14 janvier 2026
Les choses n’existent que parce qu’on les nomme. Ce n’est pas tout à fait vrai ni tout à fait faux. Avant le nom il y a bien quelque chose de la nature du trou, du trop-plein, du vide ou de la béance. Nommer — même arbitrairement, même un inconnu — permet de s’extirper temporairement du maelström de l’indicible. Nommer ne requiert donc pas la notion du juste et du faux, mais de calmer ou pas quelque chose en soi face à une chose.
Les idées claires l’un des textes qui attire mon attention lorsque j’effectue une recherche sur le mot "clair", nomme successivement : espoir, dentiste, résistants, chien en laisse. Chaque nomination stabilise provisoirement quelque chose, mais ne résout rien. Le passage d’un bloc à l’autre n’est pas argumentatif. C’est une série de prises, comme en escalade. ( déjà implicitement le mot s’accrocher) On ne voit la ligne qu’après coup.
L’accrochage ne vise pas la clarté mais la tenue. Celle-ci peut être opaque, contradictoire, inclure des longueurs, des fausses pistes. Elle ne demande pas à être comprise immédiatement mais d’être traversée. L’injonction à la clarté présuppose un lecteur standard, une compréhension standard, un temps de lecture standard. Elle formate. La clarté peut être un outil de dictature — pas nécessairement au sens politique, mais comme police du lisible.
Si l’on écrit un texte pour traverser une confusion, cela ne requiert pas les mêmes outils que pour rejoindre un standard nommé clarté. La plupart du temps nous sommes contraints à être clairs (Boileau). La clarté étant le signe d’un esprit sain qui pense "juste". Mais cette salubrité et cette justesse ne sont encore que des mots possèdant une histoire collective ou personnelle selon qui les emploiera.
Quand l’IA pointe un manque de liaison entre les différentes parties du texte, le premier réflexe ressemble beaucoup chez moi à celui d’un écolier pris en faute. Mais très vite autre chose prend le relais : la révolte. C’était déjà ainsi à l’école. Pourquoi l’autre m’impose son point de vue sans prendre la peine d’examiner le mien vraiment, c’est-à-dire sans le crible de l’attendu. C’est contre la dictature de l’attendu que vient ma révolte. Elle se produit tout le temps, que ce soit à l’extérieur dans la cité, dans la rue, comme en moi-même. Pourquoi : parce qu’elle me fige dans une sorte de gelée dans laquelle plus aucun mouvement ne sera possible. Englué dans l’ennui il ne servira à rien de vouloir se débattre. L’expérience mille fois traversée le prouve par un résultat toujours le même : la tristesse, la trempe, l’humiliation.
Cette révolte est ce que j’appelle tenir
Ne pas lâcher fait référence à une fidélité à quelque chose ou quelqu’un. Peut-être à une image héroïque non pas de moi-même mais du narrateur de tous ces textes, ou d’un auteur fictif prêt lui à aller jusqu’au bout. Le bout étant la fin du texte au minimum.
Tenir, c’est refuser de céder sur la langue quand la langue pourrait adoucir. Ne pas lâcher, c’est maintenir le regard sur ce qui résiste à être regardé. Un régime de tenue morale incarné dans une tenue formelle.
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Pour continuer
Carnets | janvier 2026
27 janvier 2026
Faillit tourner en bourrique. L'impératif de toujours commencer un nouveau chapitre en "belle-page", en insérant des sauts manuels fonctionne bien sur LibreOffice Writer mais si on ne fait pas attention à cocher une petite option dans l'exportation en PDF ces pages vides ne sont pas prises en compte (insérer les pages vides insérées automatiquement). Ce sont à mon avis des trucs de débutant et qui me placent donc dans cette position de débutant. Léger agacement. Alors que j'ai, de nombreuses fois, écrit qu'il "fallait" conserver cet esprit du débutant, mais c'était pour peindre évidemment, donc ce ne devait pas être la même chose ah ah ah. J'adore tomber sur mes propres contradictions. Position de débutant devant LibreOffice, donc. Position de patient la veille — même rapport de forces, même ignorance face à ce qui se passe vraiment. La journée d'hier fut plutôt rude alors que nous sommes partis sous un beau ciel bleu. D'abord déposé S. à l'hôpital Lyon-Sud, puis suivi le GPS jusqu'à Montplaisir pour me rendre ensuite à la clinique mutualiste de la rue Feuillat. Se faire arracher quatre dents d'un coup et repartir un peu sonné de nouveau vers l'hôpital pour récupérer S. La jauge était dans le rouge et pas trouvé d'autre solution que de remettre du carburant à la première station-service trouvée. 1,78 le litre de gazole. Donc 20 balles seulement pour compenser l'augmentation insensée. Le temps que l'anesthésie s'évanouisse quelques lancements dans l'os de la mâchoire mais rien de bien méchant. Prise de Doliprane à l'arrivée. Ça va trop vite. Reviens sur le siège du dentiste. Reviens même un peu avant. Tu viens de trouver une place non payante juste la rue derrière la MGEN et t'es plutôt content d'avoir trouvé une place gratuite. Tu montes dans l'ascenseur pour rejoindre le premier étage avec un bon quart d'heure d'avance comme prévu. Tu fais un peu la queue pour t'enregistrer au secrétariat. En attendant tu regardes autour de toi les gens dans la file, la femme qui se fait enregistrer juste avant toi parle fort et raconte sa vie : « Non mercredi matin ça ne va pas j'ai une conférence, plutôt l'après-midi vers 16 heures si c'est possible. » Je remarque la coupe de cheveux de la femme derrière moi et son sourire tous les deux lisses. Quelle patience et je fouille dans mes poches pour sortir mon portefeuille, j'en extrait ma carte vitale et ma carte de mutuelle, ça lui économisera de la salive. Je dépose tout ça quand c'est mon tour et effectivement cool sourire plus franc. J'ai entendu quelqu'un appeler Athéna et j'ai vu la femme regarder dans la direction d'où venait la voix. Incroyable si elle s'appelle Athéna. Bref je suis enregistré et je rejoins la salle d'attente. Pas tant de monde. Je ne sais pas trop quoi dire sur les personnes assises là. Ce sont des vieux comme moi, des invisibles. Le point commun c'est qu'aucun ne regarde son portable. Ils regardent plutôt dans le vide évitant mon regard quand mon regard se pose sur leur regard. Une femme arrive et dit mon nom. Je la suis et je retrouve au fond de la pièce ce bon vieux doc Folamour. -- Alors qu'il dit c'est aujourd'hui qu'on explose tout ? -- Vous me piquez avant j'ose demander. Il se marre. Comment résumer une séance de quasiment une heure durant laquelle j'ai l'impression d'avoir la partie supérieure de la mâchoire arrachée. À quoi je pense durant ce laps de temps ? À Athéna, déesse de la justice. À toutes les sucreries que j'ai ingurgitées depuis ma tendre enfance pour obtenir une dentition si pourrie. À toutes les fois où j'ai omis de me brosser les dents matin midi et soir. Au dentier de mon grand-père qu'il plaçait dans un verre d'eau sur la table de nuit dans la chambre que nous partagions déjà lorsque je n'étais qu'un enfant. Au dentier de mon père ce qui soudain me fit réfléchir au fait qu'il ait opté pour cet engin alors qu'il aurait largement eu les moyens lui de se faire poser de fausses dents. Aux vies parallèles. Dans une de ces vies parallèles j'ai un moment vu un type me ressemblant comme deux gouttes d'eau arborant un sourire carnassier. Ce qui est con avec cette histoire de vies parallèles c'est que j'ai toujours l'impression d'être le moins bien loti de tous mes doubles. Mais peut-être qu'à un moment la roue tourne, sait-on jamais. À un moment ce fut terminé. J'ai mordu dans un bout de tissu et je ne parvenais pas à répondre à Folamour parce que j'avais un morceau de tissu dans la bouche. Je l'ai attrapé avec deux doigts pour dire ce que j'avais à dire et aussitôt il l'a attrapé avec des pincettes il est devenu le docteur No mais je n'étais toujours pas James Bond. J'étais plutôt pressé de partir car la séance avait duré plus que de raison et S. devait m'attendre à l'hôpital. Le simple fait de faire la route du retour m'a littéralement claqué. À l'arrivée j'ai pris un Doliprane et j'ai dit bon je suis claqué je vais me coucher. Illustration Enfant à la grenade Diane Arbus.|couper{180}
Carnets | janvier 2026
26 janvier 2026
Le pouvoir du plus fort, du plus armé, du plus grossier, contient en lui-même sa propre destruction. En attendant, il faut le subir et l’étudier. Ça ressemble à un de ces parcours périlleux tout au fond d’une mine d’or aztèque : discernement, attention, vigilance, et réactivité bien sûr, sous peine de se faire découper par des haches pendulaires, transpercer par des lances empoisonnées au curare, sentir le sol s’effondrer et atterrir au beau milieu d’un nid de serpents venimeux. L’affrontement direct ne vaut pas grand-chose ; presque toujours poussé par l’émotion incontrôlée, pas de plan, pas de structures, aucune solution B, le risque de foirade totale augmente à proportion de l’impréparation. À la question « Voulez-vous tuer le Président ? », que tout le monde considère comme une blague, il vaut mieux répondre non, et de la façon la plus naturelle possible. Pour vaincre les serpents, je ne fais pas de dessin, il faut du sang-froid. Je me demande s’il ne faudrait pas ouvrir une station radio pirate. La seule chose embêtante, c’est le : « Allo, ici le Péage de Roussillon. » Beaucoup moins prestigieux que « Ici Londres ». Ils ont des soucis à Londres. Ils se mettent à prévoir des krachs boursiers liés à l’arrivée d’extraterrestres. Ce qui, il y a encore dix ans, était considéré comme un fake est désormais entré dans les mœurs, ou presque. Si ça se trouve, dans moins de cinq ans, entre les IA qui bosseront pour nous et les extraterrestres qui nous auront offert l’abondance illimitée, on aura tous un revenu minimum obligatoire et on s’emmerdera comme des rats morts. Tu ne pourras plus toucher à rien sous peine de quoi, on se demande : être réexpédié dans les années 80 ? Ils maîtriseraient en outre le voyage spatio-temporel. Ce serait cool comme punition, pensez-vous ? Revivre à tire-larigot les mêmes conneries ad vitam aeternam ? Pas certain. J’essaie de me projeter dans cinq ans, mais c’est encore escompter sans la rapidité à laquelle se déplace la connerie. Si ça se trouve, l’an prochain j’aurai mon propre assistant IA (je préfèrerais une assistante si ça ne vous dérange pas, et si j’ai encore mon mot à dire — et oui, si elle sait faire l’authentique Paris-Brest avec de la vraie crème au beurre, je ne dis pas non, bien sûr je ne demande pas la lune). Évidemment, on n’en est pas encore là. Tout à l’heure, c’est un vrai toubib, avec la tronche du Dr Folamour, qui va s’occuper de mes canines et de mes molaires. J’espère qu’il m’endormira avant ; tarif Sécu de base oblige, on ne sait jamais. En attendant, le pôle Nord fait des incursions jusqu’à Washington, ayant l’air de dire : « Oh, mais trop c’est trop, je vais refroidir vos ardeurs. » Pour un qui est con, tout le monde trinque et dit : « Ça caille jusqu’à Sacramento ! » Ou ça crame de temps à autre ; quand il n’y a pas ça jusqu’à Los Angeles, on se les gèle. Le fait est que le danger ultime est de déclarer à voix haute : « Plus rien ne m’étonne. » Même si on peut parfois le penser tellement fort, il vaut mieux résister aussi contre ça. Hier pris toute la journée par les nuages pas eu le temps d'écrire beaucoup plus qu'aujourd'hui, je le crains. Ce qui doit absolument être considéré comme une chance à la fois par certain(es) de mes lecteur(esses ou ice mais ice ça fait tâche en ce moment ) Mais surtout pour moi-même car le fait de se retenir aussi a du bon, même dans une époque où on se lamente de la chute de la natalité. Ce serait marrant de se poser la question : Que ferait Ulysse dans cette mélasse, le Capitaine Némo, Thierry La fronde, Le marsupilami, Mister BEans, Homer Simpsons, La reine d’Angleterre, Mario Puzzo etc etc Homer Simpson ne ferait rien. Absolument rien. Il s'assoirait dans son canapé avec une Duff, regarderait la télé, et attendrait que ça passe. "Marge, j'ai pas envie d'aller manifester, y a les Simpson à la télé." Le pouvoir du plus fort finirait par s'effondrer tout seul parce que personne ne le prendrait au sérieux. Homer incarnerait l'inertie absolue comme forme de résistance passive — pas par principe gandhien, juste par flemme existentielle. Et paradoxalement, ça marcherait : on ne peut pas tyranniser quelqu'un qui refuse même de reconnaître qu'il est tyrannisé. "D'oh !" serait sa seule réaction politique. Le système s'épuiserait à essayer de le mobiliser, de le faire réagir, delui faire peur. Mais Homer aurait déjà oublié le problème entre deux gorgées de bière. C'est peut-être la stratégie la plus subversive de toutes : l'indifférence totale, non militante, juste organique. Dans un autre monde certainement. illustration Matt Groening le créateur des Simpson|couper{180}
Carnets | janvier 2026
25 janvier 2025
Réveil à 5h55 pour charger la voiture de vêtements que S. veut aller vendre à Saint-Pierre-de-Bœuf dans une salle communale. Nous aurions pu le faire hier au soir en rentrant de Lyon, mais il faisait déjà nuit. Si j’écris 5h55, c’est que je me souviens avoir lu ces chiffres sur l’écran du réveil posé sur la table de nuit. Des chiffres de couleur verte. Le mot luminescent pourrait être utilisé dans la phrase. Je pourrais parvenir à le glisser en même temps qu’affichage à cristaux liquides. Je me demande si au lieu d’écrire voiture je ne devrais pas écrire véhicule ou Dacia Logan. La luminescence des chiffres attira son regard. L’affichage à cristaux liquides du réveil posé sur la table de chevet. (On peut aussi dire table de nuit ; je dis plus naturellement table de nuit personnellement. Pourquoi alors dire chevet ? Parce que ça ressemble plus à un mot littéraire ?) De quoi suis-je en train de parler, vraiment ? Qu’est-ce qui me pousse vraiment à écrire ce genre de choses, tellement insignifiantes ? Une révolte. Une rébellion. Ce sont les premiers mots qui s’avancent et pondèrent la connexion entre question et raisons possibles faisant office d’explication. De quelle nature est cette pondération, en revanche, je l’ignore. Pourquoi dire révolte ou rébellion et pas oreiller ou lèche-frite ? C’est donc une pondération réflexe, quelque chose de tellement « programmé » qu’on n’aurait plus besoin d’y penser ; c’est le fruit d’une longue suite de questions-réponses avec une très faible variation de résultat : soit révolte, soit rébellion, le mot colère pouvant s’immiscer de temps à autre si on plisse un peu plus les yeux. Qu’est-ce que le nouveau, me demandai-je ensuite. Et c’est un pourcentage très faible (2,5 %) qui apparut, associé au nom de Rogers — la courbe de diffusion de l’innovation. Les innovateurs représentent 2,5 % de la population mondiale, c’est-à-dire environ 200 millions d’individus aujourd’hui. Si on ajoute à cela les early adopters — qui n’innovent pas, mais tolèrent mieux que le reste le changement, la nouveauté —, cela représente environ 13,5 % de la population, soit près d’1,1 milliard de personnes. Ce n’est pas si mal, quand on y pense. Cela redonne un peu d’espoir. Encore faut-il savoir ce que tu nommes le nouveau, le neuf... constat instantané : le marché de l'occasion, de la seconde main se développe plus rapidement en France que le marché du neuf. Notamment pour les véhicules, pour les vêtements. Il faut revenir en arrière et s'intérroger sur ce que tu nommes le neuf. Tu aurais tendance à parler d'idée neuve par exemple, mais dans quelle mesure une idée sera t'elle vraiment neuve c'est à dire aussi jamais utilisée, jamais portée par quiconque. Es-tu vraiment certain que ce genre d'idée puisse réellement exister qu'elle ne soit pas un pur fantasme ? Hier par exemple, tu es tombé sur un article concernant la création et la distribution d’électricité en Finlande. Des scientifiques finlandais ont utilisé des ondes électromagnétiques et des systèmes laser pour transmettre de l’énergie à distance, éliminant ainsi le besoin de connexions physiques tout en maintenant le contrôle, l’efficacité et la sécurité de la distribution. Immédiatement tu penses à cet instant aux travaux de Nikola Tesla qui aurait déjà inventé l’électricité sans fil, puis à la Tartarie, aux pyramides, à tout ce flux envahissant les réseaux sociaux depuis des années concernant ces théories dites « alternatives ». N’est-ce pas une forme de répétition également d’être toujours ainsi aimanté par ces sujets, toujours les mêmes, et qui fait que, lorsque soudain on aperçoit l’article sur l’électricité sans fil en Finlande, cela fait basculer la pondération vers quelque chose qui penchera vers une notion de vrai plutôt que de faux ? à noter pour ce jour ce terme de pondération, très important pour comprendre également comment fonctionnent les IA. Stage toute la journée sur les nuages. Je n'ai pas parlé de ces images hypnagogiques avant de m'endormir hier au soir. La terre était comme une grosse lessiveuse qui recyclait sans arrêt les civilisations. Recycler n'est pas le bon mot. Elle les absorbait, en faisait une bouillie nutritive, les enfouissait tout au fond de ses entrailles jusqu'à ce qu'il n'en reste plus aucune trace. Le sentiment qui s'en suivait était à mi-chemin entre l'effroi et le soulagement. illustration : Salvador Dali. Construction molle avec haricots bouillis (Prémonition de la guerre civile) (1936) Huile sur toile, 100 × 100 cm, Philadelphia Museum of Art.|couper{180}