Phrases-Février 2026
4 février 2026
Parfois, quand j’ai le temps, j’observe, retenant ma respiration ; à l’affût ; et si je vois quelque chose, je pars comme une balle et saute sur les lieux, mais la tête, car c’est le plus souvent une tête, rentre dans le marais ; je puise vivement, c’est de la boue, de la boue tout à fait ordinaire ou du sable, du sable…Ca ne s’ouvre pas non plus sur un beau ciel. Quoiqu’il n’y ait rien au dessus, semble-t-il, il faut y marcher courbé comme dans un tunnel bas. Henri Michaux , Mes propriétés Extraits de L’espace du dedans [mot-clés : écriture de l’interstice]
THE ancient fable of two antagonistic spirits imprisoned in one body, equally powerful and having the complete mastery by turns — of one man, that is to say, inhabited by both a devil and an angel — seems to have been realized, if all we hear is true, in the character of the extraordinary man whose name we have written above. Willis Death Of Edgar A. Poe. By N. P. Willis. Nathaniel Parker Willis, “Death of Edgar Poe,” Home Journal (New York), October 20, 1849. [mots-clés : traduire, trahir, adapter]
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Carnets | Phrases
Phrases-Janvier 2026
7 janvier 2026 Tous les matins du monde sont sans retour. Et les amis. Tacite dit qu'il n'y a qu'un tombeau : le cœur de l'ami. Il dit que la mémoire n'est pas un sépulcre mais une arrestation dans le passé simple. Cette arrestation veille ; elle guette et interdit le retour. Il dit que le séjour où résident ceux qu'on a aimés n'est pas l'enfer ; que la douleur où s'anéantit l'âme qui aime n'est pas un séjour mais une rage ; que sur l'image de cire n'ont été portés qu'un âge et une expression. Seul l'ami — écrivait jadis Cornelius Tacitus dans sa villa d'Interamne — blessé par l'abandon, mais point désorganisé par la souffrance, peut conserver la trace du son et du flux où se distribuait la voix. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : amitié, résider, abandon, Tacite] 8 janvier 2026 La maîtrise n'est qu'une adresse de la maladresse. (Le défaut de mon pouvoir sur elle, plus l'étrangeté absolue de son pouvoir, font un temps une manière d'assurance. Sans doute est-ce par ce qu'elle « m'aveugle » que je « perçois » ce que je perçois. Mais non aveugler un aveugle ». Le redoublement — la réflexivité — est ici sans détermination. Pour user d'une autre figure, l'ombre que fait la langue sur les corps, ils ne peuvent la dire, la bouche étant trop obscure, que cette ombre s'y porte.) Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : maladresse, adresse,pouvoir] 9 janvier 2026 Entre la langue et la voix engrenée sur le souffle d'un corps. Page et livre seraient seconds, inessentiels, dénués d'autonomie dans leur matière, dans leur histoire, dans leur pouvoir. Les livres seraient des accidents dans la médiation du sonore. Le livre ne serait qu'un blanc (le piège d'un blanc) entre la voix et son énonciation. Blanc comme air. Noir comme le corbeau. Blanc comme l'aérant de la page. L'ajourant. Mais loin de s'absorber dans l'habile enchevêtrement des fictions qui le composent, il céda moins à l'attrait des aventures rapportées qu'aux pouvoirs exercés par les rythmes successifs des phrases. À mesure que j'y prête attention et que mon corps se plie à son pouvoir, au vide en moi, par lequel elle sonne, je reconnais que cette voix n'existe pas. « Visiblement, dit-il à part soi, ahanant sur son mot à mot, cette langue est à bout de rouleau ! Cela saute aux yeux ! C'est là un reliquat de compte, un mauvais rebut, sans invention, ni expédient, ni recours, qui ne tient plus rien en réserve. La mort sans conteste a tout à fait paralysé ses pouvoirs ; l'impotence, l'imbécillité et le froid l'ont gagnée. Ils la transissent ; ils l'entravent au point de l'immobiliser. Une langue vivante, c'est un véritable coma ! Et le dictionnaire un tas de bûches ! » Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : langue, voix, accident,médiation sonore, livre, blanc, ajourant] 12 janvier 2026 Longtemps, à des reprises diverses, il lut ce livre. Il y emprunta sans compter, adaptant de longs contes, transformant parties ou tout, relevant tel trait, amplifiant tel tour, extrayant telle intrigue seconde. Mais loin de s'absorber dans l'habile enchevêtrement des fictions qui le composent, il céda moins à l'attrait des aventures rapportées qu'aux pouvoirs exercés par les rythmes successifs des phrases. Sans doute chacun cherche-t-il à se faire reconnaître de ceux qu'il connaît — mais chacun cherchant dans ce cas à se faire reconnaître « le même différent », ne serait-ce que pour pouvoir être reconnu. (Une langue morte : une langue écrite, seulement écrite. Elle ne suppose pas qu'un corps lui prête sa voix. Ne cherchant que l'intransposable en elle, elle délaisse la communication, s'éloigne des corps. Non seulement elle n'a plus à être dite, elle cherche à ne plus pouvoir l'être. Or cette notion ne réfère pas au statut hypothétique des langues. Elle s'échange à la notion de « livre ».) Toute citation est — en vieille rhétorique — une éthopée : c'est faire parler l'absent. S'effacer devant le mort. Mais aussi bien l'insistant rituel selon lequel on mangeait le corps des morts, ou celui du dieu. Sacrifice pour s'en préserver, pour contenir ce pouvoir en le découpant en morceaux et en l'ingérant pour partie. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : éthopée, citation, rhétorique, absence, sacrifice] Ce qui frappe d’abord, c’est le régime cognitif : synthétiser comme compression. Le verbe suppose qu’il y a du “trop” et qu’il faut en faire du “moins”, sans perdre l’essentiel. C’est une promesse séduisante : obtenir le bénéfice de la complexité sans payer son coût. Lire sans lire, comprendre sans traverser, décider sans s’embarrasser. Dans un monde saturé d’informations, cette promesse est devenue un idéal de survie. Mais elle contient aussi une métaphysique discrète : l’essentiel existerait indépendamment des formes, comme un noyau qu’on pourrait extraire. Or, dans l’écriture, l’essentiel n’est pas un noyau naturel ; c’est une construction. Ce qui compte n’est pas seulement ce qui est dit, mais comment cela est dit, à quel endroit, dans quelle séquence, avec quelles nuances, quelles hésitations, quelles résistances. La synthèse coupe souvent ces forces-là parce qu’elles sont difficiles à “faire tenir”. EcrireClair.net - Sébastien Bailly [mots clés : synthétiser] 13 janvier 2026 Souvent il partait en barque au pied levé, avec seulement deux livres, un fourneau à thé et un nécessaire d'écriture. Dans chacune de ses barques, pour pouvoir partir dans la précipitation de l'envie, il laissait entreposé un matériel de pêche complet, une canne de bambou, des hameçons, une boîte de cendres pour se nettoyer les doigts ou l'anus, une balance pour recueillir les poissons. Toutes les bibliothèques, comme les langues, sont toujours nées de pillages, confiscations, transferts de trésors, d'hommes, de pouvoirs, de dominations, de narcissismes, de soupçons et de censures, d'apparats et de louanges, de gestes somptuaires et de proclamations d'interdits. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : occurence, pouvoir] 14 janvier 2026 Comme il peut être « mis en musique » : poème « mis en page ». De même qu'une voix se pose : il semble que la page pose la voix. Dans son rythme, ses blancs, il semble que sa matière s'assujettit à l'énonciation qui sera faite d'elle : non dans le présent de son inscription. Mais dans l'ultériorité des souffles et des vents où elle périra aussitôt, rongée par l'air, après qu'elle aura, un temps d'instant, sonné. S'il est vrai que la ponctuation d'un livre est plus affaire de syntaxe que de souffle, il reste que parfois pareille voix fictive parcourt effectivement le corps. Même, quand le livre est très beau, elle fait penser que la lecture n'est pas si loin de l'audition, ni le silence du livre tout à fait éloigné d'une « musique extrême » — encore qu'il faille affirmer aussitôt qu'elle est imperceptible. En 1532, en Avignon, Jean de Chaney substitua aux notes de musique losangées des notes arrondies gravées par Étienne Briard. La musique évoque son défaut. Lire y sombre un tout petit peu — quelques frémissements qui se lisent encore parfois, à peine, sur le bord des lèvres de ceux qui lisent, et qui font songer à une envie de pleurer qu'on réprime. Quand le silence de la lecture m'angoissait, ou quand la position de la lecture m'enfourmillait, je faisais de la musique. Parfois je traversais le pont alors tout neuf qui mène d'Ancenis à Liré. J'avais le sentiment de quitter la musique pour le silence. De quitter le XIXe siècle (à quoi me faisait inévitablement penser le marché d'Ancenis, Julien Gracq enfant venant en carriole prendre des leçons de musique chez ma grand-tante, contre laquelle il a conservé beaucoup de vitupération) pour le XVIe siècle ; de quitter les hommes pour les poissons ; Dieu pour la rive de sable ; les touches et les jeux d'ivoire et le son qui tonitruait et qui hérissait d'émotion les cheveux et le centre du dos pour leur substituer la lecture silencieuse comme la pêche silencieuse. Il y avait un nid, un pont, une musique grave dans l'église froide qu'on pouvait apercevoir de loin ; et un fleuve magnifique où on se noie et qu'il fallait traverser précipitamment. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : Musique, silence] 15 janvier 2026 C'est ainsi que j'allais lire à Liré. Il y avait un lieu que j'aimais qui était le futur du verbe dont j'allais faire ma vie. Il y avait un nid, un pont, une musique grave dans l'église froide qu'on pouvait apercevoir de loin ; et un fleuve magnifique où on se noie et qu'il fallait traverser précipitamment. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : Musique, silence] 16 janvier 2026 On a souvent noté que l'art moderne depuis le romantisme — à l'image des mœurs dans nos sociétés depuis le romantisme, et avec le remarquable appoint de deux guerres presque mondiales — était caractérisé par l'aversion contre les formes de la tradition, par la haine révulsée des conventions, par le souci de se différencier d'autrui à tout prix et par le discrédit frappant le souvenir des morts. On a appelé cela de noms différents : romantisme, expressionnisme, modernité, déformalisation etc. Aucune attitude, aucune œuvre, aucune mode vestimentaire, aucune coiffure, aucun sentiment ne doit être répété. À quelque situation ou à quelque émotion que ce soit, on est tenu de répondre originalement. Cet interdit frappe tout comportement traditionnel, toute formule rituelle, toute pratique artisanale. Ne pas respecter le maître : se distinguer du voisin. Toute forme lance un défi et cette obligation à l'invention pèse d'un poids plus lourd encore que l'asservissement à un modèle préétabli. Cette exigence est passionnante. Je ne suis pas très assuré du désir qui la sous-tend. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : situation] 17 janvier 2026 Les mots déménagent dans le monde les êtres qu'ils évoquent. Cette capacité, qui est celle des fées, est un pouvoir qui emplit d'épouvante. Avec les mots je transporte avec moi où je veux le nuage, la douleur, Nausicaa apparaissant sur la grève, la guerre des Boers, une petite primevère jaune. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : nuage] 21 janvier 2026 Et je dirai que mieux valent les leurres de la subjectivité que les impostures de l’objectivité. Mieux vaut l’Imaginaire du Sujet que sa censure. Roland Barthes La préparation du roman, 2 décembre 1978. [mots-clés : censures] 25 janvier 2026 Cette transformation est active : je sens que la Photographie crée mon corps ou le mortifie, selon son bon plaisir (apologue de ce pouvoir mortifère : certains Communards payèrent de leur vie leur complaisance à poser sur les barricades : vaincus, ils furent reconnus par les policiers de Thiers et presque tous fusillés). Roland Barthes La chambe Claire [Mots clés : poser, pouvoir] 26 janvier 2026 [...] Cette impasse est un peu celle de Brecht : il fut hostile à la Photographie en raison (disait-il) de la faiblesse de son pouvoir critique ; mais son théâtre n’a jamais pu lui-même être politiquement efficace, à cause de sa subtilité et de sa qualité esthétique. Roland Barthes La chambe Claire [Mots clés :Brecht ; critique, photographie, pouvoir] 28 janvier 2026 Il y a d'abord des images, familières ou obsédantes ; des cartes étalées que tu prends et reprends sans cesse, sans jamais parvenir à les ordonner comme tu le voudrais, avec cette impression désagréable d'avoir besoin d'achever, de réussir cette mise en ordre, comme si d'elle dépendait le dévoilement d'une vérité essentielle, mais c'est toujours la même carte que tu prends et reprends, poses et reposes, classes et reclasses ; des foules qui montent et descendent, vont et viennent ; des murs qui t'entourent et dont tu cherches l'issue secrète, le bouton caché qui fera basculer les parois, s'envoler le plafond ; des formes qui s'esquissent, s'esquivent, reviennent, disparaissent, s'approchent, s'estompent, flammes ou femmes qui dansent, jeux d'ombres. Georges Perec, Un homme qui dort édition Folio page 21 [Mots clés :Carte, prendre et reprendre, murs, jeux d'ombres]|couper{180}
Carnets | Phrases
décembre 2025 | phrases
02 décembre 2025 Évidemment, les relations humaines étaient réduites ; seul quelquefois, un collègue gymnaste grimpait jusqu’à lui en montant par l’échelle de corde ; ils s’asseyaient tous les deux sur le trapèze et restaient à bavarder, en s’appuyant sur les cordes, à droite et à gauche ; ou bien des ouvriers venaient réparer le toit et échangeaient avec lui quelques mots par une fenêtre ouverte ; ou bien un pompier venait vérifier l’éclairage de secours sur la galerie d’en haut et lui lançait un mot respectueux, mais difficile à comprendre -- Franz Kafka, le Trapéziste, Artistes de la faim et autres récits, traduction Claude David. [mots-clés : altidude, isolement, humour ] Ainsi sommes nous à ce point obsédés par nos propres vies, langage désormais, que l’insistance s’est déplacée. L’insistance persiste centriquement, de sorte que là où l’on cherchait jadis un vocabulaire pour idées, on recherche maintenant des idées pour vocabulaire. -- Lyn Hejinian : Si écrit c’est écrire (trad.Martin Richet) Tombeau des envois électroniques [mots-clés : blanc, typographie, poésie vs pensée] 03 décembre 2025 Et moi, dans ces deux minutes qu’il a fallu pour que les doigts enfilent ces lignes sur le clavier blanc, c’est se souvenir d’une période lointaine, un été dans une ville précise, où lire les russes, Dostoievski puis Tolstoï, et encore Tolstoï puis Dostoievski, avait duré plusieurs semaines et que de la même façon parfois sortir éberlué dans la ville sans même plus savoir ses heures, fin de la digression ! -- François Bon, pdf du 3 décembre 2025, Lovecraft carnet 1925 [mots-clés : Radcliff, Lovecraft, roman Gothique, athmosphère de lecture échangée, souvenirs de lectures personnelles, Girard et Dostoievski, critique dans un souterrain, peut-être 1988, chambre 30, Paris] 04 décembre 2025 Question de circonstance. Non pas, puisque César, commentateur de ses propres guerres, lorsqu’il écrit trois pages sur les mœurs de ceux qu’il combat, donne la plus grande place aux druides gaulois : ils connaissent l’écriture et se servent, dit-il, de l’alphabet grec, pour les comptes publics et privés. Mais ceux qui suivent l’enseignement des druides doivent mémoriser par cœur des milliers de vers, dit César, l’ordre des mots est important : ils estiment que leur religion ne leur permet pas de confier à l’écriture la doctrine de leur enseignement. Ce qui a écrit les tables que va chercher Moïse n’a pas de figure ni de représentation, mais on va le chercher à travers toutes les figures réunies de l’hostilité et de l’effroi. À ce prix, où l’homme se conquiert sur lui-même, ce qu’on ramène ne vient pas de l’homme. Alors, quand on saura imprimer, à la fin du quinzième siècle, on ne doit pas s’étonner que l’inventaire du vivant, planches d’anatomie, flores, bestiaires, soit la première tâche du livre. -- François Bon, Apprendre l'invention 2011 [mots-clés : vie et mort, l'oral et l'écrit ] 05 décembre 2025 J’ai suggéré les mots « Esor umhrarum sum » mais n’étant plus sûr de rien dans ma vieillesse, je me rendis à la bibliothèque de Brooklyn, rue Montague, pour vérifier si ma formulation était aussi idiomatique que possible. --Howard Philipp Lovecraft Dans une lettre de 1926 reçu par PDF ( Une année avec Lovecraft, le carnet de 1925, François Bon [mots-clés :Précision, effort, amitié, orgueil ] Quel début au monde, quand il a fallu des siècles pour que seulement la question du début se pose comme telle. -- François Bon, Apprendre l'invention [Mots-clés : Le temps, la relecture, la ( bonne ?) question] Depuis vingt ans, Jean Vignol écrivait des romans-feuilletons pour les journaux populaires, des romans où il n’était question, comme de juste, que d’assassinats et d’enfants substitués à d’autres dès le berceau. Il n’était vraiment pas plus maladroit que ses rivaux dans cette spécialité. Si jamais vous faites une dangereuse maladie – ce dont Dieu vous garde ! – et si vous ne savez comment remplir les heures d’ennui d’une longue convalescence, lisez les Mystères de Ménilmontant, qui n’ont pas moins de vingt-cinq mille lignes. Vous retrouverez là tous les ingrédients accoutumés de cette cuisine littéraire. --François Coppée, Contes tout simples [mots-clés : cuisine littéraire, divertisssement, tromper l'ennui ] Vous avez encore du mal à donner des raisons crédibles et incarnées aux actions de vos personnages. « Je ne sais pas ce qui m’a pris » est une esquive. Dans la vie, on sait rarement, mais en littérature, il faut choisir une raison, même tordue, et la suggérer par un détail. Ce n’est pas de la psychologie, c’est de la nécessité narrative. --Deepseek, lors d'une réecriture de texte [mots-clés : action, fonction, personnage] 06 décembre 2025 « Quelle scie ! se disait-il un soir de veille de Noël, en montant avec lenteur ses cinq étages, car il devenait un peu asthmatique. Quelle scie ! Voilà qu’ils trouvent encore, au journal, que ma dernière machine, Mazas et Compagnie, manque de coups de couteau. Il va falloir que je ressuscite Bouffe-Toujours, mon forçat, que j’ai fait précipiter, il y a huit jours, du haut de la Tour Eiffel, et que je lui fournisse des victimes… Et, après cette complaisance, vous verrez qu’ils refuseront encore de me mettre à vingt centimes la ligne… Ah ! la chienne de vie ! » --François Coppée Contes tout simples [mots-clés : tarifs à la ligne ] 7 décembre 2025 Dans ces pièces hautes et chaudes, des femmes en robe grise ou foncée vont et viennent en silence. Le long des murs, dans la profondeur de petites baignoires métalliques, de minuscules avortons sont couchés sans bruit, leurs yeux sérieux tout grands ouverts. Ce sont les fruits malingres de femmes rongées, sans âme, trapues, des femmes venant des banlieues de bois, plongées dans le brouillard. Les prématurés, au moment où on les amène ici, pèsent une livre, une livre et demie. À chaque petite baignoire, on a accroché un tableau – c’est la courbe de vie du nourrisson. Désormais, ce n’est plus une courbe. La ligne se redresse. Dans ces corps d’une livre, la vie peine, irréelle et languissante. Nous tombons peu à peu dans l’engourdissement, et voici une autre facette imperceptible de cette mort : les femmes qui allaitent ont de moins en moins de lait. Désormais, il n’y a plus ni Razoumovski, ni directrice. Dans les couloirs de Rastrelli, de leur démarche rendue lourde par la grossesse, vont et viennent, tramant leurs savates, huit femmes aux ventres proéminents. Elles ne sont que huit. Mais le palais leur appartient. C’est ainsi qu’on l’appelle : le Palais de la Maternité. Dimanche, jour de fête et de printemps, le camarade Spitzberg prononce un discours dans les salles du palais d’Hiver. Il l’a intitulé : La personnalité miséricordieuse du Christ et les vomissures de l’anathème de la chrétienté. Dieu, chez le camarade Spitzberg, devient Monsieur Dieu, un prêtre devient un pope, un popeux ou, le plus souvent, un “ventripopant” (du mot ventre). Il traite toutes les religions de boutiques de charlatans et d’exploiteurs, il vitupère les papes, les évêques, les archevêques, les rabbins israélites, et même le dalaï-lama, “dont la démocratie tibétaine abusée place les excréments au rang de concoctions curatives”. Pendant la “révolution sociale”, nul ne se targuait d’intentions plus nobles que le Commissariat à l’action sociale. Ses principes étaient empreints d’une grande ambition. Des tâches essentielles lui étaient confiées : redressement immédiat des âmes, règne de l’amour établi par décret, préparation des citoyens à une vie fière et à la commune libre. Le commissariat n’alla pas par quatre chemins pour atteindre ses objectifs. -- Isaac Babel Chroniques de l'an 18 et autres chroniques ( 1916) traduit du russe par Irène Markowicz et Cécile Térouanne sous la direction d’André Markowicz [mots-clés : prématurés, nourrices, fruits malingres, une livre pour être viable, Rastrelli, Maison de la Maternité, l'amour par décret] 09 décembre 2025 Rapporté aux temps verbaux, on pourrait dire que, dans la création artistique, on trouve toujours deux états, le « en faisant », et le « avoir fait » ou le « ayant été fait ». J’irais même plus loin, on est confronté là à la différence entre la vie et la mort. En faisant, on est vivant. Ayant fait, on est mort. -- Jean-Philippe Toussaint , "C'est vous l'écrivain" [mots-clés : coulisses, making off, être vivant en train d'écrire, puis mort enterré dans le livre ] 11 décembre 2025 Au fil des ans, les images que j’ai conservées de ce monde à l’envers se sont mélangées à celles de la salle des pas perdus* de la Centraal Station anversoise ; et aujourd’hui, dès que j’essaie de me représenter cette salle d’attente, je vois le Nocturama, et, quand je pense au Nocturama, j’ai à l’esprit la salle d’attente, vraisemblablement parce que cet après-midi-là, au sortir du parc animalier, je suis entré directement dans la gare ou plutôt je suis d’abord resté un moment sur la place devant la gare, les yeux levés vers la façade de ce bâtiment fantastique que le matin, à mon arrivée, je n’avais fait qu’entrevoir. --Winfried Georg Maximilian Sebald, Austerlitz. [mots-clés : Chiasme, antimétabole ] Si l’on approche néanmoins à juste titre la juxtaposition et la coordination pour les opposer à la subordination, c’est qu’indépendamment de la présence ou de l’absence d’un terme de liaison, les deux premières opèrent sur le mode de l’enchaînement parataxique (qui joue également entre des mots et des syntagmes), alors que la troisième opère par emboîtement hypotaxique de propositions (à l’exclusion de tout autre constituant). --Martin Riegel, Grammaire méthodique du français [Mots-clés : parataxe et hypotaxe] 12 décembre 2025 C’est ma vie qui passe son temps à couper (Ctrl+X) mon écriture. Je n’arrive jamais à m’asseoir suffisamment longtemps pour rédiger deux ou trois pages d’affilée. Je procède plutôt en composant de petits paragraphes de quelques lignes, une quinzaine au maximum, que je couds ensuite entre eux. Dans ses Cahiers, Paul Valéry décrit une expérience similaire : "Mon travail d’écrivain consiste uniquement à mettre en œuvre (à la lettre) des notes, des fragments écrits à propos de tout, et à toute époque de mon histoire. Pour moi, traiter un sujet, c’est amener des morceaux existants à se grouper dans le sujet choisi bien plus tard ou imposé. (Valéry, 1977, p. 245-246)" -- Allan Deneuville Copier-coller : le tournant photographique de l’écriture numérique Lu sur le site Liminaire [mots-clés : Fragments, Valéry (cahiers), Copie, plagiat] 14 décembre 2025 [...]Les « anciens » anges, rappelle-t-il, étaient des messagers, indissociables de la parole divine qu’ils portaient. Ils descendaient vers les humains avec une annonce, un ordre, une promesse. Ils attestaient d’un « en haut » bien réel, structurant notre représentation du monde en un axe clair : au-dessus / au-dessous, le ciel et la terre. Les « nouveaux » anges, ceux qui l’obsèdent, n’ont plus d’ailes, plus de manteaux célestes et, surtout, plus aucun message. Ils marchent « en simples vêtements de ville », parmi nous, difficilement reconnaissables, comme s’ils n’avaient plus de point d’origine identifiable. Il ajoute même qu’il n’est plus sûr qu’il existe encore un « là-haut » : cet endroit aurait cédé la place à un « éternel QUELQUE PART », colonisé par « les structures insensées des Elon Musk de ce monde », ces projets technologiques qui redessinent l’espace et le temps. » --László Krasznahorkai à propos des anges sur le site Actualité via liminaire [Mots-clés : Anges, Kabbale, verticalité perdue ] Sur la première photo, deux couples dansent. Clo avec son mari, à côté d’eux, ma mère et mon père. Ma mère a l’air d’une enfant dans sa robe écossaise, ce profil, c’est celui de ma petite sœur, le temps n’invente rien. --Caroline Diaz, Les heures creuses [mots-clés : similitudes, boite en fer avec photographies de famille] 21 décembre 2025 À la pharmacie, ne sachant pas quelle décision prendre, il téléphone à sa compagne — Allô mon amour et l’irruption de ce mon amour dans l’espace public était troublante, presque indécente, une intimité étalée là, nous plaçant dans une position de voyeuses involontaires. -- Caroline Diaz , Les heures creuses [mots-clés : impudeur, curseur propre à chacun(e) ] Un poème s’écrit dans la tension, et dans l’incertitude de ce qui affleure par surprise. --Pierre Ménard, Liminaire [mots-clés : choix et [déjà] révélation] Le patrouilleur Stephen McPhillips, 27 ans, du poste de police de Westchester dans le Bronx, a été tué sur le coup hier soir par un choc électrique alors qu’il tentait d’ouvrir la portière d’une berline Cadillac qui venait de percuter un lampadaire électrique à l’angle d’Eastern Boulevard et de Pelham Parkwayet d’endommager un câble alimentant un réverbère. --New York times du 21 décembre 1925 ( lu dans le pdf quotidien de F.B sur la vie de Lovecraft à N.Y) [mots-clés : mort idiote, Mario Puzzo , c'est idiot de mourir ] Je suis allé, il n’y a pas très longtemps, sur la tombe de mon père, cela je le sais, et j’ai relevé la date de son décès, de son décès seulement, car celle de sa naissance m’était indifférente, ce jour-là. -- Samuel Beckett Premier amour [mots-clés : Ce que l'on sait — ce jour-là ] 22 décembre 2025 Lorsque j’ai remarqué qu’il utilisait parfois l’adjectif« damn », j’ai craint un instant qu’il ne soit grossier, mais j’ai vite découvert que ce mot était sa seule forme de juron et qu’il était totalement dépourvu de vulgarité. Alors que les vapeurs commençaient à l’envahir, il a griffonné des phrases incohérentes sur le mur avec un crayon à papier. « Le pistolet ne fonctionne pas », pouvait-on lire sur l’une d’elles. En dessous, trois autres phrases moins lisibles : « Je suis toujours debout », « Le gaz m’envahit », « Je m’évanouis ». Deux mots indistincts terminaient ses écrits : « Je dors ». --Mélange HP Lovecraft François Bon, New-York-times du 22/12/1925 [mots-clés : Kenneth Vrest Orton, sympathique, formidable, emphase, absurdité] 24 décembre 2025 – Ha ! ha ! ha ! mais après ça, vous trouverez même du plaisir dans une rage de dents ! vous esclafferez-vous. – Eh quoi ? – Même dans une rage de dents, il y a du plaisir, vous répondrai-je. J’ai eu une rage de dents pendant un mois ; je sais de quoi je parle. Sauf que, c’est le cas de le dire, la rage, on ne la garde plus muette, on geint ; mais ces geignements-là ne sont pas sincères, ce sont des geignements retors, et tout le sel est là, qu’ils soient retors. Ces geignements traduisent le plaisir de celui qui souffre ; s’il n’en ressentait pas de plaisir, il ne geindrait pas. --FÉDOR DOSTOÏEVSKI LES CARNETS DU SOUS-SOL ( traduction d'André Markowitz) [mots-clés : plaisir, rage, dedans] 25 décembre 2025 Vous avez foi en un palais de cristal à jamais indestructible, c’est-à-dire quelque chose à quoi on ne pourra pas tirer la langue en douce ni dire mentalement “merde”. --FÉDOR DOSTOÏEVSKI LES CARNETS DU SOUS-SOL ( traduction d'André Markowitz) [mots-clés : hachis, palais de cristal] 27 décembre 2025 « Il y a des choses merveilleuses à peindre au Mexique, dit-il, et je vais rester à Tehuantepec pendant très longtemps. J’en ai fini avec la civilisation, à part quelques visites occasionnelles, pour le reste de ma vie. » M. Hart s’est lancé avec confiance dans sa quête des « hommes à la poitrine velue ». --New York Times 27 décembre 2025 ( via le pdf sur HPL reçu ce jour [mots-clés : Jules Vernes, Hart, Aventure ]|couper{180}
Carnets | Phrases
Novembre 2025| phrases
01 novembre 2025 Le vrai Bourgeois, c’est-à-dire, dans un sens moderne et aussi général que possible, l’homme qui ne fait aucun usage de la faculté de penser et qui vit ou paraît vivre sans avoir été sollicité, un seul jour, par le besoin de comprendre quoi que ce soit, l’authentique et indiscutable Bourgeois est nécessairement borné dans son langage à un très petit nombre de formules. --Léon Bloy, Exégèse des lieux communs. [Mots-clés : borne, formule] L’enseignement est supérieur. La rentrée est littéraire. La dette est publique. Le secteur est privé. La défense est nationale. Les têtes sont chercheuses. L’intérêt est général. L’intelligence est artificielle. -- Guillaume vissac Septembre 2025 [Mots-clef : Antanaclase, parataxe, parodie] 02 novembre 2025 L’art, les préoccupations intellectuelles, les sciences de la nature, de nombreuses formes d’érudition florissaient très près, dans le temps et dans l’espace, des lieux de massacre et des camps de la mort. C’est la nature et la signification d’une telle proximité qu’il faut examiner. Pour quelles raisons les traditions et les modèles de conduite humanistes ont-ils si mal endigué la sauvagerie politique ? Ont-ils en réalité constitué un frein, ou bien est-il plus sage de reconnaître dans la culture humaniste des appels pressants à l’autoritarisme et à la cruauté ? -- George Steiner , Dans le château de Barbe Bleue [Mots-clef : Humanisme, barbarie] 04 novembre 2025 Et c’est alors que je vis le paon. Du toit en terrasse d’une maison voisine où flottait du linge mis à sécher, il sauta sur le rempart de sacs de sable, s’avança majestueusement jusqu’en son milieu, fit mine de déployer sa longue queue en une roue dont les nombreux yeux devaient simuler un monstre et effrayer tout agresseur potentiel, referma cependant son éventail de plumes à peine entrouvert, comme s’il venait seulement de remarquer que la ruelle trouée de nids-de-poule était déserte, déserte à l’exception d’un taxi qui rampait en arrière suivant une ligne serpentine, déserte : pas un rival en vue, pas un admirateur, pas un ennemi. -- Christoph Ransmeyr, Atlas d'un homme inquiet. [mot-clef : "je vis", Argos, Inde, Penjab, Atelier] Le pouvoir bourgeois fonde son libéralisme sur l’absence de censure, mais il a constamment recours à l’abus de langage." -- Bernard Noël, blog de Joacquim Sené, via Karl Dubostet Descartes [Mots-clef : Sensure, bon sens ] 06 novembre 2025 Si je me réfère à ces pages, c’est parce qu’elles sont consacrées à une idée centrale concernant la possibilité d’une nouvelle poétique en rupture totale avec la « dictature du discours » : « Dans toute grammaire, il y a une logique, et dans toute logique il y a une métaphysique. Si on veut renouveler un langage, ce n’est donc pas en opérant des jongleries verbales, des variétés “novatrices”, à l’intérieur de l’état donné de la langue, c’est en remontant jusqu’à la métaphysique ». C’est ce qu’a fait Heidegger en décelant dans les langues occidentales une pensée métaphysique particulière, « onto-théologique », c’est-à-dire coupée du monde et tournée vers les arrière-mondes dénoncés par Nietzsche. -- Laurent Margantin sur la géopoétique de Kenneth White [Mots-clés : Dictature du discours, grammaire, métaphysique] 08 novembre 2025 « Aujourd’hui la littérature est soutenue par une clientèle de déclassés ; nous sommes donc tous qui aimons la littérature des exilés sociaux et nous emportons la littérature dans le maigre bagage de cet exil. » -- Roland Barthes [Mots-clés : Nuit, gratuité, résistance] Bien que j’aie investi beaucoup d’efforts dans mon univers fictif, je ne pense pas vraiment l’avoir inventé. Je l’ai rencontré par hasard, et j’ai continué ainsi à tâtonner sans méthode précise – en laissant tomber un millénaire par-ci, en oubliant une planète par-là. Des gens sérieux et consciencieux, en le baptisant l’Univers de Hain, ont tenté d’en retracer l’histoire et d’en dérouler le fil chronologique. Personnellement, je l’appelle l’Ekumen, et je pense que c’est un cas désespéré. Son fil chronologique ressemble à ce qu’un chaton retire du panier à tricot, et son histoire est surtout constituée de trous. -- Ursula Le Guin L'anniversaire du monde [mots-clés : Univers, fiiction, ansible, nommer ] 10 novembre 2025 « Le non savoir n’est pas une ignorance, mais un acte difficile de dépassement de la connaissance ». --Gaston Bachelard lu sur le site de Judith Chancrin [Mots-clés : Non savoir, connaissance] 12 novembre 2025 « Ces deux types, le quinteux et le « moitrinaire », ont entre eux d’étranges ressemblances. Le premier modèle les chevauchées à travers l’Europe et les intrigues de la Malmaison ou des Tuileries sur le flux et le reflux de son pancréas. Le second confronte nos défaites à la forme de son nez ou à la coupe de ses cheveux. Il semble que Waterloo ait eu lieu pour fournir de la copie à Frédéric et Sedan pour en fournir à Émile. Nos désastres ont abouti à ces incontinents ». --Léon Daudet (in Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux) [Mots-clés : Plagiat, moquerie] 13 novembre 2025 Ils parlaient une langue étrange, faite de mots empruntés, de concepts mal digérés. -- Georges Perec, Les Choses, 1965 [Mots-clés : jargon, paraître, grégaire] Ils avaient des machines à calculer d'une puissance incroyable, mais plus personne ne savait ce qu'il fallait calculer. --Jules Vernes, Paris au XXe siècle (écrit en 1863, prophétique) [mots-clés : blockchain, disruptif(ve)] La civilisation des machines est une civilisation de l’abdication --George Bernanos, La France et les robots. [mots-clés : responsabilité individuelle, fardeau de la liberté, choix, confort] 14 novembre 2025 La seule tâche de l’artiste, c’est d’explorer des significations possibles, dont chacune prise à part ne sera que mensonge (nécessaire) mais dont la multiplicité sera la vérité même de l’écrivain. --Roland Barthes ( en exergue de TUEURS DE FEMMES À CIUDAD JUÁREZ, 2666) [Mots-clés : Fiction et vérité] Les brouillons de Monsieur Ouine nous apprennent que cette passivité du créateur, si l’on peut dire, atteignait un degré peu commun. Il nous est donné, page après page, d’assister à l’apparition d’abord longuement indécise, puis tout à coup identifiée des images et des mouvements. --Daniel Pezeril ( Cahiers de Monsieur Ouine) [Mots-clés : Rester indécis le plus longtemps possible, orientation des oiseaux] 15 novembre 2025 Oui, mais voilà, ce qui s’impose et saute aux yeux, dès la rue, dès cette rue du vieux Bordeaux, c’est une science infusée du paysage, ce sont des procédures de ruse et de lecture, ce sont des affects presque inconnus et secrets, liés à des lieux éprouvés comme des territoires et parcourus depuis des siècles : appeaux imitant la grive, la caille ou le sanglier, filets à papillons, cordages, épuisettes et autres outils pour la pêche à pied, mais surtout filets et nasses de toutes tailles et de toutes sortes, à grandes ou à petites mailles, extensibles, souples, articulés. -- Jean-Christophe Bailly Le Dépaysement : Voyages en France [Mots-clés : retour, magasin de fourniture de pêche, ruses, armes pour l'attente] 16 novembre 2025 Je ne puis tout bonnement pas croire aux conclusions que je tire de mon état actuel, qui dure déja depuis presque un an, il est trop grave pour cela. Je ne sais méme pas si je puis dire que c’est un état nouveau. Voici ce que je pense en réalité : cet état est nouveau, j’en ai connu d’analogues, je n’en ai pas encore connu d’identique. Car je suis de pierre, je suis comme ma propre pierre tombale, il n’y a la aucune faille possible pour le doute ou pour la foi, pour l'amour ou la répulsion, pour le courage ou pour I’angoisse en particulier ou en général, seul vit un vague espoir, mais pas micux que ne vivent les inscriptions sur les tombes. --Franz Kafka, Journal, 15 novembre 1910 ( Livre de poche, biblio, traduction de Marthe Robert, page 16] Du reste, y a t'il quelqu'un devant qui je ne m'incline pas ? --Franz Kafka, journal , 6 novembre 1916, ( Livre de poche, biblio, traduction de Marthe Robert, page 450] [Mots-clés : atteindre l'os, longueur des textes selon les années ] 17 novembre 2025 Qui, parmi nos aînés, « fait face » aujourd’hui ? Qui nous propose un autre monde, même utopique, une pensée nouvelle, même désespérée ? Depuis quinze ans, quelle voix forte s’est élevée pour nous assurer que nous n’étions pas seuls à nous scandaliser des progrès du matérialisme et de la bêtise ? En guise de doctrine, on nous a offert quelques complots. En guise d’école littéraire, une technique de la ponctuation. En guise de renaissance religieuse, des abbés psychanalystes. En guise de mystique, l’absurde, et en guise de bonheur suprême, une espèce de confort standard. Une nouvelle revue littéraire vient de naître. Elle s’appelle Médiation. Médiation ! Pourquoi pas Compromis ? Notre siècle manquait déjà de cœur. Mais aujourd’hui il y a pire : il est en train de manquer d’esprit. --Jean-René Huguenin, "Une autre jeunesse"- la dernière jeunesse révoltée, édition du Seuil 1965 , page 58 [mots-clés : ritournelle, mélasse] Je la trouvai. Elle était dans le dernier wagon, un des rares compartiments d’où venait la pleine lumière du néon. Belle ou non, je ne sais plus. Très brune. Le double de mon âge. En jupe noire à grandes fleurs rouges, ses cuisses aux trois quarts découvertes, et me regardant fixement, comme je la regardais moi-même, accoudé à la porte. J’étais blond. Les coupe-coupe du train se déchaînaient pour nous, ils affûtaient notre œillade. Elle ne rabattit pas sa jupe sur ses genoux. Je fis durer le duel des regards jusqu’à ce qu’elle ait les joues en feu. J’entrai. Nous n’eûmes pas un mot. Quand je tirai le rideau du compartiment, éteignis le néon et allumai la veilleuse, j’entendis seulement, derrière mon dos, un murmure tomber d’une voix coupante comme un verdict : Cosi, puis un bruit de banquette. Je me retournai vers elle : elle s’était affalée, cambrée et exposée haut à la façon des bêtes, au milieu du siège où s’enfouissaient ses cheveux de suie sur lesquels sèchement je rejetai sa jupe. Pas de temps perdu en paroles ou agaceries, l’extrême, vite. L’assaut, l’épouvante. Quand nos deux machettes se heurtèrent, la mienne pulsant dans le poil d’or, la sienne dans la brèche de houille, elle râla : Mamma mia. Nous jouîmes presque aussitôt. Nous réprimâmes le hurlement effroyable en grognements abjects. --Pierre Michon , j'écris l'Illiade, 2025, Gallimard, page 12 [Mots-clés : Description d'une locomotive, nuit de septembre, grande-ourse] Comme dans J’écris l’Iliade, l’auteur déboulonne l’autel sur lequel on l’a juché de façon anthume et révèle les coulisses de son écriture dramatique : « C’est bien un amphigourique ‘essai autobiographique’, que vous m’avez commandé ? » Avant d’ajouter, réaffirmant la liberté de l’artiste, fût-il soumis à une commande : « Vous vouliez un Rembrandt de Hollande, déjà plein de gloses comme un œuf, L’Homme au casque ou Aristote caressant le buste d’Homère ; et vous avez eu la malchance que je choisisse à la place ce bronze grec dont personne n’a entendu parler ». --Adrian Meyronnet, lu sur Diacritik [Mots-clés :anthume vs posthume, Alphonse Allais, post humius, après avoir été mis en terre, ante= avant ] 20 novembre 2025 J’ai maintenant cent cinq ans, bon pied, bon œil, excellent estomac, une femme adorée, deux enfants septuagénaires, cinq petits-fils et petites-filles et douze arrière-bambins qui font ma joie. Ce sont conditions d’optimisme nécessaires à qui veut raconter sans fiel des aventures passées et douloureuses, car le défaut de ces sortes d’entreprises est souvent de teindre de vieux événements avec une bile récente. La première impression des endroits et des êtres saisit définitivement et crée une image qui ne ressemble point du tout à celle que donne ensuite l’habitude. « Ici, nous dit-il gonflé d’emphase, tous les pouvoirs, toutes les fonctions, toutes les attributions sont aux mains des docteurs. Le peuple est de malades, riches ou pauvres, de détraqués, de déments. --Léon Daudet, Les morticoles. [mots-clés : événements, bile ] 24 novembre 2025 La situation ressemblait beaucoup à une panne de voiture : on pouvait en penser tout ce qu’on voulait, faire des suppositions sur ce qui ne marchait pas, en définitive, il fallait lever le capot et examiner le moteur pour trouver la nature exacte de la panne. Eyre résolut de soulever le capot. --PhilippJosé Farmer, Station du cauchemar 1982 [Mots-clés : Soulever le capot, mettre les mains dans le cambouis] 25 novembre 2025 Le peintre a ceci de commun avec le barbouilleur, qu’il se salit les mains. C’est précisément cela qui distingue l’écrivain du journaliste. --Karl Krauss Pro Domo et Mondo [mots-clés : l'énergie perdue à écrire des articles vs écrire, vanité, avoir rien à dire et l'écrire pour avoir quelque chose à dire ] Le capitaine Blacknaff était partout à la fois. Il activait ses six hommes d'équipage, consultait le vent et la marée, inspectait le large, une main sur les sourcils. C'était un gros gaillard, solidement construit par Bacchus et les Silènes. Bien que son ventre fût un dôme, palais du liquide et du solide, sa tête était restée osseuse. Ses rides de la cinquantaine, tout ensemencées d'un poil roux, n'étaient que le relief et comme le moule d'une contraction hilare du visage, car le rire, large, bruyant, tempétueux, formait la seule manifestation vitale du capitaine Blacknaff, célèbre tout le long de la Tamise par son inépuisable gaieté. Ce rire était en trois actes : d'abord, un tressaillement de toute la personne qui partait des pieds et, par les colonnes des mollets, se transmettait à l'édifice du torse, gonflait le cou et bleuissait les veines ; puis, une dilatation générale de la face où les yeux, la bouche s'écarquillaient, celle-ci découvrant trente-deux crocs intacts derrière une barbe blonde comme un pot d'ale. Et cela n'allait point sans un bruit pareil au tonnerre, gras, ronflant, à éclats successifs. Enfin, ce cataclysme s'apaisait avec lenteur, par fermeture des orifices et cessation de foudre. Or, à peine jouée, la pièce recommençait, pour la plus petite cause et quelquefois sans cause ou pour une cause inverse, car le rire exprimait toutes les passions du capitaine : la colère comme l'allégresse, et la luxure comme la crainte, le froid et le chaud, la faim et la soif, qu'il avait excessives et contradictoires et auxquelles il se laissait aller sans la moindre retenue. --Léon Daudet Le Voyage de Shakespeare [mots-clés : description, rire, seule manifestation vitale] Je suis le petit homme de verre, pas plus haut, certes, que trois pieds et demi, mais doté d'un grand pouvoir sur les destinées des humains. Si tu es né sous une bonne étoile, monsieur le speaker, et qu'un jour, en te promenant dans la Forêt Noire, tu aperçois devant toi un petit homme avec un chapeau pointu à larges bords, un pourpoint, une culotte bouffante et des petits bas rouges, alors exprime bien vite un souhait parce que tu m'as vu. --Walter Benjamin, Coeur Froid, Écrits radiophonique Traduit de l'allemand par PHILIPPE IVERNEL [mots-clés : radio, voix, abstraction vs observation réaliste] 27 novembre 2025 Je la revois dans les tiroirs de la commode – c’est par ici qu’il fallait commencer, j’en étais sûr, par cette commode centenaire héritée de mon père, avec son plateau de marbre gris et rose fendu à l’angle supérieur gauche, son triangle presque isocèle qui n’a jamais été perdu et qui reste là, flottant comme un îlot en forme de part de tarte ou de pizza – mais cassé depuis quand et par qui ? – et qui n’a jamais été perdu ni jeté, même si la commode, en un siècle, n’a sans doute pas subi un seul déménagement, ou quelques-uns qu’elle n’aura vécus qu’à l’intérieur de la maison, passant peut-être, traînée par deux saisonniers réquisitionnés pour l’occasion, du rez-de-chaussée au couloir de l’étage pour finir ici, dans la chambre du cerisier, qu’on appelle chambre du cerisier depuis toujours, en sachant que ce toujours a commencé bien avant moi et avant mon père, qui lui aussi l’appelait chambre du cerisier – depuis toujours nous a-t-il affirmé, sorte de vérité antédiluvienne nimbée d’une aura qu’on percevait dans l’intonation qu’il avait en prononçant ce toujours, l’air impressionné par le mot –, surpris même qu’on lui demande confirmation, comme s’il était indigné qu’on ait pu imaginer, nous, ses enfants, un avant le cerisier, un avant la chambre, comme si dans son esprit chambre et cerisier étaient liés depuis l’éternité. Pour nous, c’est la chambre du cerisier et ce le sera encore longtemps, même si plus personne n’habite cette maison en hiver, les uns et les autres ne revenant s’y prélasser que pendant les vacances scolaires en avril, parfois des week-ends avant que débarque toute la fratrie, les femmes et les enfants d’abord, mais aussi les cousins, les cousines, les amis et les amies d’amis, tout ce petit peuple d’été qu’on retrouve tous les ans, sirotant à l’ombre du cerisier ou des magnolias des Negronis et des Spritz pour les plus citadins d’entre eux, du rosé pamplemousse pour ceux qui sont restés vivre à une encablure de la maison. --Laurent Mauvignier, La maison vide, Minuit, 2025 [mots-clés : exhibition, agacement, renoncement] 29 novembre 2025 Jim et moi ne parlions pas de nos émotions ou de nos préoccupations, de nos doutes ou de nos angoisses, de nos désirs ou de nos rêves. Depuis que je n’étais plus enfant et qu’il ne pouvait plus me punir en m’emmenant à la pêche ou à la chasse, nous ne faisions plus rien ensemble, sauf les après-midi de juillet quand nous regardions le Tour de France. -- Thierry Crouzet, Mon père ce tueur. [mots clés : père et fils, même pas le Tour, fusilliers, médailles, sac plastique au grenier ] 30 novembre 2025 Qu’est-ce qui a arrêté la main ? Une surprise ? Une douleur ? Un appel ? Une lassitude ? Parfois il n’y a que quelques mots : « Clarté du matin », « Peur de la nuit ». Éclats d’écriture ! -- Pierre Deshusses, Avant Propos aux Cahiers In-octavo de Kafka [mots clés : Jankelevitch, l'inachèvement, la musique, pourquoi ?, pas de réponse, mais une nouvelle question ]|couper{180}