Écriture et nagual
Je n’avais pas encore atteint ma vingtième année sur cette terre et je ne cessais de traverser Paris de part en part depuis le point central, névralgique, de la Bastoche avec son gros phallus dressé en mémoire de la victoire des bourgeois sur les aristos.
En général désespéré de ne pas savoir quoi faire de mes dix doigts, et ne cessant d’imaginer un corps féminin afin de les laisser reposer, retrouver la quiétude des températures utérines. Je cherchais une porte, un passage par lequel m’engouffrer pour quitter cet univers sans saveur, en vain et ce systématiquement.
Mais ma régularité à vouloir m’échapper finit par payer lorsque, sur les quais de la Seine, dans une boîte de bouquiniste, je fus attiré par un petit livre de Carlos Castaneda, L’herbe du diable et la petite fumée.
Sans savoir bien pourquoi, je l’achetai et me plongeai dedans à l’arrière-salle d’un café voisin. Ce livre répondait à tant de questions que je ne lâchai pas avant de l’avoir terminé. Puis je le relus, et relus encore comme pour m’imprégner de cette immense jouissance d’avoir enfin trouvé une porte. Au-delà de celle-ci, je le sentais, s’étendait le territoire immense du Nagual, et le plus étonnant, c’est que ce territoire me parut plus familier encore que tout autre territoire connu alors que je mis des années à le pénétrer.
De mes ancêtres vikings, j’ai hérité le courage et aussi cette propension à placer la destinée en proue de toute navigation. Aussi ne m’étonnai-je pas outre mesure de cette rencontre et je me mis en quête de toute l’œuvre de Castaneda que j’ai dévorée tout entière dans les chambres de fortune, les parcs et les cafés parisiens.
Évidemment, à l’époque, je ne retenais que ce qui m’intéressait le plus, à savoir que ce monde morne que je constatais de toutes parts autour de moi n’était pas la vérité vraie, qu’il existait d’autres mondes, notamment celui d’en bas, celui du milieu et celui d’en haut.
Ce que j’ignorais alors, c’est combien d’efforts et de discipline, de régularité et donc de courage encore il allait falloir puiser en moi avant de me risquer à traverser les parois poreuses de cette réalité.
La rêverie peut aider à entrevoir un instant l’immensité du nagual mais elle n’est que de peu d’utilité pour s’y engouffrer. Il est même dangereux de pénétrer le nagual ainsi, aussi démuni, sans discernement, avec une mémoire polluée, un point de vue bringuebalant manquant de relativité.
Bien sûr, l’engouement, la passion, le cœur, l’amour servent à placer le voyageur sur la voie. Mais tout cela ne sert à rien une fois la porte franchie.
Il faut bien autre chose et surtout se débarrasser d’une vision erronée de soi avant tout.
Ce fut quelques années plus tard que je découvris l’écriture, et celle-ci me permit de récapituler toute cette vie, toute cette mémoire qui m’encombrait pour parvenir à la transparence ad hoc, celle qui permet enfin de traverser les mondes.
L’écriture fut ma maîtresse, la plus féroce de toutes, sans pitié. Néanmoins je sentais au début confusément qu’il m’était nécessaire de m’accrocher à elle quoi qu’il m’en coûte, je veux dire que sans celle-ci la vie ne valait pas d’être vécue du tout à l’époque.
Il me fallait m’attabler chaque matin, et déverser sur la page blanche un trop-plein comme un trop-vide, un manque absolu. Découvrir combien le narrateur était un menteur avisé. Et combien ces mensonges étaient habilement placés pour gravir les étapes menant à la grande dégringolade.
Parallèlement, je travaillais l’attention.
Cette attention se manifesta d’une manière aussi incongrue que peu agréable.
Nous étions en train de faire l’amour avec ma compagne de l’époque et soudain je me vis, je nous vis d’un autre point de vue.
Non pas que j’eusse effectué une sortie dans l’astral. Non, une froideur particulière logée au plus profond de moi-même s’était éveillée à la conscience et elle nous observait en train de nous caresser, de nous embrasser, puis elle sembla léviter plus haut encore et c’était la ville entière alors qu’elle engloba, au travers de chaque fenêtre allumée elle s’immisçait à la recherche des milliers de couples en train de faire l’amour, puis encore plus haut dans l’espace sur tous les continents, dans une ubiquité absolue. Une partouze universelle. Et sans doute aurions-nous pu encore aller plus loin si ma compagne ne nous avait interrompu pour se rendre tout à coup aux toilettes.
L’attention m’avait conduit à la conscience de la conscience et cela me coûta ma première compagne tout bonnement.
Car l’orgueil soudain, l’arrogance d’avoir si jeune découvert le pot aux roses me fit adopter une attitude méprisante envers tous ces jeunes gens que je côtoyais et qui n’avaient comme seule ambition que de s’engouffrer dans la vie active, trouver un job qui leur permettrait d’acheter la maison de leurs rêves, la bagnole, le frigidaire, la machine à faire des crêpes, etc., et aussi et surtout fonder un nouveau foyer, avoir des gosses et se perpétuer naturellement. Évidemment, à l’époque, je ne plaçais pas du tout là la notion d’engagement.
Je restai donc seul désormais à errer de chambre d’hôtel en chambre d’hôtel et à écrire, des milliers de pages pour explorer tous les recoins de ma mémoire, pour la passer au crible de la grande lessiveuse de l’écriture, traquant la bêtise, le mensonge, la peine, et la joie aussi parfois, afin de pardonner à chaque monstre que j’avais moi-même créé.
Afin de tenir le coup dans ce travail inouï, l’ambition étrange de devenir écrivain m’accompagnait. Aujourd’hui, avec le recul, je ne peux que remercier ce nouveau mensonge que le jeune homme d’hier s’était adressé à l’époque.
Aujourd’hui, me voici attablé avec un ami, chaman lui aussi, nous avons passé quelques heures ensemble à parler de tout et de rien, en savourant un bon repas et en prenant plaisir à être ensemble tout simplement. En prenant le thé dans l’après-midi, à la cuisine, par trois fois j’ai été attiré par la fenêtre et à chaque fois j’ai vu trois chatons en train de nous observer calmement, sans miauler, sans réclamer, non, ils étaient juste là et dans leurs yeux j’ai cru retrouver le regard d’une très ancienne amie, peut-être le regard de l’écriture avec sa bonne froideur habituelle, et je lui ai souri gentiment en la remerciant.