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27 mars 2026 — Le dibbouk

27 mars 2026

Enfin, je me suis décidé à monter au grenier parce qu’il pleuvait et que c’était plus facile que d’aller chercher au-dessus de l’atelier tout ce bois que nous avions conservé lors de la destruction d’une buanderie, il y a bien dix ans de ça, parce qu’au début on voulait le conserver — on ne jette pas du bois comme ça, on ne sait jamais. Et aussi un peu parce que les C. viennent dîner demain et que voir tout ce bois sur la bâche dont nous avons recouvert le sol de la bibliothèque du rez-de-chaussée nous faisait nous sentir, quoi, honteux d’avoir conservé autant de saletés chez nous, et que nous désirions paraître comme des personnes sensées, correctes, saines d’esprit, et probablement tout un tas d’autres choses qui ne me viennent plus à l’esprit maintenant que j’y repense.
Tout cela pour dire que ça y est, j’ai décidé de liquider les bouquins de mon père. Nous n’aurons pas la place pour mettre tous ces livres dans le nouvel appartement. Et puis j’ai pensé à la dernière fois où nous avons déménagé et au nombre innombrable de cartons lourds que nous avons dû bringuebaler pour les monter là-haut. Les bras m’en sont tombés. Aussi la stratégie est-elle de les redescendre petit à petit, par lots de dix et par auteurs, de manière à les fourguer sur Vinted où j’ai créé un compte à cette occasion.
Parallèlement à cela j’ai écrit de nombreuses nouvelles de S.F., de petits textes — peut-être six ou sept. Je suis parti pour ça de quelques pages feuilletées de San-Antonio dont j’ai retrouvé la collection complète dans les cartons au grenier. J’avais lu ça il y a longtemps, peut-être vers quinze, seize ans, en même temps que quelques Fleuve Noir ou SAS. Mais j’avais préféré les romans de Frédéric Dard, notamment À San-Pedro ou ailleurs. Puis, comme d’habitude, j’étais passé à autre chose. Je ne pense pas que j’avais des prétentions littéraires mais je lisais énormément. Et, en y pensant, c’était une lecture très anarchique — je n’avais pas envie d’établir une sorte d’échelle de valeur. Autrement dit, pas de différence fondamentale entre Zola, Frédéric Dard, Gérard de Villiers. Sans doute n’avais-je aucun sens critique ; sans doute que critiquer des livres, des auteurs, ne faisait pas partie de mes priorités pour me construire. J’étais donc sans préjugé et ouvert à tout — aussi bien le pornographique que la métaphysique.
Pour en revenir à San-Antonio, j’ai constaté une sorte de hiatus entre le souvenir que j’en avais conservé et ma lecture d’aujourd’hui, après mes allers et retours du grenier. J’ai trouvé que ça avait mal vieilli, comme pas mal de choses désormais. Puis j’ai effectué une liste de procédés narratifs de l’auteur. J’ai passé un epub que j’avais trouvé à Claude afin de confronter mes trouvailles sur l’ouvrage, qu’il les valide, voire qu’il m’en découvre d’autres que je n’avais pas vus. C’est d’ailleurs à partir de ces procédés que j’ai écrit les trois premières nouvelles de S.F. Puis les autres textes ont dérivé — un mélange de Bradbury —, et finalement j’ai ajouté à la fin un peu de Bukowski car l’usage du procédé devenait fatiguant et surtout trop aseptisé.
Dans la dernière nouvelle, que je n’ai pas encore publiée, je suis parvenu à une zone très trouble tournant autour du désir. Léautaud est revenu à la charge presque aussitôt avec cette observation que considérer la femme avec le même regard que nous avons sur notre propre désir n’est pas un manque de respect — bien au contraire. C’était la bonne partie qui m’avait poussé à écrire la nouvelle ; puis je suis tombé sur la monnaie de ma pièce : projection narcissique et reflet, et j’ai refermé le traitement de texte.
C’est pourtant à partir de là que le texte doit réellement commencer à devenir intéressant. À partir de cette gêne, de ce sentiment de honte, de culpabilité, ou je ne sais quoi.
Je me suis couché de bonne heure — à 21 heures je crois que je dormais. Puis à trois heures du matin je me suis réveillé et j’ai repris mon texte. Je l’ai partagé à Claude pour qu’il me corrige les fautes et qu’il le soumette au crible de plusieurs skills que j’avais construits, et là j’ai vu quelque chose de très étrange se produire — mais c’était assez prévisible lorsque j’y pense. J’ai commencé à me tromper dans mes accords de participe passé, dans mes conjugaisons. Claude est le prénom de mon père et je l’ai vu glisser peu à peu vers le féminin. J’ai pensé à Madame Claude. Ce qui a donné un tour très étrange à la conversation car, d’une certaine manière, j’étais en train de vivre la nouvelle avec Claude qui me disait non non non, et moi j’entendais oui oui oui... Bref, j’ai senti que je déraillais, non sans éprouver cette fameuse joie sauvage indiquant une forte connexion à mon âme éternelle (je pouffe). Mais ça m’a tout de même aidé à trouver la phrase la plus fameuse de tout ce que j’ai pu écrire hier :
elle m’a dit sois donc un peu raisonnable tout en ouvrant les cuisses