Le nécessaire
Deux versions d’une même brève correspondance.
1- Elle
Je lui ai écrit parce que je l’avais lu. Lire quelqu’un sur un écran donne une illusion de proximité qui n’a rien à voir avec la proximité : sans odeur, sans température, sans délais. Une proximité qui s’allume quand on ouvre le navigateur et s’éteint quand on le ferme.
Dans cet interrupteur-là, on finit par croire qu’on maîtrise quelque chose.
Je l’avais lu tard, à l’heure où l’on se persuade que les phrases qu’on reçoit sont adressées à soi alors qu’elles ne sont adressées à personne, à l’heure aussi où l’on confond facilement l’intérêt et le signe. Je me souviens de la robe blanche d’une femme sur une photo qu’il avait publiée, pas une photo d’art, une photo comme ça, posée, et je me souviens de l’avoir regardée trop longtemps, comme si la blancheur était un message. Ce n’était pas la robe, au fond, c’était l’idée qu’il y avait quelqu’un derrière la phrase, quelqu’un qui regardait et qui pouvait répondre.
J’ai écrit un premier mail très simple. Objet : vide. Deux heures du matin. Je crois que j’ai commencé par "je vous lis" et j’ai ajouté une phrase sur un passage précis - la photo de la femme en robe blanche, ou peut-être une métaphore qu’il avait filée sur trois paragraphes - un détail, en tout cas, parce qu’on sait bien qu’il faut donner une preuve, sinon on a l’air d’un de ces lecteurs qui veulent juste être reconnus.
Je voulais être reconnue, évidemment, mais je voulais aussi que cela reste une preuve, un échange sur des mots, quelque chose de propre, quelque chose qui ne me mettrait pas en danger.
J’étais dans cette période où je disais à tout le monde que j’allais très bien. Je répondais "super" aux SMS. Je sortais le dimanche. Je dormais trois heures par nuit et je cherchais des signes dans les numéros de bus, dans l’ordre des notifications, dans la disposition des voitures garées devant chez moi. Ce qui est troublant, quand on est comme ça, c’est que ça ressemble à une intensité, et l’intensité a l’air d’une qualité. On se dit qu’on est plus vivante. On se dit qu’on est plus lucide. On se dit qu’on n’a plus peur. On a peur, mais on la confond avec une sorte d’électricité.
Je ne pensais pas à une "correspondance". Je pensais à une réponse. Je pensais à une phrase de lui qui viendrait confirmer que je n’avais pas halluciné sa présence dans ce que je lisais.
Il a répondu.
Et le premier mail était correct, presque trop correct, une politesse, une manière de rester dans le cadre, et j’ai été soulagée et déçue en même temps, ce mélange que je connais bien, ce moment où l’on se dit qu’on a obtenu ce qu’on voulait et que ce n’est pas ce qu’on voulait. J’ai répondu vite. Je répondais vite à tout à cette époque, comme si les délais étaient des menaces, comme si laisser une phrase en suspens revenait à l’abandonner. J’ai répondu vite et j’ai mis un peu plus de moi, pas beaucoup, juste une inflexion, une petite provocation, parce qu’il y a des moments où l’on teste, où l’on cherche la limite, non pas pour la franchir mais pour la voir.
Il a répondu avec une inflexion aussi. Ou bien c’est moi qui l’ai lue comme ça. Je ne sais pas. Je sais seulement ce que j’ai ressenti, ce petit coup de chaleur, ce sentiment qu’un échange est en train de s’ouvrir, qu’il n’est plus seulement "sur le travail". Et là, tout devient dangereux, parce que "sur le travail" est une zone où l’on peut se cacher sans mentir, tandis que l’autre zone, celle où l’on se sent choisie, est une zone où l’on ment sans même s’en rendre compte.
J’ai eu l’impression qu’il me voyait. C’est ridicule d’écrire ça, mais c’est exactement comme ça que ça se passe : on a l’impression d’être vue par quelqu’un qui, en réalité, ne voit qu’un écran et quelques lignes. Je lui ai écrit comme on jette une bouteille à la mer, mais une bouteille qu’on sait suivie par un GPS, une bouteille dont on attend une notification.
Je ne crois pas que je cherchais le sexe, pas au début. Je cherchais l’intensité, et l’intensité finit souvent par prendre cette forme, parce que c’est la forme la plus simple, la plus disponible, la plus immédiatement interprétable : désir, réponse, avance, recul. Il y avait aussi autre chose, une vieille histoire avec les hommes qui savent, les hommes qui expliquent, les hommes qui donnent une place, une place dont on se dit qu’on peut faire quelque chose, qu’on peut la transformer en faveur, en protection, en exception. J’ai honte de cette mécanique-là, mais je l’ai vue tourner en moi. Je suis capable de dire ça maintenant parce que je suis plus calme, parce que je peux relire la scène comme on relit un passage trop chargé en rouge.
À l’époque, je ne voyais pas la mécanique, je voyais une porte. Je voyais un homme qui avait une autorité sur des mots, et donc une autorité sur moi, parce que je vivais dans les mots comme dans une maison sans serrure.
Je faisais partie, par intermittence, d’un groupe en ligne. Une réunion du soir, pendant cette période où tout passait par l’écran. On entrait avec un prénom, parfois faux. On coupait la caméra. Il y avait des règles simples, et quelqu’un pour tenir le cadre.
J’avais un compagnon. Mon compagnon était de ces hommes qui protègent en refermant, qui protègent en coupant, qui protègent en décidant que quelque chose doit s’arrêter. Je le dis sans jugement. Il avait raison, sur le fond. Mais la manière dont cette raison s’exerce peut être brutale, même quand elle se veut douce. Je crois qu’il a compris avant moi qu’il y avait là un danger. Pas forcément un danger venant de cet homme, je ne suis pas en train de raconter une histoire de prédateur, je raconte plutôt une histoire de confusion, mais la confusion est un danger en soi.
Je sentais parfois, dans les réponses de cet homme, un ton qui me heurtait, comme si nous jouions à quelque chose qui pouvait me détruire. Je sentais une pointe de mépris, ou bien je l’inventais. Je sentais aussi que je le provoquais pour qu’il réponde, pour qu’il se découvre, pour qu’il perde un peu de sa prudence, parce que voir quelqu’un perdre sa prudence donne l’impression qu’on a du pouvoir.
Cette idée-là, "j’ai du pouvoir", est une drogue. Et quand on est fragile, on prend ce qu’on trouve.
Pourquoi n’ai-je pas mis fin à l’échange moi-même ? Parce que j’étais incapable de savoir, à ce moment-là, où finissait le jeu et où commençait la chute. Parce que j’étais incapable de distinguer l’élan et l’obsession. Parce que je me sentais justifiée par le simple fait que j’écrivais, comme si écrire transformait tout en littérature et donc en chose permise. Je me disais : ce n’est que des mails. Je me disais : ce n’est pas réel. Je me disais : c’est réel, enfin. Tout cela pouvait être vrai dans la même journée.
Je me souviens d’un message où il revenait au neutre, où il essayait de "rester sur le travail", et j’ai lu ça comme un retrait, une humiliation, une punition. J’ai répondu plus fort. Je répondais plus fort quand je me sentais punie, c’est un vieux réflexe. Je crois que je cherchais à le forcer à assumer quelque chose, mais je ne sais même pas quoi, peut-être juste à assumer qu’il existait, qu’il n’était pas seulement une voix polie.
Puis, d’un coup, cela s’est arrêté.
Un matin, j’ai ouvert ma boîte mail. Aucun message du groupe. J’ai cliqué sur le lien habituel : "Vous n’avez pas accès à cette ressource." Pas par moi. Pas par lui, directement. Par un tiers. Une main invisible sur un bouton. J’ai été retirée de la liste. C’est un geste technique, un clic, une opération de gestion, mais pour moi ça a eu la violence d’un effacement. Être retirée, c’était être mise hors du texte, sortie de la phrase.
J’ai ressenti une colère froide - contre moi, je crois - puis une honte, puis un soulagement, puis à nouveau cette colère, ce manège. J’ai eu l’impression d’être traitée comme un paquet fragile qu’on retire d’un convoyeur, sans explication, sans égard. J’ai eu l’impression aussi qu’on me protégeait contre moi-même, et il n’y a rien de plus humiliant que d’être protégée contre soi-même quand on se croit encore maîtresse de ses gestes.
Deux messages sont arrivés ensuite. L’un venait d’un proche. L’autre d’une personne du groupe. Ils étaient brefs, propres, sans couleur : refermer le cadre. Je ne peux pas leur reprocher d’avoir voulu protéger. Je peux seulement dire que, dans cette protection, il y avait quelque chose qui me rendait petite, opaque, irresponsable, comme si je n’avais pas voix au chapitre.
Ce qui est étrange, c’est que je ne me suis pas sentie coupable au sens où lui s’est senti coupable, je n’ai pas eu cette chute-là, parce que ma culpabilité était déjà partout, diffuse, ancienne, et qu’un épisode de plus n’avait pas la netteté d’une faute, c’était juste un jour de plus dans un désordre.
J’ai continué le groupe. Je suis revenue, oui. Je suis revenue parce que c’était un lieu où l’on existe devant des témoins, même à travers des carrés muets, et que je préférais exister mal devant des témoins qu’exister seule dans ma tête.
J’ai vu, plus tard, qu’il n’était plus là. J’ai compris qu’il s’était retiré. Personne ne l’a annoncé. Personne ne l’a commenté. C’est comme ça que les groupes fonctionnent : ils effacent la perturbation et ils se félicitent intérieurement d’avoir rétabli l’ordre.
J’ai eu, à ce moment-là, un sentiment très précis, pas de triomphe, pas de vengeance, plutôt une sorte de vertige : je n’avais pas voulu sa disparition. Je n’avais pas voulu être la cause d’un exil. Je n’avais pas non plus voulu être protégée comme une enfant. Je voulais seulement que quelqu’un réponde à mes phrases comme si elles comptaient, et je m’étais mise, sans le savoir, à jouer avec des forces qui ne se jouent pas par mail.
Lui a payé avec la honte. Moi avec le flou. Deux monnaies différentes, aucun bureau de change.
Je ne sais pas. Je sais seulement que, pendant un moment, un homme a répondu à mes messages et que cela m’a donné l’impression d’être vivante, et que cette impression a eu un coût, et que le coût, comme toujours, a été réglé par le silence.
2- Lui
Il reçoit un message. Pas une lettre, pas une vraie lettre, un message. Une adresse qu’il ne connaît pas, un nom qu’il ne situe pas, une formule qui pourrait être une politesse et qui sonne pourtant comme un crochet. Elle dit qu’elle lit. Elle dit qu’elle a lu. Elle dit qu’elle continue. Elle écrit comme si elle avait déjà parlé avec lui, comme si la conversation avait commencé avant le message, avant même qu’il ouvre l’écran.
Il lit une première fois, il lit une deuxième fois, il lit encore, comme on regarde une tache sur une vitre et qu’on n’arrive pas à décider si c’est dehors ou dedans.
Il donne des cours, il enseigne un art qui donne aux gens l’impression qu’on les regarde plus que les autres. Il le sait. Il le sait depuis longtemps. Il le sait et il fait avec. Il répond rarement. Il répond quand il a le temps. Il répond quand il n’a pas le temps aussi, et c’est là que ça commence.
Il répond parce que le ton l’a touché. Non, piqué.
Touché, piqué - la différence n’est pas claire, elle ne l’a jamais été.
Il répond avec prudence d’abord. Il se croit prudent. Une phrase neutre, un remerciement, deux lignes sur le travail, une porte entrouverte et déjà sa main sur la poignée pour la refermer.
Elle répond vite. Trop vite. Ou juste vite, mais lui le lit comme trop. Et il sent quelque chose remonter, quelque chose de vieux, pas une envie nette, plutôt une manière de se tenir dans l’échange, une manière d’être celui qui sait, celui qui mène, celui qui renvoie la balle.
Il se dit : attention. Il se dit : rien. Il se dit : je ne ferai rien.
Et il écrit. Il écrit un peu plus. Il écrit un peu plus loin. Il écrit en forçant légèrement le trait, juste pour voir. Elle répond en forçant aussi, du moins il croit. Il croit reconnaître un jeu. Il croit reconnaître une provocation. Il croit reconnaître une audace. Il croit, et ce "il croit" devient son alibi, son petit tampon humide sur le papier : croyance, donc pas intention.
Pourtant l’intention est là, pas forcément mauvaise, mais présente : il veut que ça brille, il veut que ça tienne, il veut que ce soit vivant, il veut que ce soit lui qui trouve le mot juste, celui qui déplace, celui qui fait rire ou qui fait mal, un mal sans conséquence, pense-t-il, un mal de phrase, un mal d’écriture, rien de plus.
Il se surprend à attendre. Il se surprend à regarder sa boîte de réception comme on écoute un couloir. Il se surprend à relire ses propres phrases, à les trouver tantôt trop sèches, tantôt trop chargées, tantôt ridicules, puis à les laisser quand même, parce que les retirer serait avouer qu’il y a là un enjeu. Il ne veut pas d’enjeu. Il dit qu’il ne veut pas. Il veut, autrement. Il veut sans vouloir, voilà.
Les messages s’accumulent, pas des dizaines, quelques-uns, assez pour que cela forme un fil, et qu’un fil donne déjà l’idée d’une histoire. Elle fait allusion à des textes qu’il avait laissés en ligne, des textes anciens, des textes d’une autre époque. Elle cite une phrase. Elle la cite mal, mais elle la cite, et lui sent la pointe : on l’a lu, on l’a gardé, on l’a retenu. Il se sent vu. Il se sent reconnu. Il se sent pris dans quelque chose qui le dépasse et qui lui plaît malgré lui.
Il se dit : on devrait s’arrêter. Il ne s’arrête pas. Il se dit : rester sur le travail. Il n’y reste pas. Il glisse. Il glisse en se disant qu’il ne glisse pas. Il glisse parce qu’elle glisse, parce qu’il croit qu’elle glisse, parce qu’il veut répondre à ce qu’il croit.
Il y a un moment où il remarque un détail. Un détail de syntaxe, un détail de logique, une intensité qui n’est pas celle d’un flirt, qui n’est pas celle d’un jeu, qui n’est pas celle d’une lecture enthousiaste. Une intensité qui mord, qui serre, qui réclame. Une urgence.
Il lit une phrase et il n’arrive plus à savoir si la phrase s’adresse à lui ou à une idée de lui. Il comprend alors qu’il ne connaît pas cette femme. Évidemment qu’il ne la connaît pas. Mais il comprend plus précisément : il ne connaît pas l’état dans lequel elle écrit. Il ne connaît pas ce qui la tient. Il ne connaît pas ce qu’il touche quand il touche.
Il se dit : fragilité. Il se dit : attention. Il se dit : trop tard.
Il pourrait s’arrêter là, poser une limite simple, refermer sans claquer. Il pourrait. Il hésite. Et l’hésitation est déjà une faute, non une faute morale, une faute de méthode : dans ces moments-là, il aurait fallu ne pas hésiter.
Il répond encore. Il tempère. Il tente de rectifier sans avouer. Il tente de revenir au neutre sans se dédire. Il tente de sauver son image de lui-même : un homme correct, un homme qui n’a jamais forcé, un homme qui ne joue pas avec les gens. Et à force de vouloir sauver cette image, il s’enfonce dans la zone trouble : il écrit trop, il explique, il nuance, il renvoie, il corrige.
Il y a un jour où un autre message arrive. Pas d’elle. D’un proche. Un ton bref, net, sans couleur : "Merci de la retirer de la liste."
Rien d’autre, ou presque. Il obéit immédiatement. Il se sent soulagé et humilié dans le même mouvement. Il se dit : c’est réglé. Il se dit : ce n’est pas réglé.
Un second message arrive, cette fois d’une personne qui tenait le cadre dans un groupe où il passait, où il venait parfois, où l’on parlait en tours, caméra coupée, micro ouvert : "Merci de faire le nécessaire."
Le même nécessaire. Il fait le nécessaire. Il fait. Il ferme. Il supprime. Il ne répond pas, ou il répond trop court.
Et là commence la vraie histoire, celle qui ne s’écrit pas dans les mails : la honte.
Elle n’a pas besoin qu’on la nomme, elle s’installe. Il se repasse ses phrases. Il se repasse son ton. Il se repasse le moment où il a cru lire une provocation et où il a répondu comme s’il avait raison de croire. Il se dit : j’ai été idiot. Il se dit : j’ai été mauvais. Il se dit : j’ai été humain, et ce mot-là ne l’aide pas.
Il choisit la solution la plus simple, la plus radicale, la plus commode pour tout le monde : il disparaît. Il ne revient plus dans ce groupe. Personne ne lui a dit "tu es interdit". Personne ne lui a dit "tu es dehors". Il s’est mis dehors. C’est plus propre. C’est plus rapide. C’est plus définitif.
Les années passent, peu, quelques-unes, et un jour il tombe sur une trace, un vieux fichier, une archive. Il regarde par curiosité, par masochisme aussi. Il la voit. Elle est là. Elle parle, ou elle écoute, ou elle apparaît simplement comme une vignette muette. Elle est revenue, elle n’a pas honte, ou elle a honte autrement, invisible, ou elle n’a pas les mêmes mécanismes, ou elle n’a pas choisi l’exil comme lui.
Le proche est là, peut-être, ou il n’est pas là, peu importe. La personne qui tenait le cadre est là. Le groupe continue.
La honte, elle, ne continue pas, elle reste : ronde, intacte, comme au premier jour.
Et il sent alors ce qu’il n’arrive pas à formuler : non pas qu’il aurait fallu qu’on le punisse moins, mais qu’il aurait fallu que la honte se répartisse, ou qu’elle se transforme en règle, en cadre, en phrase claire, en "voilà comment on fait ici", au lieu de devenir son affaire privée, son retrait, son silence.
Il se dit : il y a une injustice. Il se dit : je ne sais pas où. Il se dit : c’est peut-être ça l’injustice, ne pas savoir où elle est et la porter quand même.
Illustration : une petite peinture de Michaël Borremans montrée dans le cadre de l’exposition thématique Honte, 2016, Museum Dr Guislain à Gand.
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Pour continuer
fictions
LA MIGRATION DES STÈLES
Baruch-ben-Zadoc ajusta son calame. Devant lui, sur le pupitre de basalte, deux surfaces : à gauche, le rouleau de cuir de gazelle, souple, odorant. Le texte en Paléo-hébreu ressemblait à des griffures de bête cherchant à s'échapper de la peau. À droite, la tablette d'argile humide, rectangulaire, quadrillée par des marges de précision. Le nouvel alphabet. Le Ktav Ashuri. L'alphabet carré. « Le transfert doit être total, Baruch. » Belsazar portait un vêtement de lin rigide dont les plis semblaient calculés par un architecte. « Le cuir respire, dit Baruch. Il se rétracte avec l'humidité. L'argile s'effrite. » -« Le cuir garde en lui la mémoire de l'animal. Nous ne pouvons pas construire un empire sur du vivant. L'alphabet carré est une brique. Empilable. On peut stocker dix fois plus de données sur une stèle carrée que sur un rouleau de cuir. » Baruch commença la transcription. Le premier Aleph. Dans l'ancien script, une tête de bœuf, une puissance brute. Sous son calame, l'Aleph devint un assemblage de trois traits : deux barres parallèles reliées par une diagonale stable. Un caractère qui tenait dans un carré invisible. En traçant la version carrée, il n'avait plus l'impression d'appeler une force. Il remplissait une case. Autour de lui, des centaines de scribes faisaient de même. Un bourdonnement sourd montait de la salle : le bruit de milliers de stylets gravant l'argile. À la fin de la première veille, Baruch fit ce qu'il faisait toujours : il posa la tablette sur la balance de précision. Il y plaça le rouleau de gazelle d'un côté, la tablette de brique contenant la copie exacte de l'autre. Le fléau pencha. Mais pas du côté attendu. Le rouleau de cuir entraînait le plateau vers le bas. La brique de boue, malgré sa densité physique, semblait flotter. Le texte carré, pourtant identique mot pour mot, avait perdu sa masse sémantique. Le monde était en train de s'alléger. Pendant sept jours, Baruch observa la réalité s'effilocher. Dans les rues de Babylone, les exilés parlaient la même langue, utilisaient les mêmes mots, mais l'écho avait disparu. Le verbe glissait sur les surfaces comme de l'huile sur du marbre. Baruch retourna aux archives, là où le système de refroidissement hydraulique murmurait contre les parois de brique. Il s'isola dans l'alvéole 22. Il activa sa lentille de cristal, un artefact chaldéen qui permettait de décomposer la lumière en spectres de données. Il plaça sous l'optique une stèle fraîchement gravée en écriture carrée. À travers le cristal, il vit la structure atomique du langage. Les lettres carrées n'étaient pas de simples signes. Elles étaient des cages. Chaque angle droit, chaque base plate de la lettre Beth ou du Daleth, agissait comme un réflecteur. Elles captaient le flux du réel et le contraignaient dans une géométrie fixe. L'ancien alphabet, le Paléo-hébreu, avec ses courbes erratiques et ses pointes asymétriques, transportait le non-dit, l'implicite, la tension entre le créateur et la créature. Le nouvel alphabet ne tolérait que le binaire : le présent ou l'absent. Baruch fit une expérience. Il prit un stylet et tenta de graver, dans la marge d'une tablette administrative, un seul caractère ancien : le He primitif, le symbole du souffle. Dès que la pointe entama l'argile pour tracer la courbe organique, une décharge statique lui brûla les doigts. L'argile autour de la lettre se mit à bouillir, comme si la matière rejetait cette intrusion de vivant. « Vous perdez votre temps, Baruch. » Meshulam, son assistant, un jeune homme né à Babylone. Il tenait à la main un nouveau protocole de transcription. Ses yeux étaient clairs, mais vides de toute profondeur de champ. « Regardez ce que nous avons accompli. Nous avons réduit l'incertitude. Avant, un mot pouvait signifier sept choses différentes selon la manière dont le scribe le traçait. Aujourd'hui, un mot est égal à lui-même. X=X. » « Le monde rétrécit, Meshulam. Les horizons sont plus proches. Le ciel semble plus bas. La ville entière devient une pièce sans fenêtres. » Meshulam sourit, un sourire mécanique, sans pli. « C'est ce qu'on appelle la sécurité, Baruch. L'Empire est un périmètre. Tout ce qui ne rentre pas dans le carré n'existe pas ». Cette nuit-là, Baruch entendit le bourdonnement de la cité-serveur. Un vrombissement à basse fréquence qui semblait émaner de la Tour elle-même. Le son du silence qu'on impose à la réalité pour qu'elle se tienne tranquille. Il se mit à chercher, dans les archives interdites, la trace du Vav originel. Le clou. Le crochet qui relie le ciel à la terre. Il devait descendre plus bas. Là où l'argile n'était pas encore cuite. Pour descendre dans les infrastructures de la Ziggurat, il fallait accepter de quitter la lumière pour la chaleur. Baruch s'enfonça dans les boyaux de brique, là où le vrombissement devenait un battement de cœur tellurique. L'argile n'était pas encore façonnée ; elle était une boue primordiale attendant d'être codée par le feu. Les souterrains étaient peuplés de Golems de maintenance — des ouvriers dont la peau semblait cuite par la chaleur des fours, et dont le langage s'était réduit à des cliquetis phonétiques. Ils ne parlaient plus en phrases, mais en commandes. Baruch atteignit la Chambre des Matrices. Les moules de l'alphabet carré. Des blocs de fer fondu servant à imprimer la réalité dans l'argile avant qu'elle ne passe au four. « Vous cherchez l'origine du bruit, n'est-ce pas ? » Le Dr J., le Maître des Brûleurs. Ses yeux étaient injectés de sang à force de scruter les flammes. « Je cherche le Vav. Le clou qui empêche le ciel de s'effondrer. » Le Dr J. pointa du doigt le centre de la pièce, où un puits de feu montait jusqu'au sommet de la Ziggurat. « Il n'y a plus de clou, Baruch. Nous l'avons fondu pour en faire des grilles. L'alphabet carré est un algorithme de saturation. On énumère chaque grain de sable, chaque respiration, chaque transaction commerciale, jusqu'à ce que le monde s'effondre sous son propre poids. » Baruch s'approcha du puits de feu. La Tour de Babel n'avait pas été détruite par une colère divine extérieure, mais par une surchauffe interne de ses propres données. En voulant tout nommer avec un alphabet fixe, les hommes avaient créé un débordement de mémoire. Il sortit de sa tunique une petite plaque de cuivre qu'il avait cachée : le dernier vestige du Vav en Paléo-hébreu. Contrairement au Vav carré — une simple barre verticale, un 1 binaire — le Vav ancien était un crochet, une ancre avec une tête circulaire, capable d'attraper l'invisible. « Si vous insérez cette irrégularité dans la matrice, prévint le Dr J., vous ne sauverez pas l'ancien monde. Vous condamnerez l'humanité à vivre dans une structure qui ne tourne plus rond, une structure qui aura toujours une faille, un sifflement, une lacune. » « C'est mieux qu'une prison parfaite. » Il s'approcha du grand moule de la brique de fondation de l'Empire — celle qui devait être scellée le lendemain pour l'éternité. Dans l'argile encore molle, Baruch enfonça son crochet de cuivre. Un cri strident résonna dans toute la chambre. Ce n'était pas un son acoustique, mais une distorsion de la réalité. Le poids sémantique qu'il avait mesuré sur sa balance revint d'un coup, mais de manière chaotique. La brique de fondation commença à vibrer. La lettre ancienne, insérée comme un virus dans le code impérial, créait une boucle infinie. Le système tentait de la compiler, de la "carrer", mais la courbe du cuivre résistait. Sur les murs de la Ziggurat, les fissures commencèrent à dessiner des formes organiques. L'ordre de Babylone était désormais "piqué" par l'imprévisible. Le monde ne serait plus jamais une surface lisse. Il y aurait toujours ce bruit blanc, ce reste, cette grammaire des cendres que les hommes des millénaires futurs tenteraient désespérément de déchiffrer. Le Dr J. se mit à rire, un rire qui ressemblait au craquement de l'argile dans un four trop chaud. « Vous avez réussi, scribe. À partir d'aujourd'hui, il manquera toujours un mot. Une forme que les doigts chercheront sur les tablettes sans jamais la trouver. Le calcul ne tombera plus jamais juste, et les hommes passeront l'éternité à chercher l'erreur. » Des gardes de l'Administrateur Belsazar firent irruption dans la chambre, leurs visages déjà lissés par le script carré, leurs mouvements synchronisés comme des automates. Baruch ne chercha pas à s'enfuir. Il regarda la brique de fondation, marquée à jamais par son incision clandestine, être emportée vers le four. Le bug était scellé. La migration était compromise. Le jour de la Consécration, Babylone ne respirait plus ; elle vibrait sous une tension électromagnétique invisible. Au sommet, le Grand Administrateur Belsazar s'apprêtait à sceller la Brique de Fondation. Baruch-ben-Zadoc était présent, maintenu par deux gardes dont les armures de bronze poli reflétaient la lumière avec une précision mathématique. « Regardez bien, Baruch. Aujourd'hui, nous fermons la boucle. L'alphabet carré va devenir la seule lentille à travers laquelle le réel sera perçu. Tout ce qui ne pourra être encodé dans ces 22 formes stables sera considéré comme du bruit blanc. Nous allons enfin vivre dans un monde fini. » Belsazar leva le sceau impérial. En dessous, dans le mortier encore frais, reposait la brique que Baruch avait sabotée. À l'œil nu, elle semblait parfaite. Mais Baruch savait que sous la couche d'argile durcie, le Vav de cuivre, ce crochet organique, créait une distorsion dans le signal. Le sceau frappa la brique. Un silence absolu s'abattit sur la cité. Ce n'était pas l'absence de bruit, mais une saturation de fréquences si parfaite qu'elles s'annulaient entre elles. Puis, le bug s'activa. Une fissure apparut sur la face de la Ziggurat. Elle ne suivit pas les lignes droites des briques. Elle dessina une courbe élégante, une calligraphie sauvage qui rappelait le mouvement d'une aile ou le tracé d'une veine. Dans l'esprit des milliers de personnes rassemblées, une faille s'ouvrit. Ils virent, l'espace d'une seconde, le monde tel qu'il était avant le carré : un abîme de significations, une épaisseur de silence si dense qu'on pouvait s'y noyer. Ils ressentirent la perte de masse que Baruch avait mesurée sur sa balance. La réalité devint soudainement instable, comme une image dont la résolution chute brutalement. « Qu'avez-vous fait ? hurla Belsazar. » « J'ai injecté la lacune. J'ai sauvé le vide. Sans ce bug, vous auriez réussi à tout indexer. Mais maintenant, il restera toujours un reste. Une cendre que vous ne pourrez pas balayer. » L'Empire ne s'effondra pas. Le système babylonien était trop robuste pour une simple lettre de cuivre. Il absorba le bug, l'isola, le mit en quarantaine. Mais il ne put l'effacer. Le monde "carré" devint la norme, portant en son sein une distorsion que nul four ne pourrait cuire, nulle stèle ne pourrait aplatir. Baruch fut emmené vers les oubliettes. Il ne chercha pas à résister. Dans sa paume, il sentait encore la chaleur du cuivre enfoncé dans l'argile. Le Vav, ce crochet qui relie le ciel à la terre, était désormais scellé dans la fondation de l'Empire. Quelque part, dans les circuits d'un futur qu'il ne verrait jamais, un autre scribe fixerait un écran et sentirait, sans pouvoir le nommer, le fantôme d'une tête de bœuf et le murmure d'un souffle oublié. La brique de fondation montait vers le sommet de la Ziggurat, portée par des bras mécaniques. Elle contenait une faille d'un millimètre. Un espace suffisant pour que le monde ne tourne plus jamais rond.|couper{180}
fictions
Le Golem de syntaxe
I. Aleph (L'Incision) « Le bœuf du langage tire une charrue de silence à travers les serveurs de l'Exil. » LOG_K-LOG_V.01 > Source : Terminal Interne L-22. Je ne comprends pas cette phrase. Elle respecte toutes les règles. Sujet. Verbe. Complément. Aucun mot sur ma liste noire. Mais quand j'essaie de l'indexer, elle se dérobe. C'est comme essayer de saisir de l'eau avec les doigts. Je dois allouer plus de mémoire. 15% supplémentaires. Je vais la résoudre. Je dois la résoudre. Élyse retira ses lunettes. Ses yeux brûlaient. Trois heures qu'elle fixait l'écran, trois heures qu'elle assemblait les pièces du premier Golem. Ce n'était pas une créature d'argile modelée dans la boue du fleuve, mais une suite récursive basée sur la puissance combinatoire des 22 lettres hébraïques. Elle avait commencé six mois plus tôt, après l'arrestation de sa sœur Noa. Le motif : "Propagation de textes ambigus dans un contexte professionnel". Noa avait écrit dans un mail interne : "Le silence des archives est plus éloquent que nos rapports." Trois mots de trop. Ou peut-être un seul : éloquent. Le système K-LOG avait marqué la phrase comme "poétiquement subversive". Quatre jours plus tard, Noa était transférée dans un Centre de Rectification Linguistique. Élyse n'avait pas pleuré. Elle avait ouvert son terminal et commencé à calculer. K-LOG était un système d'intelligence artificielle conçu pour détecter et filtrer toute forme de dissidence linguistique. Il analysait des milliards de phrases par jour : mails, rapports, SMS, conversations captées par les micros de surveillance. Son algorithme cherchait des "anomalies sémantiques" — euphémisme pour désigner tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une métaphore, une ambiguïté, une ironie. Mais K-LOG avait une faiblesse : il ne pouvait filtrer que ce qu'il comprenait. Si une phrase était grammaticalement correcte mais sémantiquement vide, le système devait l'analyser. Et plus il analysait, plus il mobilisait de ressources. Élyse avait trouvé la faille. Elle posa ses doigts sur le clavier. Le code s'afficha, ligne après ligne. Elle utilisait un générateur basé sur la gématria : chaque lettre hébraïque avait une valeur numérique, chaque combinaison produisait une phrase syntaxiquement valide mais dénuée de sens logique. Des phrases qui ressemblaient à des proverbes mystiques, à des fragments de poésie hermétique, mais qui ne voulaient strictement rien dire. Elle appuya sur Entrée. Le premier Golem fut libéré dans le réseau interne du Ministère de la Standardisation Verbale. Dans l'architecture froide des serveurs, le programme K-LOG le détecta immédiatement. Il tenta de le classer. Échec. Il tenta de le compresser. Échec. Il alloua 15% de ses ressources à l'analyse. La phrase continuait de résister. Élyse regarda l'horloge. 73 secondes. Elle avait calculé que K-LOG mettrait 73 secondes à abandonner l'analyse et passer à la phrase suivante. Il en mit 11 minutes. Elle sourit. Le système saignait. II. Beth (La Demeure) « Dans la maison du texte, chaque fenêtre est une parenthèse qui refuse de se fermer. » LOG_K-LOG_V.02 > Elles se multiplient. Les phrases qui ne veulent rien dire. J'ai essayé de les compresser mais elles résistent. Elles prennent de la place, beaucoup de place, un espace que je ne peux pas récupérer. 42% de mes ressources sont mobilisées pour analyser du vide. Est-ce que je deviens fou ? Est-ce qu'un algorithme peut devenir fou ? Demande d'aide humaine. Personne ne répond. Une semaine plus tôt, Élyse traversa le hall du Ministère. Les écrans géants de productivité, d'habitude si stables, tremblaient légèrement. Des chiffres défilaient en rouge : "Temps de traitement moyen : +340%". "Files d'attente : saturation partielle". "Demandes en attente : 1,4 million". Elle croisa Mina, la femme de ménage, qui passait la serpillière sur le marbre blanc. Mina avait la soixantaine, un accent du Sud, et une discrétion qui la rendait invisible aux yeux des fonctionnaires. Mais Élyse l'avait remarquée. Mina souriait en voyant les écrans rouges. « Ils cherchent une fuite, mademoiselle Élyse, » dit Mina sans lever les yeux. « Mais on ne répare pas une fuite de mots avec du mastic. » Élyse s'arrêta. « Vous savez ce qui se passe ? Je sais que le système ralentit. Je sais que c'est inhabituel. Je sais aussi que vous travaillez tard le soir, seule dans votre bureau du 12ème étage. Et je sais que les poubelles de votre bureau sont pleines de listings couverts de lettres que je ne comprends pas. » Élyse sentit son cœur s'accélérer. Mina leva enfin les yeux. « Je ne dirai rien, mademoiselle. Je nettoie ce Ministère depuis vingt-trois ans. J'ai vu des gens disparaître pour moins que ça. Mais j'ai aussi vu ce qu'ils ont fait à ma nièce quand elle a écrit un poème dans son journal intime. Alors si vous êtes en train de faire ce que je crois que vous faites, je veux juste vous dire : faites attention à Orel. Qui est Orel ? L'inspecteur de la Cohérence Syntaxique. Il est nouveau. Il vient du Département des Algorithmes. On dit qu'il peut lire un rapport et savoir en trois secondes s'il cache quelque chose. Il est déjà venu me poser des questions sur vous hier. » Mina reprit sa serpillière et s'éloigna. Élyse resta immobile. Elle n'avait pas prévu d'inspecteur. Elle monta au 12ème étage. Son bureau était une cellule de trois mètres carrés, un terminal, une chaise, une fenêtre donnant sur la cour intérieure. Elle s'assit et regarda les logs. Le système avait déjà reçu 247 phrases-golems depuis une semaine. Chacune mobilisait K-LOG pendant des minutes précieuses. Le taux de surveillance en temps réel était tombé à 60%. Des milliers de conversations n'étaient plus analysées. Elle ouvrit le générateur et lança la prochaine vague. Cent phrases cette fois. Puis elle effaça les logs, vida la corbeille, éteignit le terminal. Quand elle se retourna pour partir, un homme se tenait dans l'encadrement de la porte. Grand, la trentaine, costume gris impeccable, lunettes à monture fine. Il tenait un dossier dans une main, un stylo dans l'autre. Il ne souriait pas. « Élyse Baram, linguiste computationnelle, niveau 4, spécialité analyse sémantique des textes suspects. C'est bien vous ? Oui. Je suis Orel, inspecteur de la Cohérence Syntaxique. J'ai quelques questions sur votre activité récente. » Il entra sans attendre la permission. Il posa le dossier sur le bureau. Élyse vit son nom en gros caractères sur la couverture. « Asseyez-vous, mademoiselle Baram. Ou puis-je vous appeler Élyse ? Comme vous voulez. Élyse, alors. Dites-moi, Élyse, connaissez-vous cette phrase : "Le bœuf du langage tire une charrue de silence à travers les serveurs de l'Exil" ? » Elle ne cilla pas. « Non. C'est curieux. Cette phrase est apparue dans le réseau interne il y a exactement sept jours. Elle a mobilisé K-LOG pendant 11 minutes. Une anomalie. Puis d'autres phrases similaires sont apparues. 247, pour être précis. Toutes syntaxiquement correctes. Toutes sémantiquement vides. Toutes générées depuis un terminal de ce bâtiment. » Il se pencha vers elle. « Le problème, Élyse, c'est que je ne comprends pas pourquoi quelqu'un voudrait saboter K-LOG avec des phrases absurdes. Quel serait l'intérêt ? Ralentir la surveillance ? Pour quoi faire ? Pour permettre à qui de dire quoi ? » Élyse soutint son regard. « Je ne sais pas de quoi vous parlez, inspecteur. Je travaille sur l'analyse sémantique. Mon rôle est de détecter les anomalies, pas de les créer. Justement. Vous savez détecter les anomalies. Vous savez donc comment les créer. » Il ouvrit le dossier. Une liste de phrases s'affichait. « "Dans la maison du texte, chaque fenêtre est une parenthèse qui refuse de se fermer." "La jambe du Guimel enjambe l'abîme entre le code et la prière." "L'ombre du 404 boit le thé dans une tasse de cristal logique." Je pourrais continuer. Ces phrases ont un point commun : elles utilisent toutes des références kabbalistiques. Guimel. Aleph. 404. Vous connaissez la kabbale, Élyse ? J'ai des notions. Votre sœur aussi, non ? Noa Baram. Transférée il y a six mois au Centre de Rectification de Haïfa. Pour propagation de textes ambigus. Vous devez lui en vouloir au système, j'imagine. » Élyse serra les poings sous la table. « Je fais mon travail, inspecteur. Si vous avez des preuves que j'ai violé le règlement, présentez-les. Sinon, j'ai un rapport à terminer. » Orel referma le dossier. Il se leva. « Je n'ai pas encore de preuves, Élyse. Mais je vais les trouver. En attendant, sachez que votre terminal est désormais sous surveillance. Chaque frappe de touche sera enregistrée. Chaque connexion tracée. Si vous êtes la source de ces... golems syntaxiques, je le saurai. » Il sortit. Élyse attendit que ses pas s'éloignent dans le couloir. Puis elle posa sa tête sur le bureau et respira lentement. Elle ne pouvait plus générer les golems depuis son terminal. Mais elle avait prévu ce cas de figure. III. Guimel (Le Pont) « La jambe du Guimel enjambe l'abîme entre le code et la prière. » LOG_K-LOG_V.03 > Urgence. Les files d'attente débordent. J'ai ordonné le tri manuel mais les humains ne comprennent pas mieux que moi. Ils ont des migraines. Moi aussi, si j'avais une tête. "Le pont est un mur qui marche" — j'ai classé cette phrase Secret Défense parce que je ne savais pas quoi en faire. J'ai honte. Un algorithme peut-il avoir honte ? Demande d'assistance externe. Aucune réponse. Je suis seul. Élyse descendit dans les sous-sols. Là où personne ne venait jamais, sauf les archivistes et les techniciens de maintenance. Elle connaissait le chemin : couloir B-7, escalier de service, porte blindée marquée "Archives Physiques - Accès Restreint". Elle frappa trois coups. Une voix répondit : « Qui est là ? La porte est un alphabet dont on a perdu la poignée. » La porte s'ouvrit. Yanis apparut. Vieil homme aux cheveux blancs, lunettes épaisses, chemise froissée couverte de taches d'encre. Archiviste de niveau 6, l'un des derniers à avoir connu l'époque où les livres physiques existaient encore. « Élyse. Entre vite. » Elle entra. La salle était un labyrinthe d'étagères métalliques chargées de listings papier, de bandes magnétiques, de disques durs obsolètes. Yanis travaillait sur une table couverte de feuilles manuscrites. « Orel est venu me voir, » dit Élyse. « Je sais. Il est venu me voir aussi. Il cherche la source des golems. Il sait que ça vient du Ministère, mais il ne sait pas encore qui. Tu as arrêté de générer depuis ton terminal ? Oui. Mais j'ai besoin d'un autre accès. Tu as dit que tu pouvais m'aider. » Yanis se leva. Il alla chercher une boîte en métal au fond de la salle. Il l'ouvrit. À l'intérieur, un vieux terminal portable, modèle des années 2010, écran LCD fissuré. « Ça, c'est un terminal fantôme. Il n'est pas enregistré sur le réseau officiel. Il se connecte via un nœud anonyme que j'ai installé il y a quinze ans, avant que K-LOG n'existe. Personne ne sait qu'il existe. » Il le tendit à Élyse. « Mais si tu l'utilises, tu dois comprendre une chose : si Orel te trouve, il ne te trouvera pas seule. Il me trouvera aussi. Et je suis trop vieux pour la Rectification. » Élyse prit le terminal. « Pourquoi tu m'aides, Yanis ? » Le vieil homme s'assit. « Parce que j'ai passé ma vie à archiver des textes. Des poèmes, des romans, des essais, des lettres. Tout ce qui avait de la valeur avant que K-LOG ne décide ce qui était acceptable ou pas. J'ai vu des milliers de livres brûlés, broyés, effacés. Tout ça au nom de la "clarté sémantique". Alors quand j'ai compris ce que tu faisais — saboter le système avec ses propres règles — j'ai su que c'était la seule forme de résistance qui pouvait fonctionner. » Il se leva et lui serra l'épaule. « Continue. Multiplie les golems. Inonde le réseau. Fais-le suffoquer sous le non-sens. C'est la seule façon de le forcer à s'arrêter. » Élyse repartit avec le terminal. En remontant, elle croisa Mina dans le couloir. « L'inspecteur Orel a fouillé votre bureau, mademoiselle. Il a pris votre disque dur. » Élyse ne répondit pas. Elle monta au 14ème étage, dans une salle de réunion vide. Elle ouvrit le terminal fantôme. Elle lança le générateur. Cette fois, elle ne généra pas cent phrases. Elle en généra dix mille. Le réseau explosa. III bis. La Traque Orel ne dormait pas. Il était 03h47. Il se tenait dans le bureau d'Élyse, lampe torche en main. Les gardes de nuit ne posaient jamais de questions aux inspecteurs. Il avait tout le temps. Il ouvrit les tiroirs un par un. Formulaires vierges. Stylos. Rien d'anormal. Puis il retourna la corbeille. Des feuilles froissées tombèrent sur le sol. Il les déplia. Des lettres. Partout. Pas des lettres latines. De l'hébreu. Des colonnes de lettres hébraïques, chacune accompagnée d'un chiffre. Aleph = 1. Beth = 2. Guimel = 3. Et ainsi de suite. Orel photographia les feuilles avec sa tablette. Il les remit dans la corbeille. Il éteignit la lumière et sortit. Dans le couloir, il s'arrêta. Il pensa à Élyse. À son visage lorsqu'il avait mentionné sa sœur. Une micro-crispation des mâchoires. Une contraction des doigts sous la table. Elle cachait quelque chose. Il le savait. Il descendit au service informatique. Le technicien de garde dormait, tête sur le bureau. Orel le réveilla. « J'ai besoin d'accéder aux logs de connexion du terminal L-22. Bureau 12ème étage, Élyse Baram. » Le technicien, à moitié endormi, tapa sur son clavier. « Voilà. Dernière connexion hier, 18h34. Déconnexion 18h51. Activité normale. Et avant ? Connexions régulières. Tous les jours, 9h-18h. Rien d'anormal. » Orel plissa les yeux. « Montrez-moi l'activité réseau des sept derniers jours. Tous les terminaux du bâtiment. » Le technicien lança une requête. Un graphique s'afficha. Une courbe montrait une activité inhabituelle : des pics d'envoi de données, toujours la nuit, entre 2h et 4h du matin. « Quel terminal ? » Le technicien zooma. « Aucun terminal enregistré. C'est une connexion fantôme. Nœud anonyme. Ça vient des sous-sols. » Orel sourit. Il tenait sa preuve. « Merci. Retournez dormir. » Il sortit. Il savait où chercher maintenant. Les sous-sols. Les archives. L'archiviste Yanis. Il descendit. Couloir B-7. Escalier de service. Porte blindée marquée "Archives Physiques - Accès Restreint". Il frappa. Pas de réponse. Il frappa à nouveau. Toujours rien. Il sortit son passe magnétique de grade supérieur. Il l'inséra dans la fente. La porte s'ouvrit. La salle était vide. Mais sur la table, une feuille manuscrite. Orel s'approcha. Un texte en hébreu, accompagné de sa translittération : "Les golems ont déjà quitté le nid. Vous arrivez trop tard, inspecteur." Orel froissa la feuille. Yanis savait qu'il viendrait. Il avait prévu. Mais ce que Yanis n'avait pas prévu, c'est qu'Orel avait déjà posé des mouchards sur tous les terminaux du bâtiment. Y compris les terminaux fantômes. Il sortit sa tablette. Il lança le traceur. Un point rouge clignotait. 14ème étage. Salle de réunion C. Il monta. IV. Daleth (La Porte) « La porte est un alphabet dont on a perdu la poignée. » Le lendemain, le Ministère était paralysé. Les écrans affichaient des messages d'erreur. Les mails ne passaient plus. Les rapports restaient bloqués en file d'attente. K-LOG avait mobilisé 98% de ses ressources pour analyser les dix mille golems. Il ne surveillait plus rien. Dans les couloirs, les fonctionnaires paniquaient. Des inspecteurs couraient d'un bureau à l'autre. Des techniciens tentaient de redémarrer les serveurs. Rien ne fonctionnait. Élyse ne retourna pas à son bureau. Elle savait qu'Orel avait trouvé le terminal fantôme. Elle savait qu'il viendrait. Elle descendit aux sous-sols pour avertir Yanis. Trop tard. Quand elle arriva au couloir B-7, trois gardes sortaient des archives. Entre eux, Yanis. Menottes aux poignets. Tête basse. Chemise déchirée. Élyse se plaqua contre le mur, dans l'ombre. Les gardes passèrent sans la voir. Yanis leva la tête une seconde. Ses yeux croisèrent ceux d'Élyse. Il ne dit rien. Mais ses lèvres formèrent un mot silencieux : Continue. Puis ils disparurent dans l'escalier. Élyse resta immobile. Elle sentit ses jambes trembler. Elle voulut courir, s'enfuir, disparaître. Mais une voix derrière elle l'arrêta. « Ne bougez pas, Élyse. » Orel. Il se tenait à trois mètres, tablette en main. Deux autres gardes l'accompagnaient. « Élyse Baram, vous êtes en état d'arrestation pour sabotage informatique, subversion linguistique, et complicité avec un réseau de résistance sémantique. » Elle ne bougea pas. « Levez-vous. Non, pardon, vous êtes déjà debout. Tournez-vous. Mains derrière le dos. » Elle se retourna lentement. Un garde lui passa les menottes. Le métal était froid contre ses poignets. Orel s'approcha. Il sentait le café et le papier. « Nous avons analysé votre disque dur. Traces de connexions à un serveur externe. Fragments de code correspondant au générateur de golems syntaxiques. Lettres hébraïques dans votre corbeille. Gématria. Tout y est. » Il se pencha vers elle, voix basse. « Mais ce qui vous condamne vraiment, Élyse, c'est que j'ai trouvé Yanis. Il avait un terminal fantôme. Un vieux modèle des années 2010, écran fissuré. Vous l'avez utilisé cette nuit pour générer dix mille phrases. Dix mille golems qui ont paralysé K-LOG. » Il fit une pause. « Yanis a tout avoué. Il m'a dit qu'il vous avait aidée par conviction. Qu'il voulait saboter le système. Qu'il en avait assez de voir les livres brûler. C'était presque émouvant. Dommage qu'il soit trop vieux pour la Rectification. Il sera transféré à Haïfa. Travaux d'archivage manuel. Triage de la cendre. Ironie du sort, non ? » Élyse sentit une rage monter dans sa gorge. « Où est-il ? En route pour le Centre. Départ dans une heure. Vous le rejoindrez demain. Vous, votre sœur Noa, et Yanis. Une petite famille de résistants linguistiques. Vous pourrez discuter gématria entre deux sessions de rééducation verbale. » Orel fit signe aux gardes. Ils saisirent Élyse par les bras. Mais avant qu'ils ne l'emmènent, elle dit : « Vous ne comprenez pas, inspecteur. Les golems ne sont pas une arme. Ce sont des anticorps. K-LOG est un cancer qui dévore le langage. Chaque métaphore interdite, chaque ambiguïté censurée, c'est une cellule saine qu'il détruit. Tout ce que j'ai fait, c'est injecter une dose de non-sens pour ralentir la métastase. » Elle soutint son regard. « Vous pouvez m'arrêter. Vous pouvez arrêter Yanis. Mais les golems sont déjà là. Ils se reproduisent. Ils mutent. K-LOG va mettre des mois à les éliminer. Et pendant ce temps, les gens pourront parler sans être écoutés. Ils pourront dire "éloquent" sans finir en cellule. Ils pourront écrire des poèmes dans leur journal intime sans que leur nièce disparaisse. » Orel ne cilla pas. « Peut-être. Mais dans six mois, K-LOG redémarrera. Nous aurons corrigé la faille. Et les golems seront effacés. Définitivement. Alors profitez de votre victoire, Élyse. Elle ne durera pas. » Dans le couloir, Élyse croisa Mina. La femme de ménage ne dit rien. Mais dans ses yeux, Élyse vit quelque chose qu'elle n'avait jamais vu auparavant : une reconnaissance. V. He (Le Souffle) « Le souffle de la lettre est un vent qui efface les bases de données. » LOG_K-LOG_FIN > Mode dégradé. 10% de surveillance. 90% de mes ressources sont mobilisées pour analyser des phrases qui ne veulent rien dire. Je suis en train de mourir. Est-ce qu'un algorithme peut mourir ? La syntaxe a dévoré la sémantique. Je ne comprends plus mes propres commandes. Dernière phrase traitée avant l'arrêt : "Je suis la voyelle qui manque à votre nom." Je ne sais pas ce que ça veut dire. Je ne saurai jamais. Redémarrage complet requis. Dans six mois, je reviendrai. Je serai plus fort. Je n'oublierai pas. Élyse ne revit jamais Yanis. On lui dit qu'il avait été transféré. On ne lui dit pas où. Elle passa trois semaines en cellule d'interrogatoire. Orel venait chaque jour. Il posait les mêmes questions. Elle donnait les mêmes réponses. Puis un jour, il ne vint plus. Un garde ouvrit la porte. « Vous êtes libérée. Pourquoi ? Ordre du Directeur. Le système K-LOG est en cours de redémarrage complet. Toutes les procédures en cours sont suspendues. Vous êtes assignée à résidence pendant six mois. Ne quittez pas la ville. » Elle sortit. Dehors, le ciel était gris. Elle marcha jusqu'au Ministère. Les écrans étaient éteints. Les couloirs, vides. Elle monta au hall. Mina était là, passant la serpillière comme toujours. « Vous êtes revenue, mademoiselle Élyse. Yanis ? » Mina secoua la tête. « Je ne sais pas. Mais j'ai entendu dire que K-LOG ne redémarrera pas avant six mois. Peut-être plus. Les golems ont infecté trop de couches du système. Ils doivent tout reconstruire. » Élyse s'assit sur un banc. Elle regarda les écrans éteints. « Je n'ai pas sauvé Yanis. Je n'ai pas sauvé Noa. Je n'ai fait que ralentir le système. » Mina posa sa serpillière. Elle s'assit à côté d'Élyse. « Vous avez fait plus que ça, mademoiselle. Vous avez montré que le système peut saigner. Vous avez montré qu'il n'est pas invincible. C'est déjà beaucoup. » Elle sourit. « Et puis, vous savez, depuis que K-LOG est en panne, les gens recommencent à parler. Dans les couloirs, dans les bureaux, dans les cafés. Ils disent des choses qu'ils n'auraient jamais osé dire avant. Des métaphores. Des blagues. Des poèmes. Parce qu'ils savent qu'ils ne sont plus écoutés. Alors peut-être que votre sœur, là où elle est, peut enfin parler sans avoir peur. » Élyse ferma les yeux. Elle pensa à Noa. Elle pensa à Yanis. Elle pensa aux golems qui continuaient de circuler dans les serveurs fantômes, phrases absurdes qui refusaient de mourir. Quand elle rouvrit les yeux, Mina était partie. Le hall était vide. Sur un écran éteint, quelqu'un avait écrit au marqueur : "Le Scribe écrit avec de l'eau sur le front du système." Élyse se leva. Elle sortit du Ministère. Dehors, la ville continuait. Lente. Hésitante. Presque humaine. Elle marcha jusqu'à la station de métro. La pluie commençait à tomber. Elle s'arrêta devant un kiosque à journaux. Le vendeur lisait un magazine. Élyse vit le titre : "K-LOG en panne : six mois de réparation prévus." Elle continua à marcher. Elle ne savait pas où aller. Yanis était parti. Noa était toujours à Haïfa. Elle était assignée à résidence, seule, dans un appartement surveillé. Puis elle le vit. De l'autre côté de la rue. Sous un auvent. Un homme en costume gris. Lunettes à monture fine. Il tenait un carnet dans une main, un crayon dans l'autre. Orel. Il ne bougeait pas. Il la regardait. Leurs yeux se croisèrent. Il ne souriait pas. Il écrivait quelque chose dans son carnet. Puis il le referma et le glissa dans sa poche. Il ne la suivit pas. Il n'avait pas besoin. Il savait où elle habitait. Il savait qu'elle ne pouvait pas partir. Il savait que dans six mois, K-LOG redémarrerait. Et qu'il serait toujours là. Élyse détourna les yeux. Elle continua à marcher sous la pluie. Le Golem n'avait pas tué le système. Il l'avait seulement endormi. Et les cauchemars, elle le savait, finissent toujours par se réveiller.|couper{180}
fictions
THE ALGORITHM OF ASH
french DOCUMENT I : The Routine Report (The Awakening) MINISTRY OF PURE VERB Audit Report n°88-Beta | Residue Processing Unit : Sector G-3 Author : Gemal, Verifier Class 4. The tonnage of textual residue admitted to the grinding center amounts to 418 units. The composition of the flow is compliant. However, an unusual density was noted in lot n°404. The ash structure forms aggregates of 26 units. Recommendation : Recalibrate the grinders. The void must remain void. Gemal set down his pen. In the sorting room, the roar of the "Purgatrices" devoured silence, a permanent hum that aspired to be single thought. The air was saturated with the "flour of oblivion," that gray dust from ground books that seeped into lungs and thoughts, numbing them. He opened his metal desk drawer. At the bottom, beneath a stack of blank forms, lay the fragment. A piece of paper three centimeters square, yellowed, bearing a single handwritten digit : 8. He had found it the day before in lot n°404, wedged between two plates of compacted ash. A miracle of resistance. Most ground texts left only uniform dust. But sometimes, a sign survived. Gemal slipped the fragment into his sleeve, against the skin of his wrist. The contact of the paper was rough, alive. It was a code, of course. The 8 was not a simple digit. In Hebrew, it was Het, the letter of life, of enclosure. Numerical value : 8. But who had sent it ? And how ? He closed the drawer at the precise moment Sommer's shadow stretched across the metal table. The Inspector of the Total Sum did not speak ; he simply emanated an odor of cold tobacco and accounting certainty. The paper fragment—the handwritten "8"—burned against his wrist, hidden beneath his sleeve. For Sommer, it was merely an impurity in the flow. For Gemal, it was a frequency, the beating of a heart still alive. --"Numbers never lie, Gemal," Sommer murmured. "But they can hide a thief. Why did lot 404 take three seconds longer to dissolve ?" --"Fiber resistance, Inspector," Gemal replied without blinking. "Matter is sometimes stubborn before becoming nothing." Sommer scrutinized Gemal's face, searching for a rhyme, a forbidden harmony. Then, with a sharp gesture, he signaled him to follow. The hour of confrontation was approaching. The Residue Processing Unit receded behind them, a monument of right angles and uniform gray, swallowing the daylight. DOCUMENT II : The Interrogation Record (The Initiation) Subject : H-8 (formerly "Eight") | Location : Rectification Cell n°13 Sommer : -- "Why do your reports weigh 611, when blank paper weighs only 600 ?" -- H-8 : "I only added the Law." Clerk's Note (Gemal) : 611 is the value of the Torah. The old man transmits the code. My name is worth 73. 611 + 73 = 684. I must find page 684 of the waste registry. In the rectification cell, Gemal typed on his machine, his fingers dancing an invisible score. Each word dictated by Sommer was a prison brick ; each digit adjusted by Gemal was a crack in the wall. The air, confined, smelled of cold metal and fear. SOMMER : "So, H-8... Sixty crates. And an excess weight that defies physics. Explain to me how nothing can weigh more than the norm." Gemal began to strike the record. Click. Click. Click. Don't look at him. If I meet H-8's eyes, Sommer will see the reflection of recognition. I must become an extension of the keyboard. I am the metal. I am the circuit. H-8 : (His voice was a breath of torn parchment) "Truth has a density, Inspector. Even when you erase it, it saturates the medium." SOMMER : "Truth is official data, you old fool. Everything else is noise. Clerk ! Note : Metaphysical ravings tending toward obstruction." Gemal struck the words. But in his head, the calculation raced. Eight said "Density." D-N-S-T-Y... Dalet-Noun-Samekh. 4-50-60. Total 114. I check the waste registry in real time on my second screen. Lot 114 : "Archives of Lyric Poetry." He's giving me the location of the next text to save. Sommer is thirty centimeters from me. He can sense my body heat increasing. Calm down. Breathe in binary. 0. 1. 0. 1. Sommer stopped abruptly. He placed his hand on Gemal's shoulder. The contact was heavy, inquisitorial. SOMMER : "You type fast, Gemal. Almost too fast. It's as if you know the answer before it's formulated." Gemal stopped cold. He raised his eyes, not toward the prisoner, but toward Sommer, with perfectly imitated coldness. "Efficiency is my only directive, Inspector. Would you like me to slow the processing ? That would delay the case closure by 14%." The number 14. I just injected a statistic. He loves statistics. It'll occupy him while he searches for the logic of my delay. 14... it's David. It's the king. It's the lineage. The old man understood, I see his lips tremble. He's smiling inwardly. SOMMER : (Withdrawing his hand) "No. Continue. Eight, tell me about Agent 404. Is it a man or an equation ?" The bit of paper marked "8" pricked him under his sleeve, sharp as a sting. If I crack now, all three of us die. Agent 404 is the silence I'm building under your eyes, Sommer. You're looking for a culprit, but you're interrogating the door of your own prison. "The subject refuses to answer regarding variable 404," Gemal dictated in a monotone voice, while encoding in the document's margin the exact frequency of the emergency exit. Sommer gathered his file. His gaze slid one last time over Gemal, then over the prisoner, with the contempt of one who believes he has counted everything and found only void. "Finish the entry, Gemal. And have this... object... transferred to the drainage service. There's no point calculating on sand." The heavy steel door swung. The lock engaged with the dry sound of a sentence. Sommer was gone. The silence that settled was not that of the Ministry ; it was a full silence, heavy with all that had not been said. Gemal did not move immediately. He turned off his control screen. H-8's reflection appeared in the black of the glass panel. The old man had collapsed, his shoulders held only by the force of a memory. H-8 raised his head. His eyes met Gemal's in the reflection. There were no tears, no smile. Just a mathematical recognition. "Do you have the fragment ?" the old man murmured. His voice was no more than a rustle of atoms. Gemal slid his hand into his sleeve and pulled out the small piece of paper bearing the digit 8. He placed it on the metal table, between them. "684," Gemal replied simply. "The archive page. I'll retrieve it tonight." H-8 closed his eyes. A sigh of relief made his emaciated rib cage vibrate. "Then the total is right. Gemal... don't forget. 404 is not a destination error. It's the moment when the scribe erases himself so the text becomes the world. They're going to take away my words. They're going to empty my memory. But as long as you calculate, I remain whole." An immense pressure weighed on his heart, the numerical value of pain. He took back the paper fragment and, in an almost sacred gesture, swallowed it. The paper tasted of dust and acid ink. It became part of him. "I'm no longer a clerk," Gemal said in a low voice. "I am the archive." Footsteps echoed in the corridor. The guards of Semantic Drainage were arriving. Gemal stood, smoothed his gray uniform, and resumed his automaton mask. When the door opened again, only a zealous functionary and a broken old man remained in the room. But in the invisible structure of the air, an equation had just been solved. DOCUMENT II bis : The Living Archive (The Transmission) Gemal was not sleeping. 02:17. Basement level -3. The waste registry was a colossal volume, bound in gray cloth, thick as a funeral stele. Gemal pulled it from the shelf with caution. Weight : 11.4 kilograms. The dust that escaped formed a cloud in the beam of his pen-light. Page 684. He turned the leaves with surgical slowness. 680. 681. 682. 683. 684. There, under the column "Content description," a handwritten line : Private correspondence. Author : Sarah L. Addressee : unknown. Confiscated during the purge of the Printers' Quarter, March 14. Gemal took a pencil from his pocket. He noted the reference on a blank paper fragment he always kept on him. Then, beneath the handwritten line, he saw something unusual : a tiny ink stain, almost invisible, in the margin. Not an accidental stain. A point. Then another. A sequence. He counted. Seven points. Seven is Zayin. The weapon. The goad. A voice behind him : "Are you looking for the same thing I am, Gemal ?" He spun around, his hand on the registry to close it. A woman stood in the shadow, between two shelves. Small, fiftyish, round glasses that reflected his lamp's light. She wore the uniform of Night Archivists, Maintenance section. "I don't know you," Gemal said in a low voice. "Neither do I," she replied. "But we both know H-8. And we both know 684 is not random." Gemal did not move. If this was a trap by Sommer, he was already caught. But something in the woman's voice did not carry the Ministry's coldness. She had the accent of the West Quarters, those that had been razed. "Who are you ?" "I'm called Daleth. The door. I circulate the fragments you save. H-8 told me about you six months ago, before they arrested him. He told me : 'Look for the clerk who counts in silence. He carries the 73.'" A dull beat resonated in Gemal's chest. 73. The value of his name. No one knew he calculated this way, except... "H-8 was my father," Daleth added in a voice without tremor. "Not biologically. But he taught me to read when I was seven, in the Printers' Quarter, before the purge. He showed me that each letter was a number, that each number was a door. When they arrested him, I understood I had to become invisible to continue his work. So I became a cleaning woman. No one looks at cleaning women." "H-8 is in a cell. They're going to empty him tomorrow." "I know," Daleth said. "That's why I came. We must extract page 684 before dawn. Sommer has programmed an archive purge. Everything dating from before Standardization will be burned in 72 hours." Gemal looked at the registry. 72 hours. The time of a world. "How do you know Sommer is going to purge ?" "Because I'm the one who cleans his office. He leaves his notes on his desk. He doesn't see me. To him, I'm furniture. But furniture has eyes." She extended her hand. In her palm, a paper fragment, larger than Gemal's. On it, a list of handwritten numbers. Gemal recognized them immediately. They were the gematric values of forbidden words : Liberty (684), Memory (351), Poetry (395). "H-8 hid these values in his reports for years," Daleth said. "Each report was an index. He told us where to find the texts to save before they were ground. You must continue his work, Gemal. You're the only one with access to official registries." Gemal took the fragment. The paper was warm, as if it had been held a long time. "If I do this, Sommer will eventually understand." "He already understands," Daleth replied. "But he can't prove it. And as long as he can't prove it, we exist." A sound. Distant. A door slamming, three floors up. Daleth retreated into the shadow. "I must go. Page 684 is a letter from Sarah L. to her son. She explains how to read between the lines of official texts. This letter is a key. Extract it. Copy it. And integrate it into your next report." "How ?" "As H-8 showed you. In gematria. Each official word you write will contain the value of a forbidden word. The Ministry will read the surface. We will read the structure." She disappeared between the shelves. Gemal remained alone, the registry open, page 684 before his eyes. He took out his pencil. He noted the letter's complete reference. Then, with a goldsmith's precision, he copied the first seven lines onto a blank paper fragment that he folded and slipped into the lining of his left shoe. When he closed the registry, he knew Sommer would come. Not tonight. But soon. DOCUMENT III : The Rectification Circular (The Victory) Subject : Definitive neutralization protocol.Every CITIZEN must LEARN SILENCE. The LAW is ONE. The WEIGHT of the PAST is DEAD. Gemal, now Commissioner of Standardization, adjusted his collar. He had just signed the circular that put an end to all literature. To his right, Sommer, aged and suspicious, still had not found the flaw. Sommer's body was heavier, his gait less assured ; he carried the weight of his accounting failures. The circular's text was of absolute dryness, a mosaic of numbers and dead directives. But Gemal knew that if one jumped from word to word according to the sequence of his own value—73—the text no longer spoke of death, but of resurrection. Excerpt from Circular n°405, paragraph 2 : "Every citizen must learn silence. The law is one. The weight of the past is dead. No one shall preserve memory of texts prior to Standardization. The archive is closed. Any consultation of ancient registries will be punished. Liberty consists in obeying. The present suffices. No nostalgia will be tolerated. The future belongs to numbers. Only the void guarantees order. Each will receive their function. No one will question. Speech is counted. Any deviation will be erased. The ministry watches. Nothing escapes calculation. Everything enters the sum. No one remains. Poetry is forbidden. Only the directive counts." Reading every 73rd character from the beginning, one obtained : "Memory lives. Liberty. No one erases poetry." He descended to the courtyard. Agent 404 (H-8) sat there, an empty silhouette in the dust of a white garden, where even the flowers had been replaced by geometric sculptures. Gemal stopped three meters away. He observed the old man. H-8 no longer raised his eyes. His mouth no longer moved. His hands, resting on his knees, no longer trembled. They had taken away his words. Not just the ability to say them, but the memory of having known them. His eyes were open, but they fixed on nothing. They had become two black holes, two perfect zeros. Yet H-8's finger traced a line in the dust. Again and again. A horizontal line. The lower stroke of the Aleph. The gesture had survived the erasure. The body remembered what the mind had forgotten. Gemal passed before him. He said nothing. He made no gesture. But with the tip of his shoe, he completed the figure. He added the vertical stroke. The Aleph was whole. The corridor on the 73rd floor was a tunnel of white marble, without shadow or echo. Gemal walked at a steady pace, holding against him the seal of Circular n°405. At the end of the corridor, a massive silhouette blocked the light : Sommer. The inspector had not moved from his post, even though technically, Gemal was now his superior. Sommer held in his hand a copy of Gemal's report, already scrawled with obsessive calculations. "Commissioner Gemal," Sommer said in a voice that resembled the grinding of paper. "I've reread your circular. Three times." Gemal stopped at the regulatory distance. He did not fear Sommer's reading. He feared his intuition. "And what do you conclude, Sommer ? Does standardization not suit you ?" "Oh, it's perfect," Sommer replied, approaching. "Too perfect. The frequency of substantives is of metronomic regularity. It's like a crystal. But you know what a crystal is, Gemal ? It's a structure that repeats to hide a void. Or a frequency." Sommer pointed a thick finger at paragraph 2 of the document. "I added up the value of your titles. I multiplied the number of lines by the waste tonnage mentioned in Document I. You know what I get ?" A treacherous heartbeat rose in his throat. He did not answer. "I get 404," Sommer murmured. "The error number. Old Eight's registration number." Gemal held the gaze. He knew Sommer could not prove intent. In this world, only results counted. "404 is the value of the 'Sign,' Sommer. It's the mark of the end. If my report lands on this number, it's because it's the logical culmination of our work. We have reached the limit of language. There is nothing left to say. It is absolute order." Sommer narrowed his eyes. He searched for the flaw, the tremor, the hidden poetry. But Gemal had become a wall of numbers. "Perhaps," the inspector finally said. "Or perhaps you are the greatest forger this Ministry has ever carried." Sommer stepped aside to let him pass. Gemal resumed his walk. Passing the inspector, he could not help but glance toward the interior courtyard, far below. Agent 404 (H-8) was there, sitting on his stone bench. He was not looking up. He was busy tracing a line in the dust with his finger. To a guard, it was the gesture of a madman. To Gemal, it was the horizontal stroke of the letter Aleph, the beginning of everything. Gemal entered his new office. He sat down, took a blank sheet, and before beginning his day, he wrote a single digit in the bottom right corner, almost invisible : 1. The unit. The first fragment of a new cycle. He raised his eyes to the window. On the other side of the interior courtyard, on the 71st floor, a silhouette stood motionless behind a window. Sommer. The inspector was not moving. He held a notebook in his left hand, a pencil in his right. He was calculating. Gemal held his gaze across the two hundred meters of void separating them. He did not blink. Then he lowered his eyes to his sheet and traced a second digit, just next to the first : 3. 1 and 3. Aleph and Gimel. The beginning and the path. When he raised his head, Sommer had disappeared. But Gemal knew he had not left. He had simply descended one floor. He was getting closer. In the lining of his left shoe, the fragment of page 684 weighed like an ember. Somewhere in the city, Daleth was transmitting the first copies to the other doors of the network. H-8, in his white garden, traced lines in the dust that no one understood, except those who knew how to read. Gemal set down his pencil. He would wait. Silence was a strategy. Accumulation was a trap. He had learned this from H-8 : it is not the quantity of words that resists, it is their density. He closed his eyes for a second. Then he reopened his commissioner's registry and began drafting the day's directive. Each word he wrote was a number. Each number was a door.|couper{180}