fictions brèves
Ici se rassemblent des fragments narratifs à la frontière du rêve, du souvenir, de la fable. Chaque texte est une tentative condensée, parfois minimale, parfois traversée de dialogues ou de silences qui en disent plus qu’un récit achevé. Ce ne sont pas des nouvelles classiques : souvent sans chute ni intrigue, mais des scènes mentales, des instants volés à l’indicible. Certaines relèvent de la microfiction, d’autres adoptent une voix théâtrale ou introspective, flirtant avec l’absurde. Ce sont des éclats de fiction, des condensations de mondes possibles, où reviennent des figures spectrales, des alter ego, des voix qui se dérobent. La fiction n’est pas un décor : elle est le moyen de percer la réalité autrement, de faire vaciller le quotidien.
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Carnets | Atelier
19 mars 2019
Il écoute, il observe les jeunes, pas ceux de 20 ans, ceux-là, il les voit surtout s’user les pouces sur les manettes, rêver d’indépendance financière en s’enfilant des Despé tièdes et des vidéos YouTube absurdes. Ceux qui l’intéressent, ce sont les autres, ceux entre 30 et 40 ans, ceux qui portent encore une sorte d’idéalisme raide, mélange de méthode Coué et de ferveur religieuse, de quoi faire briller les yeux du pire mollah s’ils avaient choisi une autre cause. Il se reconnaît en eux par endroits. À 16 ans, il s’inscrit à la Ligue communiste révolutionnaire, pas pour renverser le capitalisme, mais pour suivre une militante au buste généreux et aux yeux de biche. Il se retrouve dans une arrière-salle qui sent le tabac froid et le mauvais café, écoute des slogans qu’il ne comprend qu’à moitié, hoche la tête au bon moment, prend des tracts. Plus tard, il lime ses passe-vues en photo, adopte l’éthique des émules de Cartier-Bresson qui jurent qu’on ne recadre jamais, que seule la prise de vue “juste” mérite d’exister. Il s’impose des règles, des mots d’ordre, comme s’il y avait dans la fidélité à ces dogmes un salut possible. Il idéalise l’amour aussi, le confond avec l’éternité, place ses parents, ses amis, ses premiers employeurs sur des piédestaux les premiers jours, avant de voir la peinture s’écailler. À force, il comprend que son idéalisme n’est qu’un pansement collé de travers sur une jambe de bois. Il n’a jamais la flamme blanche des vrais fanatiques, juste assez de conviction pour entrer dans la salle, pas assez pour y rester. Il regarde aujourd’hui ces hommes et ces femmes qui, le soir, sortent d’un atelier de développement personnel, d’un groupe politique, d’une association, avec la même fièvre dans le regard que les supporters qui sortent d’un stade. Le besoin est le même : se sentir porté par le bruit du groupe, hurler “allez Bidule” en chœur, frissonner ensemble, sentir la couenne vibrer. L’idéalisme vient combler la fatigue de voir le monde tel qu’il est. Il se demande parfois à quel moment la bascule se fait. Quand tout le monde boit à la même fontaine, répète les mêmes phrases, il ne reste au lucide qu’à tirer son propre seau d’eau à l’écart, au risque de passer pour fou, ou bien à s’exiler en pensée, rêver d’un désert, d’une montagne, d’un ermitage où plus personne ne viendrait lui expliquer comment il faut vivre. Il sait très bien qu’alors il retomberait dans une case voisine, celle de l’idéalisme solitaire. Il se demande si l’idéalisme et le fanatisme ne sont pas tout simplement les deux branches d’un même réflexe, un moyen de ne pas rire de soi trop longtemps. Il a croisé des fanatiques du ménage, du rangement, de la propreté, capables de refaire une table pour un verre posé de travers, de s’angoisser pour une trace sur un évier, avec la même intensité qu’un croyant pour sa prière manquée. Ils n’avaient rien à envier aux dévots de telle ou telle religion. Il voit bien que ces obsessions ne sont que des béquilles pour crises intérieures, pour manque de confiance en soi, en l’autre, en la vie. On s’accroche à un support – un Dieu, une cause, une propreté parfaite, une théorie de l’art – comme on s’accroche à une rambarde dans un escalier trop raide. Les artistes qu’il fréquente ne sont pas mieux lotis. Il les voit se ranger en chapelles, hyperréalistes contre abstraits, adorateurs de la nature morte contre fanatiques du modèle vivant, sectateurs du flou contre gardiens du net. Chacun parle de singularité, mais chacun cherche sa petite tribu, son groupuscule où l’on se congratule et où l’on exclut ce qui ne rentre pas dans la liturgie maison. Au vernissage, il observe ces papillons ivres tournoyer autour de la lumière des projecteurs, se réchauffer aux hourras de leur coterie, parler d’“ouvrir des pistes” et de “poser des questions” avec le même sérieux que d’autres parlent de salut des âmes. Si l’on s’approche de chacun, si l’on tend l’oreille, les discours se ressemblent : même peur d’être seul, même besoin d’être confirmé par un petit chœur. Idéalisme et fanatisme ne se donnent pas toujours en spectacle sur les places publiques, ils se glissent dans le quotidien, dans le commerce de quartier, dans la façon de juger le voisin, de choisir un savon ou une exposition. Ils avancent souvent masqués, à voix basse, comme ce diable qui, profitant de l’air du temps, a cessé de surgir en flammes pour se fondre dans les histoires qu’on se raconte. Il écoute ces jeunes qui ont troqué Dieu pour le développement personnel, le Parti pour la start-up, mais qui parlent avec la même ferveur que les vieux croyants. Il se dit que le diable n’a plus besoin de cornes, qu’il suffit désormais de cette petite voix qui propose une idée de plus, l’air de rien, au milieu du brouhaha, en expliquant qu’elle vaut bien toutes les autres et qu’après tout, rien n’existe vraiment, ni lui, ni Dieu, à part le besoin d’y croire un peu. *illustration* escalator Photographie noir et blanc|couper{180}
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18 mars 2019
Il lui arrive de passer d’un onglet à l’autre sans vraiment s’en rendre compte. Sur l’écran, en haut, trois pastilles ouvertes : un site de meubles en promo, une plateforme de vente d’art contemporain, une page porno qui s’est lancée toute seule après la vidéo précédente. Dans la fenêtre du milieu, un canapé gris clair au nom imprononçable, promesse de confort et de vie rangée ; dans la suivante, un tableau décrit comme « pièce unique, acrylique sur toile, geste spontané », avec un petit cœur à cliquer ; dans la troisième, un corps nu déjà prêt, déjà cadré, déjà en train de faire ce qu’il est censé faire. Il regarde, scrolle, compare, sans sentir le moment où il passe du canapé au tableau, du tableau au sexe. Les trois interfaces se ressemblent : vignettes alignées, suggestions en bas, historique, boutons « ajouter au panier », « favori », « regarder plus tard ». Il se surprend à chercher, pour la peinture, la même secousse rapide que pour la vidéo, quelque chose qui fasse monter un peu le rythme cardiaque, qui coïncide exactement avec ce qu’il croit vouloir au moment où il clique. Quand une image ne lui « parle » pas tout de suite, il la chasse d’un geste du doigt et la plateforme lui en propose une autre, puis une autre encore, inlassable. Au musée, il n’y va presque plus. La dernière fois, il avait erré devant des toiles anciennes avec la sensation d’être revenu dans un grenier poussiéreux, au milieu de meubles trop lourds. Les autres visiteurs prenaient des photos avec leurs téléphones, se tenaient à distance des cadres, hochaient la tête d’un air entendu. Lui s’était retrouvé planté devant un nu académique, une femme allongée sur un drap blanc, éclairée comme il faut, et il avait senti qu’il ne voyait plus rien. Ni désir, ni mystère, seulement la superposition de tous les nus déjà vus en ligne, compressés en un seul. À la maison, le désir arrive par flux, par colonnes de vignettes, par listes. Quand il ouvre un site d’art, la même mécanique se met en marche : il agrandit une image, la referme, passe à la suivante, jusqu’au moment où une peinture lui « fait quelque chose » et il reconnaît aussitôt cette poussée brève, presque sexuelle, qui lui donne envie de cliquer sur « acheter » avant même de savoir où il l’accrocherait. Il imagine parfois une autre manière de faire, un art vendu comme un médicament. Au lieu des grandes salles blanches et des vernissages, la pharmacie du coin, néons, file d’attente, odeur de désinfectant. Entre les préservatifs et les vitamines, un rayon avec des boîtes de petites images comprimées, sur lesquelles on lirait « choc esthétique léger », « émotion forte à libération prolongée », « contre-indications : sujets allergiques au doute ». Il entrerait, prendrait sa boîte d’art comme il prend un anti-inflammatoire, la poserait sur le comptoir avec le reste, paierait, glisserait le tout dans le même sac. Le soir, il avalerait sa dose pour voir si quelque chose bouge encore à l’intérieur. Ce qui le travaille, c’est le moment d’après. Quand la vidéo est terminée, l’écran retombe en liste, la peau refroidit, la main colle un peu. Quand le colis arrive, qu’il déballe la toile, qu’il l’accroche en vitesse au-dessus du canapé gris, il sent la même petite chute : pendant quelques jours, il passe devant, la regarde, attend confusément que quelque chose se déplace, puis le tableau se met à faire partie du mur. Il continue pourtant d’ouvrir des onglets, de scroller, de comparer, parce qu’il ne sait pas quoi faire d’autre. Il fait partie de ces gens qui sentent bien que ni l’éjaculation ni le paiement ne règlent quoi que ce soit, que derrière la fatigue du corps et le coup de carte bleue il reste une zone sombre où le désir tourne en rond, sans cible claire. C’est peut-être là que l’art devrait aller, pense-t-il parfois, dans cet endroit où aucune plateforme ne peut proposer « des œuvres similaires », mais il ne voit pas comment y accéder autrement qu’en fermant l’ordinateur et en restant un moment dans le silence, les mains vides. Illustration Tableaux inachevés , huile sur panneau de bois, pb 2019|couper{180}
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17 mars 2019
Tout part d’un malentendu, un de ceux qui ne se voient pas tout de suite. Au début, ils avancent ensemble comme sur une mer calme, on se dit que ça va tenir, que les petites phrases mal ajustées finiront par se rattraper, que “je t’aime” veut dire la même chose des deux côtés. Puis un soir, dans la cuisine, au milieu d’une phrase anodine, il comprend qu’ils ne parlent plus de la même chose. Elle dit “je n’en peux plus”, il croit d’abord à la fatigue du jour, au travail, avant de voir son regard posé ailleurs, au-dessus de son épaule, comme si tout était déjà décidé. La discussion ne monte même pas en éclat. Les mots s’empilent mal, se contredisent, s’annulent, et quand la porte se referme derrière elle, il reste dans le couloir avec une veste à la main, sans avoir eu la présence d’esprit de la rattraper. Les jours qui suivent sont secs. Le téléphone posé sur la table, qu’il consulte trop souvent, les messages qu’il ne renvoie pas, les phrases qu’il écrit puis efface, tout cela l’énerve. La tristesse se resserre, tourne, se fixe, et au bout d’un moment c’est de la haine qui remonte, une haine lourde, collante, dirigée contre elle, contre lui, contre ce qu’ils ont fabriqué à deux. Il repasse en boucle les scènes les plus banales, un repas, une soirée, un trajet en voiture, et dans chacune il se découvre des lâchetés minuscules : un silence quand il aurait pu parler, un sourire pour faire passer autre chose, une manière de se défiler. À force, c’est surtout contre lui qu’il en veut. Les jours s’alignent, les mêmes gestes se répètent, il va travailler, revient, mange, dort mal. Son visage dans la glace lui paraît à la fois bouffi et vidé. Les souvenirs de la vie à deux se mettent eux aussi à perdre leurs contours, comme des photos mal développées : il ne reste plus net que ce qu’il juge idiot, les scènes où il surjouait la confiance, où il croyait encore qu’il suffisait de “vouloir que ça marche” pour que ça marche. Un matin, très tôt, alors qu’il pense être encore en plein milieu de la nuit, un oiseau se met à chanter sous la fenêtre. Il ouvre les yeux sans comprendre d’où vient le son, reste un moment immobile sur le lit, puis se surprend à suivre le motif en sifflant à mi-voix. C’est presque ridicule, mais il continue, le temps d’un refrain. Quelque chose, dans la poitrine, se desserre un peu. Il se lève, pieds nus sur le carrelage froid, traverse le couloir. La cuisine est en désordre, la table encombrée, mais la cafetière est là, à sa place. Il sort le filtre de son emballage, le pose, verse le café moulu à la cuillère, tapote légèrement pour l’égaliser, remplit le réservoir d’eau au robinet en regardant le niveau monter dans le plastique transparent. Il enclenche le bouton. La machine se met à vibrer, un grondement sourd d’abord, puis les premières gouttes tombent dans la verseuse, sombres, épaisses, avec cette odeur qui, d’un coup, remplit la pièce. Il reste debout à côté, les mains posées sur le bord du plan de travail, à regarder le liquide brun monter. Le chant de l’oiseau vient encore par vagues du dehors. Quand la machine s’arrête, il se sert une tasse, la porte à ses lèvres. Le goût est un peu trop fort, légèrement amer, mais il le boit quand même, par petites gorgées. Ce n’est pas le bonheur, ce n’est pas une révélation, juste un moment précis où le malheur se tient à distance, dans l’autre pièce. Dans la cuisine, il y a lui, l’oiseau, une tasse chaude dans la main, et ce café qui lui rappelle qu’il est encore capable de se lever, de remplir un réservoir, d’attendre que quelque chose infuse. illustration huile sur toile pb 2019|couper{180}
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16 mars 2019
La nuit où il pense donner un coup de volant pour sortir du décor, l’autoroute entre Yverdon et Lausanne est presque vide. Les phares découpent un tunnel jaune devant lui, les catadioptres s’allument un à un puis disparaissent derrière, la main repose sur le volant, il suffirait de la tourner un peu plus que d’habitude. Sur le tableau de bord, l’aiguille de vitesse reste stable, la radio est allumée mais il n’entend plus rien. Il fixe le rail à droite, imagine la voiture qui tape, le bruit sourd, la tôle qui plie, le noir après. Il met le clignotant, se range sur la bande d’arrêt d’urgence, coupe le moteur. Ce qui lui vient alors, ce n’est pas le visage de sa femme, ni celui d’un parent, mais son chat gris qui tourne en rond dans l’appartement, deux gamelles vides sur le carrelage. Il reste là à respirer dans l’habitacle qui refroidit, regarde ses mains posées sur le volant comme si quelqu’un d’autre conduisait à sa place, puis il redémarre et prend la sortie suivante vers l’hôpital de Lausanne. Enfant, il lâche avant la fin. Sur la piste du stade, ses baskets frappent le tartan rouge, l’air lui brûle la gorge au deuxième virage, les autres allongent la foulée, lui raccourcit, les cuisses se bloquent. Le prof hurle « on ne s’arrête pas » depuis la ligne d’arrivée, il finit quand même en trottinant puis en marchant, la tête baissée. Plus tard, il veut être chanteur. Il se voit sur scène, projecteurs dans les yeux, mains levées dans la salle, il répète des morceaux dans des locaux qui sentent la bière séchée et le tabac froid, les micros saturent, le propriétaire regarde la montre. Les cachets couvrent à peine le trajet, les dates s’annulent, les promesses s’évaporent, il range les câbles et la guitare dans leur housse un soir de plus et sait qu’il ne reviendra pas. À Beaubourg, il regarde un type perché sur un banc, Mouna, qui hurle des slogans et des blagues, les passants s’arrêtent, forment un cercle. Le visage de l’homme se déforme au fur et à mesure que les rires montent, il gesticule, se penche vers la foule, se laisse porter par elle. Lui reste dans le cercle quelques minutes, sent la chaleur des corps derrière son dos, puis s’éloigne. Il comprend qu’il n’a pas envie d’être là, au centre, à dépendre de ce vacarme. S’il doit parler, ce sera par écrit. Il achète des cahiers, il les remplit, il les empile. À chaque déménagement, il soulève les mêmes cartons de feuilles, promet de faire le tri devant le coffre ouvert, les repose sans rien jeter. Un jour, il entre dans une petite boutique boulevard des Filles-du-Calvaire et achète un vieux Nikormat à crédit. Il sort avec le boîtier au cou, commence avec des amis, des vacances, des façades, puis les visages inconnus le tirent dans la rue. Il se lève plus tôt, marche seul dans la ville encore mouillée, rideaux à moitié tirés, vitrines éteintes. Quand il s’offre un Leica avec un 35 mm, la distance se réduit pour de bon. Pour remplir le cadre, il doit s’approcher, sentir le parfum bon marché d’une femme qui fume à l’arrêt de bus, l’haleine d’un homme qui vient de boire un café, la main d’un type qui repousse l’objectif d’un geste sec. Le soir, il développe les films dans la salle de bain transformée en labo, lumière rouge, cuvettes alignées sur le bord de la baignoire, odeur du révélateur, doigts fripés par l’eau. Il tire des photos pour d’autres parce que ça paie mieux : un couple devant une voiture décorée de fleurs, un enfant mal coiffé en costume trop grand, des portraits qu’on lui demande de « rendre plus doux ». Un client, un jour, tapote du doigt sur le papier encore humide et dit « là, on ne voit pas assez les yeux », et il recommence le tirage. Plus tard, il revend ses Nikon et une partie de son matériel, sent le poids du sac disparaître de ses épaules en descendant l’escalier du labo avec la dernière caisse, ferme la porte derrière lui. Le boulot de sondages arrive par une annonce. On lui propose d’appeler des gens, de poser les mêmes questions, de cocher des cases derrière un écran. Il dit oui parce qu’il a besoin d’argent. Dans l’open space, les voix se superposent : « selon vous, êtes-vous très satisfait, plutôt satisfait… », les téléphones sonnent, des ventilateurs brassent un air tiède. Un soir, au téléphone, une femme lui répond : « je n’ai pas vraiment d’avis, mettez ce que vous voulez », il clique sur une case sans réfléchir et passe à la suivante. Le matin, pour ne pas se contenter de ces voix-là, il se lève avant l’aube, écrit une heure ou deux dans la cuisine, tasse de café à côté du clavier, puis enfile sa chemise et part. Les pages s’empilent comme les cahiers d’avant, mais sans elles il sait qu’il serait à nu dans la journée. Plus tard, il rencontre une femme suisse, ils en ont assez des trajets Lyon–canton, il déménage. En Suisse, il prend tous les boulots qui passent pour ne pas être ce Français qui vit aux crochets des autres. Un hiver, sur un chantier, il passe des journées à visser des planches de parquet dans une maison en travaux : odeur de sciure, genoux posés sur une mousse fine, perceuse qui lui vrille les oreilles, dos en feu le soir quand il remonte dans sa voiture. Il mange un sandwich dans le véhicule garé en bas, les mains encore pleines de poussière de bois. Quand il décroche un poste dans les sondages à Lausanne, il respire un peu mieux : salaire correct, horaires fixes, un badge avec son nom. Dans le canton de Vaud, on le traite de « froussemar » en rigolant à la pause, il sourit avec les autres. La route Yverdon–Lausanne devient son couloir : tous les jours le même ruban, les mêmes sorties, la trace plus claire du pneu sur la glissière à un endroit précis, la même place sur le parking s’il arrive assez tôt. Le tas de tickets de péage et de reçus d’essence dans le vide-poche augmente sans qu’il pense à les jeter. L’ennui se loge là, dans ces gestes répétés, dans cette voiture qui sent le même désodorisant bon marché et la même veste humide posée sur le siège. Il essaie de le fendre avec le sexe. Il s’inscrit sur des sites, enchaîne quelques rendez-vous. Une chambre d’hôtel à Sion, par exemple : couvre-lit trop coloré, télé muette, rideaux épais, la femme qu’il connaît à peine qui enlève son soutien-gorge en tournant le dos, le sac de sport posé au pied du lit. Ils parlent peu, se rhabillent vite, se serrent vaguement la main dans le couloir, chacun prend un ascenseur différent. Sur le chemin du retour, il se regarde dans le rétroviseur, voit juste un type fatigué qui rentre tard avec une chemise froissée. Les chambres finissent par se ressembler, les corps aussi, et l’idée même de recommencer le même scénario lui donne envie de rentrer directement chez lui. Alors la nuit de l’autoroute arrive. Les phares des rares camions qui le croisent secouent la voiture, il tient le volant, imagine le choc, le basculement hors de la chaussée. Le geste est là, à portée de poignet. C’est le chat qui le stoppe net, ce chat gris planté dans sa cuisine, patinant devant une gamelle vide. Ce détail prend toute la place, chasse le reste. Il remet le moteur, prend la bretelle, suit les panneaux « urgences », se gare de travers sur le parking. Dans le hall éclairé au néon, il se sent un peu vaciller. Il donne son nom à l’accueil, s’assoit sur une chaise en plastique qui colle un peu sous la cuisse, regarde les autres patients sans vraiment les voir. Un numéro clignote sur le panneau au mur, un infirmier appelle un nom, ce n’est pas le sien. Il attend qu’on prononce le sien et, en attendant, il fixe les traces de semelles au sol, la corbeille qui déborde de gobelets écrasés, le coin d’affiche déchiré près de la porte, comme si la suite se trouvait déjà là, dans ces détails. illustration Place Pestalozzi, Yverdon, Chantal Dervey, 24heures.ch|couper{180}
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15 mars 2019
Ce matin, le téléphone a vibré pendant que je rinçais une tasse. La cuisine sentait encore le café froid et, dehors, la fumée des usines traînait bas, comme tous les matins où l’air ne décide pas de bouger. L’agent a déboulé dans mon oreille avec une voix trop vive pour l’heure : un salon “qu’il monte”, un lieu “super”, un public “qui achète”, des gens “qui circulent”, et ce petit rire en bout de phrase qui veut déjà te mettre dans sa poche. Il parlait vite, en empilant les promesses, et je me suis rendu compte que je cherchais un endroit où poser un mot sans que ça accroche. Rien. Il enchaînait sur lui-même : son parcours, son courage, la mentalité française “déplorable” pour les artistes, les institutions “à la ramasse”, la nécessité de “se bouger”. Je l’entendais tourner dans sa propre légende. Il disait “vous voyez” toutes les dix secondes, et chaque “vous voyez” refermait un peu plus la conversation sur son miroir. Pas une question sur mes toiles. Pas un titre, pas une série, pas même un “j’ai regardé”. Juste son souffle à lui. Quand il a annoncé la participation financière — “petite”, “symbolique”, “vous comprenez, hein” — j’ai senti le vieux ressort des intermédiaires se tendre : faire payer l’entrée au spectacle de leur appareil. J’ai coupé net. Non. Deux syllabes. Il a eu un blanc, puis il est reparti, plus dur : “marketing”, “visibilité”, “investir sur soi”, et là il a commencé à planter des drapeaux sur la carte comme on lance des confettis : Genève, New York, Hong Kong. J’entendais la ficelle derrière les noms, cette manière de te faire lever la tête pour que tu oublies où tu mets les pieds. J’ai laissé filer jusqu’au bout, parce que c’était instructif. À la fin, il a soufflé, agacé : “on a perdu du temps dans une discussion stérile.” J’ai regardé l’évier, la mousse qui descendait, et j’ai raccroché sans répondre. Je n’ai pas perdu mon temps. J’ai juste vu, une fois de plus, à quoi ressemble un agent qui vend sa propre histoire avant d’avoir regardé une toile. Et je continuerai de chercher, oui, mais quelqu’un qui commencera par un silence devant le travail, pas par une réclame sur lui-même. illustration Carbonisé, fossilisé mais toujours là|couper{180}
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13/03/2019
Un dimanche de fin d’hiver, il y a quelques années, je suis resté longtemps dans la cuisine sans allumer la lumière. Il devait être cinq heures, le radiateur faisait ce cliquetis de métal qui refroidit, et dehors il n’y avait rien d’autre qu’un lampadaire orange qui tremblait dans la vitre. Je ne pensais à rien de spécial. Je tenais une tasse encore tiède, et d’un coup une idée est montée, non pas comme une révélation mais comme une inquiétude simple : et si tout ce que je fais, tout ce que je pense, disparaissait vraiment ? Pas de trace, pas d’écho, pas même une poussière de moi quelque part. C’est cette hypothèse-là qui m’a fait peur, pas l’autre. Depuis, j’ai beau essayer de la retourner, je retombe toujours sur la même question, la seule qui ne se laisse pas ranger : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Je ne cherche pas une réponse pour briller ni une théorie de salon ; je cherche une façon de tenir cette peur sans mentir. Alors je m’accroche à cette autre hypothèse, plus grande que moi, moins désespérante : qu’il existe un lieu sans horloge, un stock d’empreintes, un réservoir commun où rien ne se perd tout à fait. Dans ce cas, nos souvenirs ne seraient pas seulement des affaires de nerfs et de chimie. Ils seraient des reprises. On reconnaîtrait dans le monde quelque chose qui nous précède, on y retomberait comme sur une marche déjà connue. Et pourtant, je n’arrive pas à y croire tranquille. Une part de moi se dit que j’invente ça pour ne pas tomber, pour donner une grandeur au manque. L’autre part sait que je n’ai pas le choix : il y a des moments où une phrase, un visage, une couleur vous traversent comme si vous les aviez déjà vécus ailleurs. Ce qui nous empêche d’habiter ça, c’est notre obstination à couper le réel en tranches : visible contre invisible, vrai contre faux, pensée contre acte, présent contre passé contre futur. Ça nous soulage de mettre des barrières, mais c’est peut-être exactement ce qui nous rend aveugles. Les Upanishads disent depuis longtemps que tout circule dans une même nappe de réalité, qu’il n’y a pas de murs, seulement des formes provisoires. Je ne vais pas faire comme si ces textes étaient des preuves scientifiques, ni comme si la physique quantique venait tamponner au “vrai” une intuition spirituelle. Je dis seulement qu’entre des époques qui ne se parlent pas, il arrive qu’une même nervure remonte. Qu’on n’invente pas tant qu’on se souvient, qu’on ne crée pas ex nihilo mais qu’on tombe sur un fil déjà tendu, et qu’on le tire. Dans les années 70, j’ai senti ça très fort. Pas parce que c’était une décennie bénie, mais parce qu’on a eu, un moment, l’impression que le monde pouvait se déplier autrement. Je revois le premier écran où j’ai vu une fractale : un petit ordinateur dans une salle municipale, écran vert, pixels lents, un type en pull côtelé qui tapait des lignes de commande et, soudain, une forme qui se répétait à l’infini comme une fougère qui se regarde dans un miroir. J’étais resté planté là, bouche sèche, parce que la plus petite parcelle ressemblait à la plus grande, et que ça faisait éclater d’un coup la vieille idée du morceau isolé. Le même hiver, dans ma chambre, un magnétophone gris tournait sur “This Is the End”. La voix de Morrison traînait comme une fatigue splendide, et je ne comprenais pas tout, mais je sentais que quelque chose se détachait du monde rigide, que le souple cherchait de l’air. Ce n’était pas la joie, c’était une permission. Puis la vie a repris son pli. Pas besoin d’accuser des ennemis précis : les systèmes se défendent tout seuls. On retombe dans les habitudes, les peurs apprises, les marchandages minuscules, et on appelle ça le sérieux. Je ne crois plus à un âge d’or à portée de main. Je ne crois pas non plus à une ascèse héroïque qui nous laverait tous d’un coup : je n’ai aucune leçon à donner aux corps des autres, et je sais trop bien ce que la faim fait aux esprits. Ce que je cherche, c’est plus modeste et plus violent : une manière de rejoindre ce réservoir commun sans me raconter d’histoires, sans maquiller le vide avec du vocabulaire. Entre certains yogis et une mystique comme Marthe Robin il y a peut-être un fil, oui, mais ce fil ne me promet rien. Il n’est pas une solution universelle, juste une question vivant dans la gorge : comment tenir dans ce monde séparé tout en sachant qu’il ne l’est pas ? Comment entendre ce qui insiste sous le bruit ? Je n’ai pas de réponse, et c’est peut-être ça le point où ça devient vrai : je reste dans l’aube de la cuisine, lumière éteinte, avec cette peur intacte et cette hypothèse fragile, et je regarde la tasse refroidir en me demandant ce qu’elle fait là, elle aussi, au lieu de rien. illustration Annales Akashiques huile sur toile, détail, pb 2019|couper{180}
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11 mars 2019
Sourd aux tentatives de dissuasion qu’elle avait lancées derrière lui, il s’est arrêté une seconde à la fenêtre. En face, les usines alignaient leurs toits bas, la vapeur grise montait en rubans courts, et, plus près, les barres de HLM montraient leurs façades passées, des balcons mangés par la rouille, du linge déjà pendu malgré l’heure. Tout en bas, la jeune femme traversait vers l’arrêt de bus, silhouette rapide entre deux flaques sèches. 7 h 45. « Tu me pourris l’existence », il l’a lâché sans se retourner, puis il a attrapé sa veste, son sac, et il est sorti. Dans le couloir qui sentait la Javel et le plastique chauffé, il a pris l’escalier de secours pour éviter l’ascenseur et les regards. Dehors, le bus arrivait au coin de la rue ; il a accéléré, le souffle court. Il est monté juste derrière elle. Le parfum lui est revenu d’un coup, une poudre douce, un talc un peu sucré, quelque chose d’italien peut-être, et avec ça un pan entier de vie : l’époque où sa fiancée sentait pareil en hiver, quand ils riaient encore au réveil. La jeune femme avait ce même visage rond, lisse, cette même nuque tranquille. Il a suivi du regard la gorge, la naissance de la poitrine, puis la honte l’a rattrapé avec sa fatigue : 52 ans, une autre journée à tirer, et le sandwich oublié dans le frigo, celui qu’elle avait préparé hier en silence. Il a détourné les yeux vers le dehors, à travers la vitre sale. Le bus l’a déposé plus loin. Il restait la marche jusqu’aux locaux, tout au bout de la zone industrielle. Il aimait ce quart d’heure quand il ne pleuvait pas — et il ne pleuvait pas. Une bande d’herbe mal tondue, deux jeunes arbres, un fossé clair : rien, mais assez pour sentir l’air. À cette saison, il le savait, les cocons allaient craquer. Sur une branche basse, il a vu la petite colonie d’insectes avancer, patientes, déjà en train de mordre les feuilles neuves. Il a sorti une cigarette, l’a allumée, et il a regardé ça une minute de trop. Ensuite l’usine l’a repris. Machines-outils, odeur d’huile, métal tiède. La délégation japonaise était là ce jour-là : saluts mesurés, phrases courtes, sourires sans marge. Il fallait être irréprochable, tenir la ligne, effacer tout ce qui dépasse. Cette contrainte le vidait de lui-même pendant quelques heures. Le soir, quand la journée s’est refermée, il est allé vers la rangée d’hôtels au bord de la zone et a choisi un Formule 1. Carte insérée, codes imprimés, couloir identique aux autres, chambre étroite. Il a allumé la télévision tout de suite, non par plaisir pur mais pour que la voix couvre le reste. Son émission commençait. Il s’est assis au bord du lit, chaussé encore, et il a laissé le bruit faire le travail. illustration Fenêtre, Photographie noir et blanc, pb Paris 1980|couper{180}
Carnets | Atelier
28 février 2019
Il avait longtemps tourné autour de ces mots-là : « beau », « déco », comme si la peinture se décidait dans un débat. Puis il avait laissé tomber. Il avait refait le chemin jusqu’au pont : la toile nue, la main d’enfant qui hésite au bord du pinceau. Ce qui le mettait en route, maintenant, ce n’était plus l’idée brillante ni la fulgurance, mais l’écoute. Le cœur qui bat, le sang qui circule, le feulement d’un chat en quête sur le toit voisin, le petit ploc d’une goutte d’eau : ces signes minuscules lui donnaient une direction plus sûre que ses images d’autrefois, celles où il se perdait en croyant avancer. Il sentait qu’il pourrait presque peindre les yeux fermés, non par virtuosité, mais parce que quelque chose en lui avait cessé de forcer. Son œil aussi avait changé : un trait trop fragile, une couleur trop vive le faisait vaciller, alors il allait plus loin dans la concentration, sans juger, et laissait la main faire ce qu’elle savait faire quand elle n’était pas surveillée. Quand il recula enfin de quelques pas, comme il le faisait toujours pour voir, il fut arrêté net. Le tableau tenait. Il était beau au sens le plus simple : comme un olivier bien taillé, traversable, respirant. Un oiseau aurait pu y passer sans se cogner. Il se sentit passeur, c’est-à-dire capable de laisser passer quelque chose sans le déformer. La beauté était là, dans cette fragilité acceptée, dans cette souplesse trouvée pour la laisser sourdre et la partager. Demain, sans doute, il faudrait recommencer. Mais ce jour-là, c’était arrivé. illustration huile sur toile pb 2019|couper{180}
Carnets | Atelier
27 février 2019
Où les choix mènent-ils vraiment ? Il fit la liste, mentalement, de ceux des dernières semaines — les prix retirés, les expositions réduites, la décision de ne plus vendre — et sentit le chemin dans son corps avant de le comprendre dans sa tête. Il avait quitté des habitudes, coupé des protections, et maintenant la moindre brise le prenait de face. Un oiseau qui chante au loin suffisait à lui faire mal. Il eut cette pensée un peu absurde et exacte : avec une oreille bouchée, au moins la douleur n’entrait que d’un côté. Il s’était tenu comme on tient en apnée, jour après jour, en descendant plus bas que ce qu’il croyait possible. Au fond, très loin, il lui avait semblé voir une forme connue, un bout de paysage intérieur qu’il pensait perdu. Illusion peut-être. Il allait encore douter quand la suffocation vint : le corps rappelait qu’il fallait remonter, respirer autrement, revenir à la surface des choses sans confondre légèreté et mensonge. Il avait eu des haut-le-cœur en pensant à ce qui l’attendait encore, aux engagements pris autrefois comme on jette des bouteilles à la mer et qui reviennent toujours, un matin, sur le seuil. Les projets s’accumulaient derrière lui. Il les sentait revenir, non pas en théorie, mais en poids : dates, rendez-vous, courriers, dettes, attentes des autres. Et pourtant il tenait. Pas par volonté héroïque, plutôt par une poussée sourde qui le gardait debout quand tout le reste cédait. Dans cette douleur, il recommençait à entendre quelque chose de simple : une zone calme, nue, où il respirait mieux. Ce calme n’était pas un trou. Il était une réserve. Il donnait envie de peindre, tout de suite, de saisir une toile, de prendre les pinceaux pour attraper ce que cette réserve ouvrait en lui. Il se méfia une seconde : et si c’était encore une ruse de l’imagination, une façon de se raconter une sortie ? C’est à ce moment que le bourdon entra dans l’atelier. Il le suivit des yeux : l’insecte tournait vite, cognait contre une poutre, contre un mur, repartait, puis venait se fracasser obstinément sur les vitres donnant sur la cour. Il alla ouvrir la porte. Encore deux ou trois chocs, puis le bourdon trouva la brèche et disparut d’un coup dans l’air. Il referma. Quelque chose se mit en place, d’un seul tenant. Il esquissa un sourire, pas joyeux, mais juste. Il remercia en silence ce qui, malgré tout, l’avait maintenu là. Puis il se mit au travail. illustration Décomposition, détail huile sur toile, pb 2019|couper{180}
Carnets | Atelier
27 février 2019
Il y avait ce pont qui enjambait le Cher et qui séparait, dans la tête de l’enfant, deux moitiés du chemin qu’il faisait matin et soir. En contrebas, sur la rive, les abattoirs du village avaient été construits et, certains jours, des flaques de sang grasses s’échappaient d’une conduite pour rejoindre le fleuve. Alors une odeur acre flottait dans l’air, une odeur de fer, la même que lorsqu’il suçait un clou ou posait la langue sur le tournevis froid de son père. Le sang sur l’eau, il le regardait sans dégoût ; il savait ce que c’était, et il trouvait que ce rouge allait étrangement bien avec le vert des herbes sous la surface. Les herbes ondulaient comme des cheveux longs dans le courant ; le sang dérivait en nappes épaisses, se déchirait, disparaissait vers l’amont, du côté de l’Allée des soupirs, ce lieu-dit où il allait souvent pêcher. Le pont était un point névralgique : il savait qu’à cet endroit il était à mi-parcours, et que la route, dans un sens ou dans l’autre, pesait pareil. Il avait inventé une balance invisible pour ça ; il y posait ses peurs et ses joies comme deux poids qu’il essayait d’équilibrer. Ce matin-là il s’arrêta au-dessus du parapet, juste avant l’abattoir. Aucun bruit ne montait des bâtiments. Le brouillard se levait mal, lourd, comme s’il ne voulait pas lâcher l’horizon. Il posa sur sa balance une idée plus grave : la douleur, représentée par la perte hypothétique de ses deux parents. Il imagina le père d’un côté, la mère de l’autre. Le père lui parut plus lourd, d’abord, mais les plateaux ne bougèrent pas. Ils restèrent là, immobiles, muets. Il ne sut pas choisir. Il repartit, en retard. À l’école la matinée traîna, et la division le prit par surprise : encore plus dure que la multiplication, surtout quand la virgule entrait dans l’histoire, comme si le nombre refusait de tomber juste. L’après-midi, la directrice fit jouer Pierre et le Loup sur un vieux électrophone. Le diamant crachotait dans les sillons, et l’enfant compta les craquements plutôt que d’écouter le loup. Quand il reprit le chemin du retour, le soleil était bas et le pont réapparut au loin. Le brouillard avait disparu, l’horizon était net. En se penchant il ne vit plus de sang, seulement l’eau et les herbes qui prenaient la lumière du soir en éclats rapides. Les hêtres de l’autre rive frémissaient doucement. Il pensa qu’il aurait aimé pêcher là, maintenant, mais les devoirs l’attendaient. Cette pensée lui mit de l’ombre sur le visage et le cartable lui sembla d’un coup plus lourd. À force de changer de main pour le porter, il sentit monter une idée simple, brutale. Arrivé au pont, il prit son élan et jeta le cartable dans le Cher. Le soir, quand sa mère demanda où il était passé, il dit qu’il l’avait oublié à l’école. Pendant quelques jours il fit le trajet d’un pas plus léger, libre de ses expériences de pesée. Puis on découvrit le pot aux roses. Il fut puni par la mère, puis par la directrice. Les larmes, les reproches, la honte passèrent. Ce qui resta, sous tout ça, c’était autre chose : une joie sauvage, celle de refuser le poids qu’on lui mettait sur le dos, et de sentir que ça ouvrait, quelque part, un espace à lui. illustration Pont sur le Cher, Vallon en Sully|couper{180}
Carnets | Atelier
27 février 2019
Ce matin-là, le peintre avait décidé d’en finir avec les ventes à la petite semaine. Une toile qui partait, c’était quinze jours de répit, puis la gorge se resserrait à nouveau : tirer le diable par la queue, faire semblant d’y croire, trouver sa nourriture dans l’exaltation du travail pour ne pas tomber. La flamme devait tenir, coûte que coûte. Alors il s’était juré de ne plus vendre. Sur les réseaux, il enlèverait les prix, ou les pousserait si haut que personne n’oserait acheter. Il vivrait des cours, et le reste du temps, il irait plus loin dans la peinture, sans se retourner. Une centaine de toiles par an, ça voulait dire du grenier plein et des étagères en plus ; ça voulait dire peut-être des châssis démontés, des toiles roulées, du volume gagné à force de serrer la matière. Il fallait s’organiser, oui, mais pour travailler, pas pour plaire. Il réduirait les expositions. Fini les salles municipales, les centres culturels, les cimaises louées au mois. S’il voulait que le travail soit payé à sa valeur, il devait passer par des galeries, par des gens qui risquent avec toi au lieu de te louer un mur. Pour ça, il n’y avait qu’une règle : travailler, arrêter les dispersions. Il rangea l’atelier, passa le balai. Les élèves allaient arriver. Il se dit, en voyant la poussière s’amasser, qu’il avait eu raison de garder ces cours : un maigre revenu, oui, mais surtout un fil avec l’extérieur. Sans ce fil, il se serait perdu dans l’atelier comme dans une cave. Les cours tenaient par une mécanique qu’il connaissait : une phrase pour ouvrir la séance sur l’humeur du jour, une attention quand un visage se ferme, un mot ferme quand une toile s’égare. Certains revenaient depuis des années. Il ajustait les tarifs selon les gens, selon le coin, selon ce que le chômage avait déjà mangé ici. Il vida la pelle dans la poubelle et, une seconde, il se demanda combien de temps encore il pourrait faire ça. Les tutoriels poussaient partout ; on apprenait seul, chez soi, sans bouger. Ce qu’on ne trouvait pas en ligne, c’était le groupe, le café, le fait d’être là ensemble, et sa manière à lui de sentir quand la main hésite, quand la peur monte dans un regard, et de la remettre d’aplomb. Il avait encore des expositions prévues cette année. Rien que l’idée le surprenait : l’an dernier il avait couru après ces accords comme après une preuve ; maintenant il sentait surtout le poids de devoir les honorer. Il pensa un instant à annuler. Puis il se rappela qu’il ne supportait plus de voir les toiles s’empiler chez lui, qu’il fallait les expulser de l’atelier, même par des portes qu’il ne voulait plus emprunter. La sonnette tinta. Il regarda l’horloge : trop tôt. À l’entrée se tenait une femme entre deux âges, pochette de cuir sous le bras. « Monsieur — ? » Elle avait écorché son nom. Il ne corrigea pas. « Maître —, huissier de justice. » Le reste du nom s’effaça aussitôt ; il n’entendit que “huissier”. Elle lui tendit un papier, parla d’une contrainte. Il ne retint que ce mot-là. Quand la porte se referma, il resta avec le document à la main. Sans lunettes, il ne lut rien. Il le plia, l’enfouit dans une poche. Les élèves allaient arriver, il ne voulait pas que la bonne humeur balayée avec la poussière lui retombe sur la tête. Il retourna vers l’atelier, reprit sa phrase intérieure, simple, têtue : il ne vendrait plus à la petite semaine. Il serait cher, désormais. Avant d’entrer, il leva les yeux : quelques nuages s’amassaient dans un coin du ciel, mais la lumière tenait encore. illustration Huile sur toile, pb 2019|couper{180}
Carnets | Atelier
26 février 2019
Il avait beaucoup parlé, puis le vide était venu d’un coup, vertigineux, comme après une montée trop longue. Il avait regagné son mutisme familier, cette zone froide où il se recolle dès que les autres ont trop frotté. Dans le silence de l’atelier, il s’assit et regarda ce qu’il avait fait cette semaine. Il passa d’une toile à l’autre sans bouger le corps, seulement les yeux. Peu de chose tenait. Ici une surface trop bavarde, là une facilité de couleur venue pour remplir, ailleurs une idée repeinte au lieu d’être vue. Tout parlait trop, et pour ne rien dire. La question qu’il traînait depuis des semaines lui revint, mais cette fois au ras des pinceaux sales et des cadres empilés : est-ce qu’il peignait parce qu’il en avait besoin, ou parce qu’il ne savait plus comment exister sans ça. Il ne se sentait plus poussé vers le travail. L’élan avait lâché. Il restait l’habitude, la nervosité sèche d’un corps qui continue alors qu’il n’y croit plus, et l’arrière-fond du marché, non pas comme idée, mais comme pression sourde : un prix à tenir, une expo à assurer, un trou dans le compte qui ne se remplissait pas. L’hiver finissait pourtant. La lumière revenait. Les bourgeons du lilas qu’ils avaient planté, S. et lui, s’ouvraient timidement au bord du jardin. Il eut envie d’une cigarette, la main y alla presque, puis il se souvint : il avait arrêté. Il rinça ses pinceaux sous l’eau froide. Le geste le calma une seconde. Comment avait-il pu en arriver là. La soixantaine approchait, et rien ne se redressait. Le mois dernier, rien vendu. Le mois d’avant, rien non plus. Une exposition sans suite, deux coups de fil pour demander un rabais, un virement attendu qui ne venait pas. L’argent manquait, l’urgence l’avait fait peindre en roue libre, comme pour boucher un trou avec de la peinture. Il avait déjà traversé des passages durs, oui, mais cette fois ce qui lui manquait, c’était le petit crédit intérieur qu’on se donne pour tenir. Il se regardait travailler avec une lucidité sans pitié, et la pitié ne servait plus à rien. Il avait eu ses chances, plusieurs même. Mais chaque fois, au moment où quelque chose commençait à tenir, une envie d’ailleurs se levait en lui, non pas héroïque, plutôt un dégoût de la place prise. Il lâchait avant de savoir pourquoi. Il se promettait plus grand, plus vrai, plus indéfinissable, et il ne faisait que déplacer le manque. Il aurait pu admettre qu’il ne cherchait pas la réussite, qu’il en mimait les gestes comme on mime une langue étrangère en espérant qu’elle devienne naturelle. Il se raccrocha à de vieux réflexes. Enfant, après un tour pendable, il récitait deux ou trois Notre Père et se sentait lavé. Aujourd’hui ça ne marchait plus. Alors il rangea. Il balaya l’atelier. Une semaine à peindre jour et nuit avait mis une poussière partout, de la couleur sèche sur le sol, des papiers chiffonnés, des idées noires aussi, dans les coins. En balayant il se revit gamin, sournois et malheureux, cherchant à se faire remarquer pour arracher un peu d’amitié. Le père revenait avec son regard. Au mieux l’indifférence, au pire la moquerie qui coupe. « Toi, tu es un artiste. » Il avait pris ça au sérieux. Il avait construit sa vie là-dessus, d’abord comme on obéit, ensuite comme on défie. Avec le temps il s’était fabriqué une histoire supportable : si le père crachait sur les artistes, c’est qu’il en portait un en lui et qu’il s’était dégonflé. Et lui, le peintre, aurait pour mission de payer la dette, de réussir à sa place. Cette idée l’avait tenu des années. Elle le fatiguait maintenant. Elle laissait une vanité épaisse dans la gorge, et pourtant il voulait sauver un petit coin de justesse, un reste de poésie à ne pas vendre. Il pensa au père et à lui dans cette tentative absurde de rachat, et sentit que quelque chose, là, touchait sa limite. Il était encore dedans quand S. apparut sur le seuil. Elle tenait une feuille, quelques notes, la liste des choses à régler avant l’exposition : appels, accrochage, cartons, horaires. Elle dit son prénom, le ramena d’un coup dans le présent. Il la regarda. Les mots ne vinrent pas. Il s’enfonça un peu plus dans son silence, parce que c’était le seul endroit où, pour l’instant, il tenait encore. <small< illustration huile sur toile, détail pb 2019|couper{180}