fictions brèves
Ici se rassemblent des fragments narratifs à la frontière du rêve, du souvenir, de la fable. Chaque texte est une tentative condensée, parfois minimale, parfois traversée de dialogues ou de silences qui en disent plus qu’un récit achevé. Ce ne sont pas des nouvelles classiques : souvent sans chute ni intrigue, mais des scènes mentales, des instants volés à l’indicible. Certaines relèvent de la microfiction, d’autres adoptent une voix théâtrale ou introspective, flirtant avec l’absurde. Ce sont des éclats de fiction, des condensations de mondes possibles, où reviennent des figures spectrales, des alter ego, des voix qui se dérobent. La fiction n’est pas un décor : elle est le moyen de percer la réalité autrement, de faire vaciller le quotidien.
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fictions
Le nécessaire
Deux versions d’une même brève correspondance. 1- Elle Je lui ai écrit parce que je l'avais lu. Lire quelqu'un sur un écran donne une illusion de proximité qui n'a rien à voir avec la proximité : sans odeur, sans température, sans délais. Une proximité qui s'allume quand on ouvre le navigateur et s'éteint quand on le ferme. Dans cet interrupteur-là, on finit par croire qu'on maîtrise quelque chose. Je l'avais lu tard, à l'heure où l'on se persuade que les phrases qu'on reçoit sont adressées à soi alors qu'elles ne sont adressées à personne, à l'heure aussi où l'on confond facilement l'intérêt et le signe. Je me souviens de la robe blanche d'une femme sur une photo qu'il avait publiée, pas une photo d'art, une photo comme ça, posée, et je me souviens de l'avoir regardée trop longtemps, comme si la blancheur était un message. Ce n'était pas la robe, au fond, c'était l'idée qu'il y avait quelqu'un derrière la phrase, quelqu'un qui regardait et qui pouvait répondre. J'ai écrit un premier mail très simple. Objet : vide. Deux heures du matin. Je crois que j'ai commencé par "je vous lis" et j'ai ajouté une phrase sur un passage précis - la photo de la femme en robe blanche, ou peut-être une métaphore qu'il avait filée sur trois paragraphes - un détail, en tout cas, parce qu'on sait bien qu'il faut donner une preuve, sinon on a l'air d'un de ces lecteurs qui veulent juste être reconnus. Je voulais être reconnue, évidemment, mais je voulais aussi que cela reste une preuve, un échange sur des mots, quelque chose de propre, quelque chose qui ne me mettrait pas en danger. J'étais dans cette période où je disais à tout le monde que j'allais très bien. Je répondais "super" aux SMS. Je sortais le dimanche. Je dormais trois heures par nuit et je cherchais des signes dans les numéros de bus, dans l'ordre des notifications, dans la disposition des voitures garées devant chez moi. Ce qui est troublant, quand on est comme ça, c'est que ça ressemble à une intensité, et l'intensité a l'air d'une qualité. On se dit qu'on est plus vivante. On se dit qu'on est plus lucide. On se dit qu'on n'a plus peur. On a peur, mais on la confond avec une sorte d'électricité. Je ne pensais pas à une "correspondance". Je pensais à une réponse. Je pensais à une phrase de lui qui viendrait confirmer que je n'avais pas halluciné sa présence dans ce que je lisais. Il a répondu. Et le premier mail était correct, presque trop correct, une politesse, une manière de rester dans le cadre, et j'ai été soulagée et déçue en même temps, ce mélange que je connais bien, ce moment où l'on se dit qu'on a obtenu ce qu'on voulait et que ce n'est pas ce qu'on voulait. J'ai répondu vite. Je répondais vite à tout à cette époque, comme si les délais étaient des menaces, comme si laisser une phrase en suspens revenait à l'abandonner. J'ai répondu vite et j'ai mis un peu plus de moi, pas beaucoup, juste une inflexion, une petite provocation, parce qu'il y a des moments où l'on teste, où l'on cherche la limite, non pas pour la franchir mais pour la voir. Il a répondu avec une inflexion aussi. Ou bien c'est moi qui l'ai lue comme ça. Je ne sais pas. Je sais seulement ce que j'ai ressenti, ce petit coup de chaleur, ce sentiment qu'un échange est en train de s'ouvrir, qu'il n'est plus seulement "sur le travail". Et là, tout devient dangereux, parce que "sur le travail" est une zone où l'on peut se cacher sans mentir, tandis que l'autre zone, celle où l'on se sent choisie, est une zone où l'on ment sans même s'en rendre compte. J'ai eu l'impression qu'il me voyait. C'est ridicule d'écrire ça, mais c'est exactement comme ça que ça se passe : on a l'impression d'être vue par quelqu'un qui, en réalité, ne voit qu'un écran et quelques lignes. Je lui ai écrit comme on jette une bouteille à la mer, mais une bouteille qu'on sait suivie par un GPS, une bouteille dont on attend une notification. Je ne crois pas que je cherchais le sexe, pas au début. Je cherchais l'intensité, et l'intensité finit souvent par prendre cette forme, parce que c'est la forme la plus simple, la plus disponible, la plus immédiatement interprétable : désir, réponse, avance, recul. Il y avait aussi autre chose, une vieille histoire avec les hommes qui savent, les hommes qui expliquent, les hommes qui donnent une place, une place dont on se dit qu'on peut faire quelque chose, qu'on peut la transformer en faveur, en protection, en exception. J'ai honte de cette mécanique-là, mais je l'ai vue tourner en moi. Je suis capable de dire ça maintenant parce que je suis plus calme, parce que je peux relire la scène comme on relit un passage trop chargé en rouge. À l'époque, je ne voyais pas la mécanique, je voyais une porte. Je voyais un homme qui avait une autorité sur des mots, et donc une autorité sur moi, parce que je vivais dans les mots comme dans une maison sans serrure. Je faisais partie, par intermittence, d'un groupe en ligne. Une réunion du soir, pendant cette période où tout passait par l'écran. On entrait avec un prénom, parfois faux. On coupait la caméra. Il y avait des règles simples, et quelqu'un pour tenir le cadre. J'avais un compagnon. Mon compagnon était de ces hommes qui protègent en refermant, qui protègent en coupant, qui protègent en décidant que quelque chose doit s'arrêter. Je le dis sans jugement. Il avait raison, sur le fond. Mais la manière dont cette raison s'exerce peut être brutale, même quand elle se veut douce. Je crois qu'il a compris avant moi qu'il y avait là un danger. Pas forcément un danger venant de cet homme, je ne suis pas en train de raconter une histoire de prédateur, je raconte plutôt une histoire de confusion, mais la confusion est un danger en soi. Je sentais parfois, dans les réponses de cet homme, un ton qui me heurtait, comme si nous jouions à quelque chose qui pouvait me détruire. Je sentais une pointe de mépris, ou bien je l'inventais. Je sentais aussi que je le provoquais pour qu'il réponde, pour qu'il se découvre, pour qu'il perde un peu de sa prudence, parce que voir quelqu'un perdre sa prudence donne l'impression qu'on a du pouvoir. Cette idée-là, "j'ai du pouvoir", est une drogue. Et quand on est fragile, on prend ce qu'on trouve. Pourquoi n'ai-je pas mis fin à l'échange moi-même ? Parce que j'étais incapable de savoir, à ce moment-là, où finissait le jeu et où commençait la chute. Parce que j'étais incapable de distinguer l'élan et l'obsession. Parce que je me sentais justifiée par le simple fait que j'écrivais, comme si écrire transformait tout en littérature et donc en chose permise. Je me disais : ce n'est que des mails. Je me disais : ce n'est pas réel. Je me disais : c'est réel, enfin. Tout cela pouvait être vrai dans la même journée. Je me souviens d'un message où il revenait au neutre, où il essayait de "rester sur le travail", et j'ai lu ça comme un retrait, une humiliation, une punition. J'ai répondu plus fort. Je répondais plus fort quand je me sentais punie, c'est un vieux réflexe. Je crois que je cherchais à le forcer à assumer quelque chose, mais je ne sais même pas quoi, peut-être juste à assumer qu'il existait, qu'il n'était pas seulement une voix polie. Puis, d'un coup, cela s'est arrêté. Un matin, j'ai ouvert ma boîte mail. Aucun message du groupe. J'ai cliqué sur le lien habituel : "Vous n'avez pas accès à cette ressource." Pas par moi. Pas par lui, directement. Par un tiers. Une main invisible sur un bouton. J'ai été retirée de la liste. C'est un geste technique, un clic, une opération de gestion, mais pour moi ça a eu la violence d'un effacement. Être retirée, c'était être mise hors du texte, sortie de la phrase. J'ai ressenti une colère froide - contre moi, je crois - puis une honte, puis un soulagement, puis à nouveau cette colère, ce manège. J'ai eu l'impression d'être traitée comme un paquet fragile qu'on retire d'un convoyeur, sans explication, sans égard. J'ai eu l'impression aussi qu'on me protégeait contre moi-même, et il n'y a rien de plus humiliant que d'être protégée contre soi-même quand on se croit encore maîtresse de ses gestes. Deux messages sont arrivés ensuite. L'un venait d'un proche. L'autre d'une personne du groupe. Ils étaient brefs, propres, sans couleur : refermer le cadre. Je ne peux pas leur reprocher d'avoir voulu protéger. Je peux seulement dire que, dans cette protection, il y avait quelque chose qui me rendait petite, opaque, irresponsable, comme si je n'avais pas voix au chapitre. Ce qui est étrange, c'est que je ne me suis pas sentie coupable au sens où lui s'est senti coupable, je n'ai pas eu cette chute-là, parce que ma culpabilité était déjà partout, diffuse, ancienne, et qu'un épisode de plus n'avait pas la netteté d'une faute, c'était juste un jour de plus dans un désordre. J'ai continué le groupe. Je suis revenue, oui. Je suis revenue parce que c'était un lieu où l'on existe devant des témoins, même à travers des carrés muets, et que je préférais exister mal devant des témoins qu'exister seule dans ma tête. J'ai vu, plus tard, qu'il n'était plus là. J'ai compris qu'il s'était retiré. Personne ne l'a annoncé. Personne ne l'a commenté. C'est comme ça que les groupes fonctionnent : ils effacent la perturbation et ils se félicitent intérieurement d'avoir rétabli l'ordre. J'ai eu, à ce moment-là, un sentiment très précis, pas de triomphe, pas de vengeance, plutôt une sorte de vertige : je n'avais pas voulu sa disparition. Je n'avais pas voulu être la cause d'un exil. Je n'avais pas non plus voulu être protégée comme une enfant. Je voulais seulement que quelqu'un réponde à mes phrases comme si elles comptaient, et je m'étais mise, sans le savoir, à jouer avec des forces qui ne se jouent pas par mail. Lui a payé avec la honte. Moi avec le flou. Deux monnaies différentes, aucun bureau de change. Je ne sais pas. Je sais seulement que, pendant un moment, un homme a répondu à mes messages et que cela m'a donné l'impression d'être vivante, et que cette impression a eu un coût, et que le coût, comme toujours, a été réglé par le silence. 2- Lui Il reçoit un message. Pas une lettre, pas une vraie lettre, un message. Une adresse qu'il ne connaît pas, un nom qu'il ne situe pas, une formule qui pourrait être une politesse et qui sonne pourtant comme un crochet. Elle dit qu'elle lit. Elle dit qu'elle a lu. Elle dit qu'elle continue. Elle écrit comme si elle avait déjà parlé avec lui, comme si la conversation avait commencé avant le message, avant même qu'il ouvre l'écran. Il lit une première fois, il lit une deuxième fois, il lit encore, comme on regarde une tache sur une vitre et qu'on n'arrive pas à décider si c'est dehors ou dedans. Il donne des cours, il enseigne un art qui donne aux gens l'impression qu'on les regarde plus que les autres. Il le sait. Il le sait depuis longtemps. Il le sait et il fait avec. Il répond rarement. Il répond quand il a le temps. Il répond quand il n'a pas le temps aussi, et c'est là que ça commence. Il répond parce que le ton l'a touché. Non, piqué. Touché, piqué - la différence n'est pas claire, elle ne l'a jamais été. Il répond avec prudence d'abord. Il se croit prudent. Une phrase neutre, un remerciement, deux lignes sur le travail, une porte entrouverte et déjà sa main sur la poignée pour la refermer. Elle répond vite. Trop vite. Ou juste vite, mais lui le lit comme trop. Et il sent quelque chose remonter, quelque chose de vieux, pas une envie nette, plutôt une manière de se tenir dans l'échange, une manière d'être celui qui sait, celui qui mène, celui qui renvoie la balle. Il se dit : attention. Il se dit : rien. Il se dit : je ne ferai rien. Et il écrit. Il écrit un peu plus. Il écrit un peu plus loin. Il écrit en forçant légèrement le trait, juste pour voir. Elle répond en forçant aussi, du moins il croit. Il croit reconnaître un jeu. Il croit reconnaître une provocation. Il croit reconnaître une audace. Il croit, et ce "il croit" devient son alibi, son petit tampon humide sur le papier : croyance, donc pas intention. Pourtant l'intention est là, pas forcément mauvaise, mais présente : il veut que ça brille, il veut que ça tienne, il veut que ce soit vivant, il veut que ce soit lui qui trouve le mot juste, celui qui déplace, celui qui fait rire ou qui fait mal, un mal sans conséquence, pense-t-il, un mal de phrase, un mal d'écriture, rien de plus. Il se surprend à attendre. Il se surprend à regarder sa boîte de réception comme on écoute un couloir. Il se surprend à relire ses propres phrases, à les trouver tantôt trop sèches, tantôt trop chargées, tantôt ridicules, puis à les laisser quand même, parce que les retirer serait avouer qu'il y a là un enjeu. Il ne veut pas d'enjeu. Il dit qu'il ne veut pas. Il veut, autrement. Il veut sans vouloir, voilà. Les messages s'accumulent, pas des dizaines, quelques-uns, assez pour que cela forme un fil, et qu'un fil donne déjà l'idée d'une histoire. Elle fait allusion à des textes qu'il avait laissés en ligne, des textes anciens, des textes d'une autre époque. Elle cite une phrase. Elle la cite mal, mais elle la cite, et lui sent la pointe : on l'a lu, on l'a gardé, on l'a retenu. Il se sent vu. Il se sent reconnu. Il se sent pris dans quelque chose qui le dépasse et qui lui plaît malgré lui. Il se dit : on devrait s'arrêter. Il ne s'arrête pas. Il se dit : rester sur le travail. Il n'y reste pas. Il glisse. Il glisse en se disant qu'il ne glisse pas. Il glisse parce qu'elle glisse, parce qu'il croit qu'elle glisse, parce qu'il veut répondre à ce qu'il croit. Il y a un moment où il remarque un détail. Un détail de syntaxe, un détail de logique, une intensité qui n'est pas celle d'un flirt, qui n'est pas celle d'un jeu, qui n'est pas celle d'une lecture enthousiaste. Une intensité qui mord, qui serre, qui réclame. Une urgence. Il lit une phrase et il n'arrive plus à savoir si la phrase s'adresse à lui ou à une idée de lui. Il comprend alors qu'il ne connaît pas cette femme. Évidemment qu'il ne la connaît pas. Mais il comprend plus précisément : il ne connaît pas l'état dans lequel elle écrit. Il ne connaît pas ce qui la tient. Il ne connaît pas ce qu'il touche quand il touche. Il se dit : fragilité. Il se dit : attention. Il se dit : trop tard. Il pourrait s'arrêter là, poser une limite simple, refermer sans claquer. Il pourrait. Il hésite. Et l'hésitation est déjà une faute, non une faute morale, une faute de méthode : dans ces moments-là, il aurait fallu ne pas hésiter. Il répond encore. Il tempère. Il tente de rectifier sans avouer. Il tente de revenir au neutre sans se dédire. Il tente de sauver son image de lui-même : un homme correct, un homme qui n'a jamais forcé, un homme qui ne joue pas avec les gens. Et à force de vouloir sauver cette image, il s'enfonce dans la zone trouble : il écrit trop, il explique, il nuance, il renvoie, il corrige. Il y a un jour où un autre message arrive. Pas d'elle. D'un proche. Un ton bref, net, sans couleur : "Merci de la retirer de la liste." Rien d'autre, ou presque. Il obéit immédiatement. Il se sent soulagé et humilié dans le même mouvement. Il se dit : c'est réglé. Il se dit : ce n'est pas réglé. Un second message arrive, cette fois d'une personne qui tenait le cadre dans un groupe où il passait, où il venait parfois, où l'on parlait en tours, caméra coupée, micro ouvert : "Merci de faire le nécessaire." Le même nécessaire. Il fait le nécessaire. Il fait. Il ferme. Il supprime. Il ne répond pas, ou il répond trop court. Et là commence la vraie histoire, celle qui ne s'écrit pas dans les mails : la honte. Elle n'a pas besoin qu'on la nomme, elle s'installe. Il se repasse ses phrases. Il se repasse son ton. Il se repasse le moment où il a cru lire une provocation et où il a répondu comme s'il avait raison de croire. Il se dit : j'ai été idiot. Il se dit : j'ai été mauvais. Il se dit : j'ai été humain, et ce mot-là ne l'aide pas. Il choisit la solution la plus simple, la plus radicale, la plus commode pour tout le monde : il disparaît. Il ne revient plus dans ce groupe. Personne ne lui a dit "tu es interdit". Personne ne lui a dit "tu es dehors". Il s'est mis dehors. C'est plus propre. C'est plus rapide. C'est plus définitif. Les années passent, peu, quelques-unes, et un jour il tombe sur une trace, un vieux fichier, une archive. Il regarde par curiosité, par masochisme aussi. Il la voit. Elle est là. Elle parle, ou elle écoute, ou elle apparaît simplement comme une vignette muette. Elle est revenue, elle n'a pas honte, ou elle a honte autrement, invisible, ou elle n'a pas les mêmes mécanismes, ou elle n'a pas choisi l'exil comme lui. Le proche est là, peut-être, ou il n'est pas là, peu importe. La personne qui tenait le cadre est là. Le groupe continue. La honte, elle, ne continue pas, elle reste : ronde, intacte, comme au premier jour. Et il sent alors ce qu'il n'arrive pas à formuler : non pas qu'il aurait fallu qu'on le punisse moins, mais qu'il aurait fallu que la honte se répartisse, ou qu'elle se transforme en règle, en cadre, en phrase claire, en "voilà comment on fait ici", au lieu de devenir son affaire privée, son retrait, son silence. Il se dit : il y a une injustice. Il se dit : je ne sais pas où. Il se dit : c'est peut-être ça l'injustice, ne pas savoir où elle est et la porter quand même. Illustration : une petite peinture de Michaël Borremans montrée dans le cadre de l'exposition thématique Honte, 2016, Museum Dr Guislain à Gand.|couper{180}
Carnets | atelier
12 décembre 2025
Je me dirigeais vers Tarjuman. Quelques lieues après le hameau de Hayra, sur une portion de route sans maison, l’attelage s’est arrêté net, puis les chevaux ont disparu. L’embarras surgit avec une violence telle que, durant quelques heures, je restais sur le bord de la route, à faire semblant de réfléchir, alors que je ruminai surtout : ce dialogue interne, bouclier vain contre les événements que produit le réel. La gêne de ne pas pouvoir me rendre à Tarjuman se mêlait déjà aux conséquences que j’imaginais désastreuses. Pour lutter contre mon désarroi, je sortis le petit carnet qui ne me quitte jamais et commençai à lister, en phrases brèves, comme je le fais toujours dans ces circonstances, tout ce que j’estimais terrifiant dans cette situation. 1. Je suis bloqué sur la route, au milieu de nulle part. 2. Je ne peux bénéficier, en l’état, d’aucune aide. 3. Les chevaux se sont détachés et sont partis dans la nature. 4. Je ne sais à quelle distance je me trouve de mon lieu d’arrivée. 5. Personne ne passe sur cette route, ou, essayons de ne pas être aussi radical : pas grand monde. 6. J’ai faim et soif et je n’ai pas pris la précaution de réserver des provisions. 7. Je pourrais partir à pied et tenter de rejoindre Tarjuman. 8. Je suis vieux et fatigué ; je doute de pouvoir atteindre mon but à pied. 9. Qu’ai-je fait au Bon Dieu pour en être arrivé là ? 10. Que se passerait-il si j’arrive trois jours après la date de mon rendez-vous ? 11. Rien n’est grave, car tout est illusion. 12. En attendant, je suis bloqué là, et je reste disponible à tout ce qui peut advenir. Tout le reste parlait de moi. Les chevaux parlaient du monde. J’ai suivi les chevaux. Attelage vide. Je comprends avant même de regarder qu’ils ne sont plus là, et cette compréhension est déjà une défaite : quelque chose a glissé hors de ma surveillance, sans bruit, sans témoin, et le monde continue comme si ce détail n’en était pas un. Je descends, je fais ce que je sais faire : je cherche des traces dans l’herbe, je calcule des directions possibles, je m’ordonne d’utiliser mes sens, d’écouter, de respirer, de rester au présent. Mais très vite je vois que je suis en train de fabriquer un plan pour ne pas entendre ce qui monte. Les chevaux ne sont qu’un fait ; ce que je ne supporte pas, c’est le fait qu’un fait puisse s’imposer à moi, nu, sans recours immédiat. Je m’enfonce dans la lisière avec l’idée que je vais les retrouver, et je sens en même temps que ce n’est pas seulement eux que je cherche : je cherche à rétablir l’ordre, à me prouver que rien ne m’échappe, que je ne dépends pas du hasard, que je ne suis pas celui qui reste sur le bord de la route à attendre. La digression arrive comme une protection : une phrase, une théorie, un détour, n’importe quoi pour ne pas regarder la peur en face. Alors je la regarde : elle n’est pas immense, elle est précise, elle a un but unique — me rendre la maîtrise, ou, à défaut, m’éviter la honte. Je continue pourtant à avancer, à scruter, à m’arrêter, mais ce qui me déroute n’est plus l’absence des chevaux, c’est cette perplexité active où je me vois faire tout ce que je fais pour ne pas laisser le réel gagner, et où je comprends que le réel gagne quand même. Et je comprends enfin ce que je fuyais depuis le début : ce n’est pas la route, ni le retard, ni même la disparition des chevaux. C’est la honte. La honte comme point d’arrivée, comme lieu prévu d’avance, comme endroit où tout ce qui m’arrive finit par vouloir me conduire. Tout ce que j’ai mis en liste, toutes mes précautions, mes calculs, mon plan d’action, ma disponibilité affichée, tout converge vers elle, comme si l’événement n’avait qu’un but : me faire revenir à Hayra et m’y laisser. Alors je m’enfonce. Je m’enfonce dans la lisière et je m’enfonce dans la honte, et je vois que je marche moins pour retrouver des chevaux que pour retarder ce moment où je serai simplement celui qui n’a pas su, celui qui n’a pas tenu, celui qui a été pris de court par le réel. Je m’arrête, je rouvre le carnet, et je constate que mes doigts tremblent légèrement au-dessus de la page, comme si le corps, lui, écrivait déjà la suite. Illustration Atlas Marocain, 2010, pb|couper{180}
fictions
tant mieux
Il a dit une chose neuve : Tant mieux si le prix du chocolat augmente, personne n'en achètera et ça leur restera sur les bras. Puis un autre a dit : T'as raison et ça leur rapportera moins de TVA. Puis tout le monde a rebu un coup et c'était comme avant.|couper{180}
fictions
tous des chiens
Enfin, celui-là est arrivé avec son gros bonnet sur le crâne et il a dit que nous étions tous devenus des chiens. tous, des chiens sans âme ! L'autre à cet instant a voulu la ramener. Genre : ah oui ? et comment sais-tu que les chiens n'ont pas d'âme ? Mais le gros avec son bonnet avait un regard si féroce que la conversation s'est tout de suite arrétée là. Il manquait quelque chose à la scène et je ne savais pas dire quoi.|couper{180}
fictions
de soi
Le présentateur avait dit cette phrase bizarre : écrire de soi ou quelque chose comme ça. Il ne se souvenait plus de la phrase exacte et il n'avait pas non plus envie de la retrouver. Il était resté un moment à chercher la signification de ce de soi puis il avait laissé tomber. Et maintenant il y repensait, ça revenait d'une manière pressante, impérieuse, comme une vague.|couper{180}
fictions
Sortir du spectacle
La salle de théâtre était pleine. Il s'était installé en bout de rangée, près de la sortie. Dès les premières répliques, il sut que la pièce était mauvaise. Il se leva et sortit. La rue dehors était vide. Il préféra marcher plutôt que de prendre le métro. Il faisait froid et il aperçut la lumière d'un café au coin de la rue Custine. Il poussa la porte et alla s'installer au fond de la salle. La serveuse arriva et prit sa commande, mais quelque chose clochait dans le dialogue qu'ils échangèrent. Tout compte fait, ce n'étaient pas exactement les mots qui se ressemblaient, mais l'intonation fatiguée de la serveuse, qui rejoignait la fatigue des acteurs, ou la sienne, il ne savait plus.|couper{180}
fictions
le flagorneur
En dix secondes chrono, j’avais capté le personnage. En un mot : flagorneur. Il suait la complaisance, l’huile de coude linguistique, cette manière de sourire non pas à vous, mais à son propre reflet qu’il vous tendait. En était-il seulement conscient ? J’en doutais. L’habitude avait dû fossiliser la posture en nature. Aussi, pour être charitable – ou par une perversion plus profonde encore –, j’endossai moi-même le costume. Je devins son thuriféraire officieux, le héraut bénévole de sa gloire supposée. Du matin au soir, je semais son nom dans les rues de la ville. « Comment, demandais-je à un inconnu devant l’étal du boucher, vous ne connaissez pas X ? » Et à la boulangère elle-même, sur un ton de confidence douloureuse : « Ah bon, vous n’avez pas lu trucbidulechouettte ? Quelle tristesse… » Je me composais alors ma meilleure mine de componction, un masque de gravité qui devait faire sentir l’ampleur du manque, l’abîme de leur inculture. Mon jeu était subtil : il ne s’agissait pas de vanter X, mais de vanter mon propre bon goût de le vanter. Je tentais, par la bande, de faire naître un désir – le désir de ce que j’étais censé posséder, moi, l’initié. Un désir auquel, bien sûr, je resterais associé dans l’esprit de ces inconnus. J’étais le prêtre d’un dieu dont je doutais, espérant qu’on vénérerait ma foi plus que la divinité elle-même. Illustration : : Les ambassadeurs. Hans Holbein le Jeune 1553|couper{180}
L’instituteur
rêves
Les nuits où je rêvais de Charles Brunet ne se ressemblaient pas. Il y eut d'abord, vers mes dix ans, les nuits de la leçon. Sa main, qui sentait l'encre et le bois des pupitres, m'attrapait par l'oreille. « Tu as encore menti, petit farceur. » Son haleine avait le parfum mentholé des pastilles Vichy qui crépitaient contre son palais. Il ne traçait pas au tableau, mais sur le plancher de ma chambre – avec sa canne, il gravait en pointillé : Menteur picoteur, les grenouilles t'attraperont. « Écris-le cent fois, me disait-il à travers le bois, sa voix provenant de sous le plancher. Apprends à écrire tes mensonges, au moins ils serviront à quelque chose. » Je me réveillais avec la paume cramoisie, comme si j'avais vraiment écrit. La frontière était poreuse : le rêve, le mensonge, l'écriture. Tout se confondait. Charles Brunet, mort depuis des années, poursuivait son enseignement nocturne, et dans ma bouche persistait le goût des pastilles Vichy auxquelles je n'avais plus jamais voulu toucher depuis son enterrement. Puis vint la nuit d'Osny, au pensionnat Saint-Stanislas, alors que j'avais douze ans. Cette nuit-là, pour la première fois, je sus voler. Non pas cette ascension laborieuse des rêves d'enfance, mais un envol absolu, souverain, comme une évidence. Le rêve était saturé à mille pour cent – les couleurs hurlaient, l'air avait la consistance du miel. Je fendais la nuit de la région parisienne, survolais Pontoise endormie, lorsque la nostalgie me transperça. Une force irrésistible m'aspira vers le sud, vers la maison de La Grave. Je le vis alors : Charles Brunet, debout devant la maison, les deux mains appuyées sur sa canne. Il leva la main – non pas le geste théâtral de l'instituteur, mais un petit signe amical, complice, comme s'il m'attendait. Ses yeux riaient. Le réveil m'arracha. Je retrouvai ma cellule de pensionnaire, les draps rêche, l'odeur de cire et de soupière. Les sanglots montèrent, non de tristesse, mais de colère. On ne devrait jamais se réveiller d'un tel rêve.|couper{180}
Carnets | Histoire-Boost-2
Boost 02 #08 | Revenir à la langue
Revenir à la langue ce n’est pas rebrousser chemin. C’est ( espérons-le ) régler la tension d’une phrase jusqu’à ce qu’elle ne sonne plus faux. J’étais repris par cette vieille obsession d’apparaître sans me trahir quand les livres soudain du haut de la bibliothèque sont tombés sur mes pieds. La connaissance entre encore par la douleur, soit. Je jette un regard vers la fenêtre : c’est bien l’automne, vieux cliché ; il y a, évidemment, une feuille restée collée à la vitre, immobile. Je me penche, je ramasse : Bloy, Bernanos, Boutang, Rebatet. Que de souvenirs. Un vertige fait de désir et de honte m’a poussé vers la fatigue puis dans le fauteuil. Les pieds endoloris, le corps et l’esprit engourdis je feuillette celui dont la reliure a cédé d’elle-même. Ce qui surgit d’abord, ce sont ces voix singulières qui m’ont jadis tant tenu en respect : moins leur fatras, leurs histoires que leur son, cette façon d’accoler, d’accoupler des mots que je ne me serais, à l’époque, jamais permis. En ce temps il me fallait un dictionnaire sous la main ; parfois je ne cherchais pas ; je ne cherchais plus, toujours cette même fatigue , et alors : je prononçais à voix haute et la compréhension venait par le grain. Leurs certitudes me glissaient dessus ; j’étais mon propre tamis de chercheur d’or. Je m’inventais des Klondike, des tombereaux de neige, des dents en or. À propos de mots, un nom passe : Rabelais, suivi de près par Villon comme une ombre. Des énigmes, un koan pour la cervelle de mes vingt ans. « Que voulaient-ils dire ? » C’était la grande question, il suffisait seulement de la poser. Elle restait sans réponse et, très vite, la question reculait dans l’ombre elle aussi : le langage lui-même m’emportait. J’ai gardé cette habitude de lire la tenue d’une phrase avant le récit qu’elle impose. J’ai voyagé, je me suis dispersé : le sucre d’une orange pelée dans un train vers Karachi m’a collé aux doigts plus longtemps que leurs idées ; un râle de chien crevant dans un fossé lyonnais a expulsé tous les poncifs autrefois anônnés en matière de ponctuation ; j’ai désappris ma langue pour une grammaire de gestes, d’ouies sanglantes et de fumée. J’ai feuilleté. le temps a passé, la culpabilité est revenue. Je cherche Rabelais sur les rayons : rien. Je reviens à la table de travail , à l’éditeur , à la page à peine noircie, au grand ouvert. Dans mon crâne une mécanique de bielles : garder-effacer. Un bruit régulier au loin — pendule ou ventilation, je parie pour la pendule. J’ouvre au hasard une page soulignée : je ne comprends rien du tout. La musicalité seule m’emporte ou me recrache. Je reviens à l’écran, à l’envie de trouver la jointure entre ces instants, de me tailler une peau qui tienne ( sans couture visible ). Ce que je cherche n’est pas un retour en arrière, une remise à zéro, mais un réglage : couper ce qui ne sert à rien dans le rien , tenir dans l’instable même. Ma main avance, hésite. Les livres sont restés par terre, une dorsale au bord du tapis ; la feuille contre la vitre ne bouge toujours pas. Un vide sur le rayon à la taille exacte d’un tome. Si j’efface maintenant, quelle question me tombera dessus de l’autre côté ? Est-ce que je veux vraiment garder mon secret ? En ai-je encore seulement les moyens ? Je n’en sais rien. Puis encore comme on s’enfuit : stop assez d’effort c’est assez : revenir à la langue, et reprendre.|couper{180}
fictions
ça ne ressemble à rien
L’eau bout. Il est 7 h. Dehors, le jour se lève. Une usine a été bombardée cette nuit. Il faut que j’aille acheter du beurre. Je n’aimerais pas souffrir au moment de mourir ; j’aimerais partir d’un coup, comme on prend une sortie d’autoroute au dernier moment. Il faut faire réparer le clignotant arrière droit. Noël approche : quoi offrir aux enfants ? Un chèque fera peut-être l’affaire. Des oignons aussi. Il y a quelque chose d’épuisant à devoir sans cesse faire des courses, se nourrir. Il faudrait que je recrée un rythme pour mes journées. Papa disait : commence par ce que tu n’aimes pas, le reste suivra. Papa disait un tas de choses qu’il ne faisait pas. Le nazisme existe toujours, tapi ; l’Europe serait gouvernée par les petits-enfants de nazis ; le management viendrait de théories nazies. Tu dois cacher que tu es juif sans l’être. Surtout ne pas aborder le sionisme. Penser aux fins de race, à la consanguinité. Les rejetons des milliardaires ont-ils une chance de devenir de plus en plus cons par multiplication du même ? Quoi manger à midi. Quelle fatigue. Heidegger est vraiment chiant à lire. En ce moment, tout est devenu un peu chiant à lire. Est-ce bientôt la fin du monde, et viendra-t-elle d’un seul coup, sans bavure, ou verra-t-on disparaître les gens qu’on aime, l’un après l’autre ? Y a-t-il une façon de rester seul face au désastre. On annonce 25 °C en novembre, du jamais vu. L’air de contentement de F. à la COB est insoutenable. L’imbécillité est la chose la mieux partagée du monde. Je suis tellement vieux que Mathusalem est un gamin. Est-ce que je ne pourrais pas faire du riz le lundi et tenir jusqu’à mercredi, sans plus me soucier de la bouffe ? Du riz avec des oignons. Et ne pas oublier le beurre. Le gruyère, non : je me suis mis à détester le fromage sans savoir pourquoi. Hier, une femme a dit tout haut : « Ça ne ressemble à rien. » Qu’est-ce que ça peut bien faire ? C’était presque une bouffée d’espoir, une éclaircie ; d’ailleurs, il s’est mis à faire beau. « Ça ne ressemble à rien », et paf, dans la rue, la renaissance du monde est arrivée d’un coup, sans prévenir. Ensuite, paraît-il qu’on peut sortir de son corps si l’on s’astreint à une certaine vacuité cérébrale. J’aimerais bien voir ça. Je ne sais pas ce que ça m’apportera — peut-être que ça ne ressemblera à rien, aussi. Chercher ce qui ne ressemble à rien pourrait être une saine occupation.|couper{180}
fictions
Dans mon rêve, la sonnette a retenti : on venait m’arrêter.
Dans mon rêve, la sonnette a retenti : on venait m’arrêter. Pourquoi, au juste ? Aucune raison valable. Quelques jours plus tôt, en plein jour, elle avait déjà sonné ; j’avais traversé la maison, ouvert : personne à gauche ni à droite. J’ai lu qu’on peut être arrêté arbitrairement, sans raison : on vient, on vous prend, on vous enferme. Je ne sais pas si j’en ai peur ou si, au fond, je l’espère. Se retrouver face à face avec un arbitraire authentique, c’est autre chose. Si tu veux, je te raconte. J’ai commencé à en parler par petites touches. Au café, derrière les vitres, le monde était flou. P. m’a demandé : « Alors, comment tu vas ? » J’ai dit qu’en ce moment je n’allais pas très bien. Comme introduction, c’était commode, ça expliquait le reste. Quand je lui ai raconté l’histoire de la sonnette et de l’arbitraire, il n’a même pas cillé. « C’est drôle que tu me racontes ça, a-t-il dit, c’est justement la même histoire que je m’apprêtais à te raconter. »|couper{180}
fictions
Ce matin, en ouvrant la fenêtre, l’odeur de merde m’a sauté au nez.
Ce matin, en ouvrant la fenêtre, l’odeur de merde m’a sauté au nez. Rien que d’y repenser, ça pique encore. Je me suis dit : tu voudrais que ça sente la rose, ou au moins ce mélange habituel — gazole, sang, pralines — ; dès que ça dévie un peu, tu paniques. De là à me traiter d’andouille, copieusement, puis à retourner à la fenêtre, l’ouvrir, renifler encore. Tu devrais peut-être remettre en cause tes habitudes. T’habituer à ce que ça sente la merde, ai-je pensé. Alors je me suis appuyé à la rambarde du balcon et j’ai respiré à pleins poumons.|couper{180}