fictions brèves

Ici se rassemblent des fragments narratifs à la frontière du rêve, du souvenir, de la fable. Chaque texte est une tentative condensée, parfois minimale, parfois traversée de dialogues ou de silences qui en disent plus qu’un récit achevé. Ce ne sont pas des nouvelles classiques : souvent sans chute ni intrigue, mais des scènes mentales, des instants volés à l’indicible. Certaines relèvent de la microfiction, d’autres adoptent une voix théâtrale ou introspective, flirtant avec l’absurde. Ce sont des éclats de fiction, des condensations de mondes possibles, où reviennent des figures spectrales, des alter ego, des voix qui se dérobent. La fiction n’est pas un décor : elle est le moyen de percer la réalité autrement, de faire vaciller le quotidien.

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Carnets | Atelier

25 février 2019

Ce jour-là encore il avait fait ce qu’il faisait toujours quand il se sentait coincé : il l’avait regardée et, en deux phrases, avait trouvé où la piquer. Cinq minutes de répit pendant qu’elle encaisse et réfléchit. Puis la sortie, la veste, l’air dehors, ou le mutisme devant la télévision. Sauf que là, elle avait levé les yeux et dit calmement : « Arrête de penser pour moi. » Et il était resté planté, bête, sans prise. Il aurait trouvé une pirouette plus tard, il savait faire. Sur le moment il ne voulait plus rien, juste du silence. Il prit sa veste et sortit. Dehors il faisait beau, un de ces beaux jours qui donnent envie d’être ailleurs que dans une pièce à se défendre. Il marcha jusqu’aux quais, là où l’eau est tenue tranquille entre les pierres. Les premiers bateaux de plaisance étaient amarrés, bien alignés, les mâts tremblaient à peine et leur reflet faisait des lignes lentes dans la surface. Il imagina ce que ça devait être d’avoir assez d’argent pour s’offrir ça : un bateau, une place, une sortie possible. Autrefois il avait aidé deux amis à en construire un au bord de l’Oise. Des mois à poncer, visser, stratifier sous la pluie et le froid, à y croire avec les mains. Et puis un soir le bateau avait disparu. Plus de coque, plus d’hommes. Il était rentré chez lui avec sa caisse à outils et un vide dans le ventre, comme si on lui avait retiré d’un coup quelque chose qu’il n’avait pas su nommer. Les années avaient passé vite après ça. Il avait rangé ses envies de navigation avec le reste : les rêves de jeunesse, l’idée d’une liberté simple. Il sortit une cigarette, en alluma une. Le soleil lui chauffait la nuque, presque tendre. Il s’assit sur un banc pour rester avec cette sensation, la regarder sans la chasser. Il finit par s’endormir. Quand il rentra, son couvert était mis sur la table. Il s’arrêta une seconde dans l’entrée, surpris par ce détail. Sur la cuisinière, une casserole attendait, froide. En soulevant le couvercle il retrouva du ragoût de mouton, son plat préféré. Il alluma le gaz, puis passa au salon. Il l’appela, une fois, deux. Il traversa l’appartement, ouvrit une porte, puis une autre. Rien. Il alluma la télévision, comme on se donne un bruit pour ne pas entendre le silence. Un télé-crochet passait. Il se rendit compte qu’il ne connaissait plus rien à ce qu’ils chantaient. Des voix propres, des refrains neufs, et pas un souvenir accroché, pas une joie, pas même une mauvaise. Ça le noircit. Il se dit qu’il avait lâché ça aussi. L’émission finissait quand une odeur de brûlé lui prit la gorge. Il se leva d’un coup. La fumée remplissait déjà la pièce. Dans la casserole, le ragoût était devenu une croûte noire. Il ouvrit grand la fenêtre, posa la casserole dans l’évier et la noya d’eau froide. Il resta un instant debout, la vapeur au visage, et se demanda où elle était. Il alla à la chambre, ouvrit les placards. Les étagères étaient nues. Les cintres avaient disparu. Il ne dit rien. Il revint à la cuisine, trouva du jambon au frigo, un reste de pain. Il se fit un sandwich. Puis il retourna s’asseoir devant la télévision, avec ce goût de brûlé encore dans la maison et quelque chose de vide, maintenant, partout ailleurs.|couper{180}

fictions brèves

Carnets | Atelier

24 février 2019

La bouteille de vin blanc était posée sur la table de la salle à manger. Pour l’enfant, cela voulait dire que le père ne rentrerait pas ce jour-là. La mère avait disposé les lettres en cercle, puis un verre au milieu. Une cigarette, deux, et on sonnait : l’amie de Madagascar arrivait, celle qui habitait tout au bout de la résidence pavillonnaire. Dans la maison, l’odeur de poulet grillé montait déjà, chaude, un peu trop insistante. À l’étage, recroquevillé sur son lit, l’enfant feuilletait une bande dessinée ; les super-héros sauvaient le monde, encore, et il s’en lassait. Il ouvrit la porte du dressing, alla jusqu’au fond, poussa la trappe des combles. Là-haut il faisait demi-noir, un noir doux où l’on respire mieux. Les combles venaient d’être isolées par Fred, le voisin d’à côté, celui qui vivait avec l’hôtesse de l’air “pas d’équerre”, disait le père en ricanant. L’enfant se rappelait surtout la première fois où il avait vu l’hôtesse : ses yeux verts toujours brillants, recouverts d’une fine humidité, comme si la larme était prête mais ne venait jamais. Il avait fini par comprendre qu’elle ne pleurerait pas. Son regard glissait alors, malgré lui, vers la poitrine moyenne, puis vers les jambes interminables qui finissaient par des pantoufles ou par des talons aiguilles. Elle lui donnait des cours particuliers d’anglais ; il apprenait lentement et n’y mettait pas d’urgence. Certains mercredis après-midi, quand elle était de repos et que Fred travaillait chez eux — isolation, bibliothèque du père, mousses à gratter sur le toit — l’enfant allait de l’autre côté de la haie. Ce jour-là, assis dans la pénombre des combles, il entendit sa mère crier son nom depuis le rez-de-chaussée. Il jeta un dernier coup d’œil aux couches d’isolant entre les solives ; il ne manquait plus, disait Fred, que les plaques de placoplâtre pour “faire propre”. Il referma la trappe et descendit. Au salon, la bouteille de blanc était presque vide. L’hôtesse était là aussi, entrée sans qu’il ait entendu la sonnette. Les trois femmes mangeaient des sandwichs au poulet “pour ne pas perdre de temps” et parlaient déjà de faire tourner le verre, de savoir “un peu plus” sur leurs vies antérieures. La femme de Madagascar reposa soudain son sandwich dans l’assiette commune. Elle dodelina de la tête, roula des yeux terribles, réclama une cigarette tout de suite. La mère ouvrit une soucoupe, y posa deux ou trois anglaises à bout doré, ajouta un petit verre de schnaps. Le vieux chef malgache qui venait de s’emparer du corps de l’amie se calma aussitôt. Il débita une rafale de mots rauques que l’enfant comprenait à peine. Cela dura le temps de deux cigarettes. L’enfant mangea le sien vite, le regard happé par une cuisse de l’hôtesse, par quelques poils fins qu’il distingua, et ce détail le troubla sans qu’il sache comment ; il revint alors à la voix du vieux chef et à ses gestes agités. Quand le chef se tut, elles passèrent à la salle à manger. La mère fit un détour par le cellier où elle cachait ses bouteilles, revint avec un sauvignon, le posa sur la table : “On reprend son verre, s’il vous plaît.” Puis elle appela l’enfant et dit simplement : “Tu peux rester si ça te fait plaisir.” Il hésita une seconde, pensa à sa chambre, à ses BD relues mille fois, à l’ennui ; il resta. Il grimpa sur une grande chaise et se plaça avec elles autour du cercle de lettres. “Pose ton doigt sur le bord du verre sans le pousser.” Il posa son doigt à côté des leurs. La mère demanda : “Y a-t-il un esprit disponible pour répondre à nos questions ?” Le verre se mit à bouger. L’enfant sentit sa main se raidir ; il fallut qu’il retienne sa force pour ne pas pousser. Il accompagna le verre jusqu’à la première lettre, et l’idée d’un univers qui s’écroule lui traversa la poitrine comme un courant d’air froid. Elles posaient une question, le verre glissait de lettre en lettre, les lettres faisaient des mots, les mots une phrase courte. Il apprit qu’il avait été scribe sous un pharaon de la 1re dynastie, puis poète antique nommé Ésope, puis d’autres vies encore, déroulées à toute vitesse. Et soudain le verre épela autre chose : un Juif anonyme, gazé à Auschwitz. La phrase tomba au milieu de la table. Les femmes lurent, se turent un instant, puis reposèrent leurs doigts. La journée finissait. Dehors il avait fait un temps splendide. Plus tard, quand la mère et l’enfant se retrouvèrent seuls, elle ouvrit la grande baie vitrée pour “aérer un peu”. Les cris des martinets entrèrent avec les dernières lueurs du soleil. L’enfant le sut alors, avec une certitude sourde : le père ne rentrerait pas ce soir-là. Ils allumèrent la télévision. illustration acrylique sur papier 2001|couper{180}

fictions brèves

Carnets | Atelier

24 février 2019

Il y avait un homme dans cette ville qui ne prenait jamais les transports en commun. Il marchait. Il marchait même quand il aurait pu gagner une heure, même quand la pluie tombait en biais. Il avait compris que ses pensées prenaient le pas, qu’elles se mettaient à tourner à la vitesse de son corps, et il aimait cette façon d’être tenu par un rythme simple : un pied devant l’autre, et l’esprit qui suit. Un soir, en rentrant de son bureau à l’autre bout de la ville, il aperçut une femme à quelques mètres devant lui. Il ne voyait pas son visage. Il voyait seulement la façon dont elle occupait le trottoir : une nuque droite, une épaule légèrement plus haute que l’autre, un sac porté trop bas, comme si elle ne voulait pas y penser. Sa marche avait un accent, un petit déséquilibre élégant qui la rendait tout de suite reconnaissable. D’habitude, quand une passante lui plaisait, il accélèrait pour la dépasser, juste assez, puis se retournait d’un coup d’œil, vite, avant de se sentir ridicule. Et presque toujours il était déçu : le visage n’accordait pas la promesse de la silhouette, ou bien c’était lui qui avait rêvé trop vite. Ce soir-là, il n’eut même pas l’énergie de tenter le jeu. Il resta derrière, à la même distance, comme si le hasard avait choisi pour lui. Ils avancèrent ainsi pendant une demi-heure, peut-être davantage. Ce n’était pas la poursuite qui l’étonnait, c’était sa durée : aucun des deux ne coupait par une rue transversale, aucun ne prenait la tangente. Le même trajet, le même débit de pas, la ville qui se replie autour d’eux sans rien dire. Il s’en servait comme d’un fil pour oublier la fatigue qui descend dans les jambes, les pieds qui chauffent dans les chaussures, et aussi pour ne pas penser trop tôt au vide du soir. Quand ils arrivèrent devant son immeuble, il commençait déjà à se demander ce qu’il allait manger — une soupe, un morceau de fromage — et s’il allumerait la télévision ou non. C’est là qu’il vit la femme s’engouffrer sous le porche. Son porche. Elle eut comme une hésitation, un bref arrêt au seuil, une main remontée à la bretelle du sac, et elle entra d’un pas sec. Il ralentit d’un coup, presque inquiet de faire du bruit. Il entendit la lourde porte d’entrée se tirer, puis les pas sur le carrelage, nets, pressés, avalés par le corridor jusqu’à l’ascenseur. Le battant se referma, étouffé. Alors seulement il entra. Le hall n’était plus tout à fait le même. Un parfum fruité, très léger, flottait encore dans l’air, comme si quelqu’un venait de passer exprès pour le laisser là. Il leva les yeux vers la cage d’ascenseur, tendit l’oreille. L’arrêt, un seul, au palier de son étage. L’ascenseur redescendrait trop vite s’il l’appelait. Il prit l’escalier. Le silence le prit à la gorge dès le premier étage. Pas de sonnette, pas de porte qu’on heurte, pas de voix derrière un judas. Rien. Plus il montait, plus ce rien devenait une présence. Il posa la main sur la rampe, leva la tête vers le haut, sans voir autre chose qu’un cône de marches. À l’avant-dernier palier, son souffle se mit à tirer court. Une douleur sourde lui mordit la poitrine, puis glissa dans le bras gauche comme un fil chaud. Il s’arrêta une seconde, serra la rambarde, puis continua, vexé presque de ce ralentissement. Et au dernier tournant, il la vit. Elle était immobile devant sa porte, de dos, comme si elle attendait un signe qu’il n’avait pas encore donné. Il toussa pour signaler sa présence. Elle se retourna lentement. Il eut à peine le temps de saisir l’ovale du visage, une lueur dans les yeux, et tout se déroba. Le mur se mit à tourner, la rampe lui échappa, ses genoux plièrent sans qu’il comprenne. Il bascula, non pas dans une rue perpendiculaire cette fois, mais dans un autre plan, plus sec, sans retour, et il s’effondra sur le palier comme un manteau qu’on lâche. Ensuite il n’y eut plus que le bruit de sa respiration qui s’éteint, et l’odeur légère du parfum qui restait là, suspendue. illustration Acrylique et fusain sur papier 1998|couper{180}

fantastique fictions brèves

fictions

19 décembre 2018

Cela commença par un frisson, dû sans doute aux nuits d'insomnie, à ces mots jetés sur le papier comme on remplit des sacs poubelles. Puis le tremblement gagna tout mon corps, avec cette sensation de froid glacial. Nous étions en août. Les voix des grands Zaïrois montaient de la rue des Poissonniers, mêlées aux cris des martinets. Même fenêtre fermée, je les entendais. Des odeurs de chevreau grillé les accompagnaient - cette viande brûlée m'était insupportable. En me levant pour boire, je constatai qu'il ne me restait presque plus de tabac. En fouillant mes poches, un billet de 50 francs tomba comme une manne. Providence de mon désordre. Je descendis, évitant la concierge absente, et m'engouffrai dans la chaleur du soir. Traversant à grandes enjambées la cohue de Chateau-Rouge, ses odeurs de piment et de sueur, j'atteignis enfin la rue Custine. Peu à peu, je ralentis, la rage retombant. Les platanes formaient une haie d'honneur vers Jules Joffrin. Ce fut dans ce café que je m'arrêtai. Après une bière, en sortant des toilettes, je la vis - une femme sans âge, mal fagotée, ivre. Nous nous accrochâmes l'un à l'autre sans détour. « On va chez toi ? » Je me souviens encore, des années après, de son humiliation : « Vas-y bon Dieu, baise-moi ! Plus fort ! » Mais je restais d'une mollesse insultante. Au quatrième « Qu'est-ce tu fous, connard ? », je me levai, me rhabillai et la flanquai dehors. « Et tu crois que c'est gratuit ? » Je lui tendis le billet de 50 francs. Elle partit sans demander son reste. Assis sur mon lit, une migraine me terrassant, je mis la bouilloire en route. Et je me mis à rire. D'abord léger, puis tonitruant, jusqu'à l'hystérie - vidant mes poumons de l'air vicié de ces dernières heures. J'ouvris la fenêtre sur la nuit qui enveloppait les façades de craie. Une cigarette, une respiration lente. Le calme revint. Dans le couloir, la folle rentrait chez elle. Ses hurlements étouffés, ses grattements aux murs, puis plus rien. Je crois que c'est à partir de ce jour que j'ai décidé de ne plus écrire une seule ligne. Nous fabriquons des objets dans l'instant, mus par des intentions multiples, tant la confusion de vivre se mêle dans l'être et l'avoir. Pour retrouver la clarté, il faut bien plus biffer qu'ajouter. Mais comment se séparer du trop-plein ? Comment retrouver la faim, la soif naturelles ? Dans la régularité, peu à peu, le chaos - cent fois, mille fois revisité par la mémoire mensongère - laisse l'eau troublée malgré tous les efforts. Sans doute parce que ces efforts ne servent qu'à conclure que notre lucidité n'est rien d'autre que la dernière de nos illusions.|couper{180}

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