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Carnet ouvert : ébauches, hypothèses, fragments plus ou moins développés. Parfois une simple note, parfois déjà un texte presque achevé.

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articles associés

Carnets | mars 2023

Simulation

Et si c’était une simulation. Genre Matrix. L’obsolescence s’expliquerait par l’usure des composants, l’absence de désir par l’entropie des puces, des capteurs, des plugs, branchements, tuyaux et sondes. Je me suis réveillé d’un rêve pour aussitôt tomber dans un autre. L’alternance de rêves et de cauchemars, comme un courant alternatif. L’attirance et la répulsion, pas d’autre alternative dans la simulation. Quand tu simules au sein d’une simulation, est-ce que c’est comme en maths, ++ = - ? Mais je n’ai jamais rien compris aux maths. -+- = + On peut aussi ne comprendre que ce que l’on veut comprendre. Mais d’où provient la résistance ? Fait-elle aussi partie du programme, de la simulation ? Parfois, cette impression de vivre ailleurs, sur plusieurs plans distincts, alors que sur ce plan-ci on se retrouve le dindon de la farce. Des avatars chanceux s’enrichiraient sur le dos du pauvre idiot de cette dimension, précisément. Est-ce que la roue tourne ? Est-ce que les derniers deviennent les premiers et vice versa ? La notion de déjà-vu, un bug informatique ? Dans la cuisine, en pleine nuit, rester debout et calme, écouter tous les bruits des machines qui vivent ici et qu’on n’entend jamais, car on se dit que ce sont seulement des machines. La chaudière, le réfrigérateur, la cafetière qui crachote et aurait encore besoin d’un bon détartrage. Soudain, regarder une prise électrique et se demander par quelle diablerie le courant arrive jusqu’ici. Sortir de la grotte Chauvet après avoir regardé les ancêtres vêtus de peaux dans le blanc de l’œil et se retrouver dans cette cuisine intemporelle, comme dans une scène de Kubrick. Comme dans les jeux vidéo, des choses à faire, des quêtes totalement débiles, pour gagner quoi ? Une vie supplémentaire... L’intelligence artificielle possède-t-elle une âme ? Et sommes-nous dans le même questionnement quand nous ne nous rendons pas compte que nous sommes aussi des robots ? Comme dans l’histoire de la poule et de l’œuf : qui vient en premier, l’IA ou l’être humain ? Combien y a-t-il de planètes habitables dans l’univers et de races intelligentes ? Et si on compte en plus tous les univers parallèles, on se sent de plus en plus insignifiant. En viendra-t-on à regretter le temps où la Terre était plate ? Où le soleil tournait autour de la Terre ? Les Saoudiens, dans leur projet de ville du futur, fabriquent déjà une lune artificielle. La lune que mon arrière-grand-père a connue n’est plus la même que celle que je connais. Il est possible qu’elle ne soit qu’un énorme satellite artificiel créé par une race extraterrestre. Est-ce que les extraterrestres, tout comme les intraterrestres, font partie de la simulation générale ? Est-il possible de s’évader de cette simulation ou bien le désir de s’en évader fait-il partie intégrante de celle-ci ? Est-ce que mourir, c’est sortir de la simulation ? Et comment sait-on qu’on ne parvient pas alors dans une autre, et ainsi de suite ? La raison sur laquelle nous nous appuyons n’est-elle qu’un programme, au même titre que la folie en est un ? Peut-on abattre les parois de la simulation en chantant, en criant, en hurlant, ou au contraire en se taisant profondément ? Le rêve de passe-muraille qui revient à période régulière est-il lui aussi un programme implanté ? Est-ce que si je persévère, je pourrai traverser les murs ? Est-ce qu’au moment où je laisse tomber cette idée ou ce désir, je traverse les murs sans y penser, naturellement, sans le moindre effort ? Écrire fait-il partie du programme ? L’écriture est-elle une issue ? Ou bien au contraire, l’écriture renforce-t-elle plus encore la simulation dans son ensemble ? Est-ce qu’on peut s’évader de la simulation par l’humour ? Est-ce qu’on peut devenir à un tel point indifférent à tout qu’être ou non dans une simulation n’a aucune espèce d’importance ? Est-ce que cette indifférence est programmée d’avance ? N’est-elle pas un virus ? L’humanité, victime de l’indifférence, passe de 8 milliards d’individus à une poignée de bobos nantis qui fabriquent des piscines en plein désert. Est-ce que tout est déjà dit dans Pinocchio ou les Simpsons ? Est-ce que Pinocchio et les Simpsons sont des capsules temporelles envoyées par des résistants du futur ? Est-ce qu’il suffit de ne pas dormir pour se sentir éveillé et voir la simulation dans son entièreté ? Y a-t-il des niveaux d’éveil selon le type de quêtes réussies ou pas ? Que gagne-t-on, à part des ennuis, à découvrir la supercherie magistrale ? Est-ce que la notion de complot est comme la fumée, le diable existe-t-il vraiment ? Le feu est-il une vérité ? Est-ce que le CERN honore les chèvres parce qu’en Suisse la chèvre est sacrée ? Est-ce que le portail vers l’Enfer est ouvert dans le Gothard ?|couper{180}

idées Technologies et Postmodernité

Carnets | janvier 2023

21 janvier 2023-2

Ta résistance à l'engouement actuel envers le développement personnel, comment te l'expliques-tu, sinon par cette apparente facilité due à des formules, des mantras à ressasser, les œillères grâce auxquelles il serait indispensable de se réfugier dans une pensée positive, ce qui te paraît aussitôt erroné sans que tu n'en comprennes au début la raison ? Sans doute pour avoir toi aussi traversé ces formations, étudié les rouages, les trucs, les combines, tout un artisanat de la manipulation à des fins décevantes. Vouloir être heureux, notamment, tu te demandes encore ce que cela signifie, sinon imaginer toujours un ailleurs pour ne pas regarder en face une réalité bien plus complexe que seulement basée sur la joie, le bonheur ou la tristesse, la désespérance. Une réalité amputée, une réalité réduite à une binarité insupportable. Cela demande un effort incroyable, quand tu y repenses aujourd'hui, de parvenir à s'extraire de cette binarité. L'effort nécessaire pour voir ces deux aspects confondus et être soudain, grâce justement à ce mélange, cette confusion, ce chaos apparent, être en mesure d'en extraire une fréquence, une couleur, un son. Aussi, quand tu tombes sur cette vidéo de Luc Bodin, attiré par la miniature qui représente ce vieux symbole lémurien, tu hésites. Tu te dis quelle soupe va-t-il donc servir en prenant appui sur l'imaginaire, quelle manipulation encore derrière les apparences. Tu visionnes la vidéo qui ne t'explique pas grand-chose que tu ne saches déjà. Puis tu passes sur une toile que tu as apprêtée quelques jours avant. Tu fermes les yeux, tu vides toutes tes pensées et tu laisses venir ce qui doit venir. Quelques heures plus tard, tu reçois un mail étrange, une vidéo qui évoque le parcours d'un kiné non-voyant avec, en pièce jointe, son livre "Être, Énergie, Fréquences". Il s'agit de Jean-Claude Biraud que tu ne connais pas. Il te faut à peine deux heures pour avaler le livre. Surprise de constater les mêmes émotions éprouvées autrefois qu'à la lecture de Castaneda. Mais présentées cette fois d'une façon scientifique, raisonnable, argumentée avec preuves à l'appui. Ce qui te scotche n'est pas tant le contenu de ce livre cependant. Par intuition, le seul fait que tu comprennes tout immédiatement est déjà étonnant en soi, mais ce n'est pas cela l'information que tu en retireras. C'est la ténacité de l'homme poussé par sa curiosité, son désir de comprendre, par une attention à certaines choses dont nul à part lui n'est en mesure d'établir des passerelles, des liens et de les présenter ainsi surtout. Et aussi une grande leçon d'humilité car il n'hésite à aucun moment à s'adresser aux autres, à des personnes travaillant chacune dans une spécialité, au risque de se faire traiter d'hurluberlu, ce qui n'arrive en fait jamais. C'est exactement cette partie manquante que tu relèves soudain dans ton parcours : le fait de ne jamais oser t'adresser aux autres, de persister quelles que soient les difficultés nombreuses rencontrées à rester seul, à creuser dans cette solitude qui t'a toujours paru essentielle, incontournable. Bien sûr, tu as lu des milliers de livres, bien sûr tu as rencontré des milliers de personnes, mais tu n'as jamais osé parler de tes recherches, tu n'as jamais cherché à les confronter, à les valider ou invalider. Tu regardes ton tableau ce matin, tu peux y retrouver la croix lémurienne, mais déformée par des forces étranges, comme par une volonté encore vivace de fabriquer tes propres symboles tels que tes filtres les adaptent à partir d'une réalité établie, une réalité qu'on ne saurait impunément remettre en question. Puis le soir, lecture des derniers cahiers de Kafka, cette histoire de bûcherons joyeux qui reste en suspens, des paragraphes qui soudain s'achèvent par un "parce que". Et pour parachever l'ensemble, la lecture de deux ou trois witz de Biro, quelques velléités d'identification avec le personnage du bouffon que tu laisses tomber car le sommeil t'emporte.|couper{180}

Auteurs littéraires idées

fictions

Rage

Ça te passe dessus, ça te remplit et puis ça te vide. Ça dit : "Faut t'y faire mon vieux, je vais t'apprendre comme jamais." Ça dit : "C'est ça l'amour mon gars, hein que t'y croyais pas, putain l'amour." Tu vois, l'amour c'est comme un chien, l'amour c'est comme une chienne. Ça te lèche, ça remue la queue, ça te mordille, te fait des compliments, des battements de mains, des applaudissements, des battements de cœur, des papillons blancs, des battements de cils, des regards doux, des regards noirs. Mais c'est rien que du flan, c'est inventé comme le pognon, c'est un flux, des statistiques, un algorithme, une infographie mise à jour, des prêts, des échéances, des échanges, au jour le jour - pour que tu crois que tout ça c'est vrai. En vrai, rien que des mensonges, de ceux qui accouchent de grands immeubles, de zones industrielles, d'usines, de barres de béton à la périphérie des cités, avec bien sûr de pauvres petits squares, des réverbères bousillés, des papiers gras au sol, des capotes dans les fourrés. Avec des vieux assis seuls sur des bancs publics, des patients trop patients qui crèvent seuls, des clebs déboussolés, errants. Des junkies qu'ont des tronches de zombies, toujours en quête d'une indicible étoile, un trou du cul, une nouvelle dose, et des gosses, des enfants de salauds d'à peine dix ans qui reluquent la grosse chatte poilue de Simone la salope sur Jacquie et Michel. Putain l'amour ! Tu croyais quoi sinon, aux conneries de Walt Disney ? À la Belle au bois dormant ? Au carrosse de Cendrillon ? T'en as ramassé combien dans ta vie merdique des pantoufles de vair ? Et tu crois qu'ils y croient vraiment ceux qui te font toujours croire que l'amour est charmant ? Et même ta haine de l'amour, de ce putain d'amour, elle est prévue mon gars, c'est une réclame, une pancarte publicitaire que tu portes gratuitement sur la tronche. Et tu vois petit con, eh bien ça, c'est encore, et c'est toujours de l'amour. Mais hurle nom de Dieu ! Ça continue, on ne peut pas l'arrêter, ça continuera encore longtemps comme ça, sûrement très longtemps, éternellement, putain l'amour, putain l'amour. Et quoi, t'as plus un rond ? Allez au taf, va te faire aimer, dégage.|couper{180}

Espaces lieux idées

Carnets | janvier 2023

05 janvier 2023

Le lit devient ici une métaphore du voyage entre mondes parallèles et temps anciens. Un lieu où s’effacent les distinctions entre matière et esprit, réalité et illusion, et où se joue la répétition symbolique du passage vers un autre monde, à chaque fois que l’on ferme les yeux.|couper{180}

écriture fragmentaire idées rêves
ophélie peinte par Millais dans de belles couleurs automnales

Carnets | janvier 2023

4 janvier 2023-5

À travers les œuvres de Kokoschka et Garouste, cet article explore l'importance du geste et de l'expression faciale dans la représentation humaine. Loin d'être des éléments distincts, visage et mains se répondent, capturant l'essence même de l'émotion et de l'humanité. Une coïncidence artistique qui invite à méditer sur la profondeur de l'expression corporelle|couper{180}

affects idées

Carnets | janvier 2023

04 janvier 2023

L’auteur exprime une désespérance lucide face à l’écoulement du temps et à la dispersion des efforts, tout en tentant de trouver une forme de sérénité dans l’acceptation de sa condition. Une réflexion intime sur la création littéraire et le sens de la persévérance.|couper{180}

Autofiction et Introspection idées

Carnets | janvier 2023

3 janvier 2023

Toute la nuit fut marquée par le sceau du lit. J’ai dressé mentalement l’inventaire de tous les lits où j’ai dormi. Une pagaille. Des lits doubles en bois massif, des paillasses, des lits de camp. Mais le seul lien, c’est la sensation d’être allongé. Elle n’a pas changé. Elle était là, intacte, malgré les métamorphoses du corps. Un corps en sécurité, mais pour un temps limité. Une sécurité fabriquée par le fait de s’allonger, de se glisser sous une couverture. Peu importe le textile : c’est l’enfance qui a inventé cette illusion. Elle s’est déplacée de lit en lit, tout au long de la vie. Même partagée, cette chaleur était une invention. Un refuge. Comme on se réfugie seul sous ses draps glacés pour les réchauffer de son propre feu. Un genre de dérivation. Un lit unique, qui traverse l’existence, étalé de tout son long dans cet étrange voyage|couper{180}

idées Théorie et critique littéraire

Carnets | mai 2022

11 mai 2022

Les premiers mois de la vie comptent plus que toute la vie. C’est dans cet intervalle que la plupart de nos perceptions, sensations, désirs et peurs se codifient comme des programmes dont nous ne cesseront d’explorer les variations tout au long de notre vie. Il est très difficile de prendre de la distance avec ce programme, d’en étudier les occurrences, les répétitions, les boucles sans en être sorti. Et si l’on parvient à s’en sortir on se trouvera encore plus démuni qu’avant bien souvent car la liberté de choisir soudain sa propre vie est encore une épreuve à dépasser. Combien de tout ce que l’on croyait cher, indispensable doit on laisser derrière soi pour s’extraire du programme ? Une multitude d’êtres, d’objets, de pensées, d’idées… Pour parvenir à encore plus de solitude se dira t’on parfois non sans un certain dépit. Ou bien pour rejoindre les autres plus intimement se dira t’on aussi. Car être vraiment seul est encore un fantasme, une peur, une chimère. Tout est connecté mais lorsque la conscience en prend conscience l’utilité de le déclarer tombe comme un fruit mur de l’arbre. Que ce Je soit un dieu ou un diable quelle importance quand on ne sait même plus désormais ce qu’est d’être tout simplement humain. Cette fille dont je me souviens était un trésor, et aussi le dragon assit sur ce trésor. Depuis sa plus tendre enfance elle avait été aimée, choyée, probablement comme une princesse et évidemment on la destinait à épouser un prince moderne, médecin, chirurgien avocat, etc. Il a fallu qu’elle jette son dévolu sur le miteux que j’étais à 18 ans. Un farfelu total, désespéré d’avoir sans cesse à prouver que j’existe. Vivre sans avoir besoin de preuve c’est quelque chose et ça se voit, ça se sent. Lorsqu’on s’est séparés elle m’a vaguement parlé d’aller je ne sais où pour » faire de l’humanitaire » une fois sa médecine achevée. C’est là que j’ai compris que même les dragons assis sur des trésors peuvent suffoquer et se culpabiliser d’être ce qu’ils sont. Et dans mon for intérieur je me souviens aussi d’avoir espéré qu’elle renonce à ces conneries, qu’elle assume à la fois le dragon et l’or merde ! C’eut été la moindre des choses et je n’aurais pas eu par la suite à m’endurcir autant après une telle insulte à mon intelligence. Je lui en ai énormément voulu, en tâche de fond et durant des années. Cela a occasionné des ravages car au moindre dragon je me transformais en Saint-Georges et je me barrais avec la caisse. Mais heureusement tout finit par m’ennuyer et l’ennui se transforme ensuite, comme le plomb en or, la rage brute en bienveillance, cet antichambre de la grâce. Puis quand la grâce s’amène je la vois clairement et j’y renonce On ne m’y reprendra plus ; c’est ce que je me dis à chaque fois. Et bien sur je recommence, je recommence comme un tableau en balançant des couleurs en pagaille sur la surface blanche.|couper{180}

idées

Carnets | Atelier

15 septembre 2019

En tant que peintre, je me suis engagé dans une voie que je n’ai pas choisie. L’envie de créer ne m’a apporté que des problèmes, et longtemps j’ai lutté contre cette envie. Je culpabilisais quand ce que je considérais comme une « perte de temps » — écrire, peindre — me procurait plaisir et paix, alors que je pensais devoir être à l’usine ou au bureau, dans ce que tout le monde appelle « la vie active ». Il m’a fallu des années pour me défaire de cette culpabilité. C’est sans doute l’un de mes travaux les plus importants. Je serais bien en peine de dire exactement ce qui m’a permis d’assumer mon rôle de peintre, tant les facteurs de convergence sont multiples. C’est un peu comme un rat dans un labyrinthe : au début je me cogne à chaque impasse, puis, peu à peu, je comprends qu’une seule mène à l’assiette. J’ai exploré quantité de sentiers : la philosophie, le mysticisme, la magie blanche et noire, les jeux vidéo, les amours. Je suis curieux de tout. Aucune de ces voies ne mène directement à soi, mais l’ensemble de ces expériences m’a aidé à découvrir qui je suis. J’ai pourtant résisté à cette idée. Pour qui me prenais-je ? Quelle prétention ! Quand je pensais à ces parcours, une petite voix murmurait : « Ne te berne pas toi-même. » En chemin, j’ai fini par sympathiser avec elle. Je l’ai appelée « l’impeccabilité », en souvenir de mes lectures de Carlos Castaneda et de Luis Ansa. Qu’est-ce que j’entends par impeccabilité ? J’essaie de le clarifier. Peut-être que chacun peut reconnaître en lui cette même petite voix et se dire : « Oui, c’est exactement cela. » Ne nous pressons pas : lisons attentivement. L’impeccabilité n’est pas la perfection. Elle est trop insaisissable pour se confondre avec la solidité rigide de la perfection. L’impeccabilité n’est pas quelque chose qu’on atteint : on ne peut que vouloir être impeccable. La nuance est subtile, mais essentielle. Pour cela, je crois que nous disposons de deux outils : devenir excellents et maîtriser notre art. Je parle de peinture, mais je pourrais tout aussi bien parler d’un tout autre domaine : dans la quête d’impeccabilité, l’objet compte moins que la rigueur. Une fois ces compétences acquises, on devient apte à suivre les recommandations de la petite voix et à délaisser celles dictées par nos peurs. Il me paraît crucial de cesser d’être compétent seulement pour répondre aux injonctions de la peur, aux attentes de la société ou de la famille. Il faut aussi cesser d’obéir à la fidélité aveugle que l’on porte à ses propres convictions : elles finissent souvent par nous emprisonner. Plus je me déleste de tout cela, plus j’entends clairement la petite voix, et plus j’avance sur mon chemin — le seul qui soit fait pour moi. Chacun peut l’appeler comme il veut, mais l’emphase brouille la vue et l’ouïe. Mieux vaut rester simple : « la petite voix » suffit amplement. Être impeccable ne signifie ni vivre en ermite, ni se croire au-dessus du bien et du mal. Pas du tout. Il s’agit d’être soi, pleinement engagé dans la relation que l’on entretient avec le monde. On peut vivre tout à fait normalement dans la société en conservant le son de cette petite voix. On peut percevoir la permanence de l’être tout en demeurant plongé dans l’impermanence du changement et du temps, et vivre ces deux réalités comme une seule et même chose : son chemin. J’ajoute qu’on peut chercher à se faire initier par qui l’on veut, et peut-être trouver quelqu’un de sérieux, d’intention juste. Le problème est de reconnaître ces qualités chez un maître… On peut aussi se tromper et tomber sur des charlatans. J’en ris : cela fait aussi partie de la quête d’impeccabilité. Les choses sont plus simples qu’on ne l’imagine. Si elles paraissent compliquées, c’est précisément parce qu’on pense trop. Une chose m’est certaine : cette petite voix a un grand sens de l’humour, comme la vie elle-même. On l’accepte mal au début, surtout quand on a été aussi orgueilleux que je l’ai été. L’orgueil blesse facilement. Avec le temps, j’ai appris à savourer ces conjonctions spirituelles, ces moments drôles où la petite voix et la vie frappent juste. Je suis persuadé qu’il y a un combat à mener pour ne pas sombrer dans le néant moderne, dépourvu de magie et de rêve, ce « à quoi bon » désespéré qui envahit notre époque. Mais je crois qu’il faut garder courage : traverser ce néant pour en ressortir plus fort. « Beaucoup d’appelés, peu d’élus », dis-je. Cela fait partie du chemin. Je vois des gens bien plus forts que moi et, parfois, je me sens ridicule. Cette expérience m’enseigne l’humilité, la vraie. Je conclus : il faut serrer les dents, avaler des couleuvres, des cafards, parfois. Que faire d’autre ? Si je tente de m’éloigner de ce que mon être et la vie ont choisi pour moi, inutile de m’inquiéter : la vie me remettra toujours sur mon chemin, que cela me plaise ou non. Mais mieux vaut ne pas jouer les cancres trop longtemps : il y a un but à tout cela. Une fois l’impeccabilité approchée, il ne reste qu’à s’engager pour les autres, pour ceux qui ne la connaissent pas et qui, sans doute, ne la connaîtront jamais, parce qu’ils ignorent ce qu’elle signifie.|couper{180}

Autofiction et Introspection idées

Carnets | Atelier

01 février 2019

Le réveil sonne. Le corps encaisse le choc, se jette hors du lit avant même d’avoir pensé. Il se déplie, s’étire, baille, file aux toilettes — d’abord ça, toujours ça. Puis la cuisine. La main attrape le pot à eau sans regarder, glisse vers l’évier, le remplit. L’œil sait déjà où trouver le paquet de café. Doigts qui rincent le filtre permanent sous le robinet, le secouent, le replacent. Mesure du café : deux cuillères bombées, pas plus. Rabattre le couvercle. L’index glisse jusqu’au bouton qu’il presse, la lumière rouge s’allume. J’écoute la pendule murale. Son tic-tac régulier. L’angoisse se cale dessus, épouse son métronome. Café, puis clope dans la foulée. La journée peut commencer. Mêmes gestes, mêmes phrases intérieures. Cette peur qui rôde : si je change le moindre grain, quelque chose va lâcher. Une fois, j'ai oublié de mettre le café. Une seconde d'inattention. La main a tremblé — un frisson remontant du poignet à l'épaule, comme si ce vide dans la machine envoyait une décharge à travers tout le bras. Alors j'ai dû tout recommencer : vider le pot, rincer le filtre, reprendre depuis le début. L'eau, puis le filtre, puis le café. Dans l'ordre exact. Comme si l'ordre du monde en dépendait. Mon père disait d’une voix sans colère : ne viens pas à l’improviste, préviens-moi. Un coup de fil, ça ne coûte rien. Après la mort de ma mère, il s’était bardé d’habitudes. Chaque tâche était une case à cocher. S’il ratait un épisode de sa série parce que le téléphone sonnait au mauvais moment, c’était toute la journée qui partait en vrille. Enfin, son rituel épuisé, il appuyait sur la télécommande du volet roulant, la chambre passait à la pénombre. Il prenait son livre, s’y enfonçait. Il devenait apnéiste : quelques lignes lues, puis un court sommeil, une reprise haletante, à nouveau le noir. Plus rien ne le ramenait à la surface. Le lendemain, il repartait. Gamelle du chien rincée, le rebord de l'évier essuyé au torchon, un nouveau chaque jour, pas une goutte. Puis la course au village, sous le ciel bas ou le soleil cru frappant la plaine de Beauce. Puis c'était l'heure d'aller dans la forêt, celle entourant le château de Gros-Bois. Une heure de marche avec le chien, un boxer délicat, omnibaveux, larmoyant. Le même chemin toujours, bouleaux aux troncs pâles, hêtres décharnés, chênes vétérans, la même boue séchée à l'assaut des surgeons, des racines, le même retour. Le chien haletait. La maison restait silencieuse. Le soir tombait. Les années passaient. Souvent, j’attendais le dimanche en fin d’après-midi pour composer son numéro. « Tu ne t’ennuies pas, ça va ? » La question invariable, comme une entrée en matière foireuse. Sa voix, à l’autre bout, était plate : « Non, tout va bien. » Puis suivait un silence difficile à briser, de part et d’autre. On ne parlait de rien d'important vraiment on avait du mal avec ce silence. Puis, énervés tous les deux, on raccrochait. Une fois la communication terminée, je me sentais à la fois triste et soulagé. J’avais fait ma B.A., et lui devait être débarrassé du poids de ma sollicitude. Depuis qu’il est mort, je vois la répétition autrement : elle ne se termine pas, elle s’interrompt. Un matin, le corps ne se jettera plus hors du lit. Le filtre ne sera pas rincé. illustration huile sur toile pb 2019|couper{180}

idées

Carnets | décembre

14 décembre 2018

Intense mais calme, méditative, l'intention polarise le sable du chemin. Mieux : elle est le chemin lui-même. Sa prétendue ennemie, la distraction, lui est en fait ontologiquement liée. Comme un chauffeur de taxi avisé, l'intention parle de la pluie et du beau temps pour mieux reposer le voyageur en elle. Puis arrive le mot revers. Imaginons un lieu où son annonce serait célébrée par des fifres, des hautbois et le cliquetis des couverts dominicaux. Le vin coulerait à flots en l'honneur du Héros et de sa suite. Car le revers a tant à dire qu'il se présente buté de prime abord. Raison précisément de le fêter - comme on cogne sur une viande pour l'attendrir. Enivré par les louanges, confiant par l'attention des convives, il sortirait de sa poche le butin de sa quête : ce qu'il n'a pas atteint. Le rien deviendrait alors pour chacun un quelque chose à sa mesure. Génie du revers que de nous révéler ainsi le plan de table de l'Hôte qui nous convie. Suite à une panne soudaine - providentielle - me voici contraint à l'essentiel, écrivant sur mon smartphone. Cela me rappelle Villiers de l'Isle-Adam évoquant Sparte, « située à l'extrémité sud du Péloponnèse ». Chez les Lacédémoniens, le vol était le passage obligé pour gagner le regard de ses pairs. Gide note que cette cité, qui précipitait les enfants chétifs dans des oubliettes, produisit presque zéro artiste. Je comprends soudain d'où je viens. Si j'étais moi, je m'applaudirais presque. Mais restons laconicques. L'écuyère Entre ses cuisses douces et chaudes lorsqu'elle chevauche l'axe des limbes vers l'oubli ourdit l'orage et des espoirs œuf coupé immobile et vibrant <robuste énergiquement s'élance vers les sommets rêvés par la plus noire des profondeurs Se tient satin inouï orange amère l'amie, la mort, la vie.|couper{180}

Auteurs littéraires idées