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11 novembre 2021 — Le dibbouk

De multiples réalités

Hier encore quelqu’un me parlait de la réalité, en mettant une majuscule au mot, ce dont je me dispense, étant donné que je ne désire pas élever ce terme ni sur un piédestal ni à la hauteur d’une sorte de divinité. Car après tout, à plus de 60 ans passés, j’avoue ne pas savoir ce qu’est cette fameuse « Réalité » que d’aucuns révèrent. Pas plus que je ne sache ce qu’est Dieu, le diable, le paradis et l’enfer. J’ai tout oublié des campagnes d’Austerlitz et de Waterloo, d’Italie, de Prusse et d’Espagne, de Pontoise et de Landernau, ainsi que le chante le poète, et de plus, non sans une petite pointe de regret, j’ai oublié à peu près tout de cette première fille qu’on prend dans les bras la première fois. Cette faillite de la mémoire, je me retrouve nez à nez avec elle ce matin au petit déjeuner puisque nous avons invité la mère de mon épouse à venir passer quelque temps auprès de nous. Elle a tout oublié ou presque, elle aussi, ce qui me fait éprouver encore plus que d’ordinaire de la tendresse pour mon épouse, qui, je le vois bien, serre les dents, bout, trépigne lorsqu’elle s’aperçoit que tout ce qui a été convenu hier, comme par exemple le troisième rendez-vous pour se faire vacciner, la liste des courses à faire, et je ne sais plus quoi d’autre, ne laisse plus la moindre trace le lendemain dans la mémoire de la vieille dame, accessoirement ma belle-mère. Face à cette dissipation intempestive des souvenirs, on peut se trouver démuni car cela mine profondément à la fois le lien superficiel que l’on entretient avec les autres suivant les rôles que nous attribuons. Cela signifie qu’une réalité est en train d’en remplacer une autre, que cette mémoire commune qui s’évanouit chez l’un ou chez l’autre est quelque chose de l’ordre de l’irrémédiable et qui nous fait douter justement, en tâche de fond, de la « Réalité » tout entière. Car sans ces souvenirs communs, sans cette mémoire sur lesquels nous comptons tous pour nous rappeler qui nous sommes, qui sommes-nous vraiment ? L’être, tout au fond, est comme un coquillage que les marées successives, la concaténation et la désagrégation des souvenirs font rouler sur le sable doux des profondeurs océaniques.