, je crois que ce serait effrayant de constater à quel point notre univers dit normal est tout aussi vertigineux de déraison, justement pondue par la raison, que l’univers d’un Wölfli. Ce qu’il ne faut pas non plus oublier, je crois, c’est que c’est seulement celui qui observe la création d’art brut qui lui attribue la notion de « secret », sans doute tout autant que son créateur. Il n’y aurait donc pas un seul secret, mais au moins deux, et qui s’attireraient ou se repousseraient comme des forces électromagnétiques suivant les circonstances. Pas de musique sans silence. Le silence, c’est le monde tout autour qui devient incompréhensible, le monde réduit à la taille du brouhaha ; et donc le créateur est obligé de s’éloigner pour trouver sa propre qualité de silence comme sa petite mélodie personnelle. Et évidemment la solitude, encore que celle-ci soit peuplée d’autre chose que ce dont on la peuple ordinairement. Cette solitude peut, par exemple, renforcer la connexion avec des êtres surnaturels, et là aussi il n’est pas rare de voir toute une mythologie personnelle s’inventer dans cette solitude. Dans le fond, les artistes de l’art brut, ces marginaux, ces soi-disant fous ne sont pas si éloignés de chacun de nous. Ils ne sont la plupart du temps qu’une version exagérée de qui nous sommes, mais que nous avons oubliée car nous avons peur de quitter la norme après l’avoir remise en question. Est-ce que ce blog, finalement, n’est pas une sorte de création d’art brut ? Si l’art brut me fascine autant, et depuis des années, il y a sans doute un certain nombre de raisons à cela, et que j’ignorais encore jusqu’à ces derniers jours. Car il n’y a pas beaucoup de différences entre le travail effectué par Wölfli, par exemple, ou celui de mon ami Thierry Lambert qui se revendique plutôt de la Neuve Invention, c’est-à-dire d’un art « pas tout à fait brut », et cette profusion de textes rédigés sur ce blog. Tous les ingrédients, finalement, s’y retrouvent, et notamment les trois mots dont je parle dans cet article. Le secret, car souvent je me sers de références personnelles et dont je ne cite pas vraiment les sources. Le silence, car c’est souvent en m’extrayant du brouhaha de la pensée, comme du quotidien, au creux de la nuit que j’écris ces articles, ces récits, ces poèmes. Et la solitude essentielle, enfin, celle que j’ai fini par accepter totalement et amicalement en renonçant à l’idée de groupe, de chapelle, d’église, souvent cristallisés autour d’une raison, d’une idée, d’une pensée unique. Il n’y a pas non plus de volonté de reconnaissance qui me pousse à écrire ces textes. C’est bien plus une élaboration lente, patiente d’un univers personnel, je crois, avec ses tentatives de définitions, son vocabulaire presque semblable à celui du dictionnaire. Presque semblable, c’est-à-dire un tantinet monstrueux, évidemment, ou fabuleux, comme on le voudra.

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