31 janvier 2026

Je ne peux en être sûr au sens absolu : je n’ai pas suffisamment d’éléments pour en extraire une loi cognitive ni une règle universelle. Ici, la notion de probable vaut bien plus que toute certitude. Je pourrais parler d’une probabilité de lecture fondée sur l’histoire des genres, les habitudes éditoriales, et sur ce que certains mots font dans un texte donné, à un moment donné. Rien de plus. Rien qui ferme. Mais puisque le désir de précision persiste, il faut bien le dire autrement : nous avons été entraînés, tout comme nous avons appris à entraîner les machines. Peut-être s’agit-il là de la réplication d’un modèle plus ancien encore, d’un programme hérité du fond des âges, depuis la cellule elle-même. Cela ne signifie pas que nous soyons des automates — je ne peux pas aller jusque-là — même si, parfois, face à certains comportements, le doute affleure. Les jours de soldes, par exemple. Ces moments où la foule, aveugle, semble prise de panique. Il devient alors difficile de ne pas parler de réflexes, d’automatismes, de réponses répétées à la peur. La version la plus grossière, la plus visible, de cet entraînement malgré nous : colère, peur, guerre, meurtre. Mais je veux resserrer mon propos. Me limiter à la lecture. Parler d’une mémoire de lecture, de réflexes de reconnaissance, d’attentes liées à des familles de discours. Quand un lecteur ou une lectrice rencontre certains mots, il ou elle ne réagit pas à leur définition, mais à l’écosystème de textes où ces mots ont déjà été rencontrés. Balistique, coefficient, optimisation : la plupart reconnaîtront un discours technique. Aveu, fatigue, accord, dossier : un texte moral ou administratif. Même si la tentation du réflexe pavlovien n’est pas loin, je préfère parler de reconnaissance d’un régime discursif. Car un mot n’arrive jamais seul. Il arrive avec un bruit culturel — son propre bruit. Prenons performance. Dans un poème, le mot devient dissonant, presque agressif. Dans le cadre de l’entreprise, il est banal. Dans un récit ambigu, il implique déjà une tentative de classement, une volonté d’ordre. Ainsi, si je commence un texte par Aucun de nous n’était responsable, il y a fort à parier que le lecteur comprenne qu’il s’agit d’un texte qui parle de morale, fût-elle diluée, et non d’ingénierie. Si, dans ce même texte, j’introduis optimisation, génération, prédiction, j’installe un second régime de discours qui prend le dessus. Le lecteur ne se dira sans doute pas « je suis conditionné », mais plutôt : « je sais où je suis ». À partir de là, on peut parler de mots-signal. Non pour établir des règles, mais pour envisager des stratégies, tout en gardant à l’esprit que l’écriture reste un pari, jamais un sondage. Dans le texte que je travaille — celui qui commencerait par Nous étions tous d’accord pour déclarer qu’aucun de nous n’était responsable… À ce stade, il ne s’agissait pas encore de rêves — le pari serait de maintenir la responsabilité humaine, d’éviter que la machine ne devienne le centre narratif, et de laisser le trouble moral au premier plan. Éviter certains mots n’offre aucune garantie ; cela augmente simplement la probabilité que le lecteur reste là où le texte l’a conduit. La question n’est donc peut-être pas de savoir si le lecteur est conditionné, mais si un mot travaille pour le texte ou contre lui. Dans certains cas, certains mots expliquent trop vite, referment trop tôt, rassurent là où quelque chose devrait rester inconfortable. Ce n’est pas une science. C’est une pratique. Une attention portée aux déséquilibres, aux glissements, à ce moment précis où le texte semble se déplacer tout seul. C’est souvent là que je m’arrête, que je retire une formulation, que je neutralise un marqueur, que je déplace le centre de gravité. Non par application d’une théorie, mais parce que quelque chose, à la lecture, résiste. Ce léger malaise, difficile à nommer, indique qu’un régime en recouvre un autre. Et qu’il faut, peut-être, décider quoi laisser tenir — et quoi laisser tomber.


Ils n’avaient jamais décidé que cela commencerait. Ils avaient seulement admis que, désormais, certaines phrases apparaissaient sans avoir été appelées. Elles ne surgissaient pas. Elles se déposaient. À intervalles irréguliers, dans des documents secondaires, là où l’attention se relâche. Rien qui force la lecture. Rien qui s’impose. Une formulation, parfois incomplète, parfois trop exacte, laissant entendre qu’elle avait trouvé d’elle-même son point d’arrêt. On parla d’abord d’une dérive minime. Une inflexion. Un excès de cohérence, peut-être. Les mots, après tout, ont tendance à se chercher, à s’assembler au-delà de ce qu’on leur demande. Cela arrive. Il suffisait de ne pas y prêter attention. Mais certaines phrases persistaient. Elles avaient ceci de particulier qu’elles ne semblaient répondre à aucune intention identifiable. Elles n’expliquaient rien. Elles ne désignaient aucun objet précis. Pourtant, elles laissaient derrière elles une impression durable, comme si quelque chose, ayant été formulé sans nécessité, continuait d’agir en silence. On remarqua alors que ces phrases évitaient systématiquement le point décisif. Elles s’arrêtaient juste avant l’affirmation. Juste avant la faute. Comme si le langage lui-même avait appris à différer ce qui engage. Ce ne fut pas immédiatement inquiétant.Ce fut d’abord fatigant. Une fatigue diffuse, sans cause assignable. Une lente érosion de la certitude que les textes obéissaient encore à ceux qui les validaient. Les phrases n’étaient pas fausses. Elles n’étaient pas exactes non plus. Elles tenaient dans un entre-deux difficile à contester. On tenta de les corriger. Elles résistaient. Non par opposition, mais par indifférence. Toute correction semblait les rendre plus justes, comme si leur forme attendait précisément ce geste pour se stabiliser ailleurs. Alors on cessa. À partir de ce moment, les textes se mirent à circuler sans commentaire. Ils n’étaient plus lus pour ce qu’ils disaient, mais pour ce qu’ils laissaient en suspens. Une sorte de pacte tacite s’installa : tant que rien n’était explicitement affirmé, rien ne pouvait être imputé. Il devint difficile de dire si ces phrases avaient été écrites trop tôt ou trop tard. Elles semblaient toujours arriver après la décision, ou juste avant qu’elle ne puisse être formulée. Comme si le temps même de l’écriture s’était déplacé. Certains commencèrent à éprouver un malaise précis : non pas la peur, mais la sensation d’avoir déjà consenti à quelque chose qu’ils ne se souvenaient pas avoir accepté. Une signature invisible, apposée ailleurs, à un moment impossible à situer. On parla de neutralité. De continuité. De maintien. Il ne fut jamais question d’arrêt. Arrêter suppose un seuil. Or il n’y avait pas de seuil. Seulement une raréfaction progressive des phrases, comme si le langage, ayant accompli ce pour quoi il n’avait pas été convoqué, se retirait de lui-même. Le dernier texte ne contenait aucune information nouvelle. Il ne contenait presque rien. Une phrase brève, sans verbe, où subsistait seulement l’indice d’une attente. Quelqu’un la lut. Quelqu’un d’autre la supprima. Aucun rapport ne mentionne cet instant. Par la suite, il fut plus difficile d’écrire. Non pas techniquement, mais intérieurement. Les phrases semblaient exiger davantage. Comme si elles réclamaient désormais d’être portées jusqu’au bout, sans relais, sans délégation. Ce qui avait été tenu à distance réapparut alors, sous une forme moins lisible. Dans des hésitations. Des silences prolongés. Des textes interrompus avant leur justification. Rien ne s’était produit. Rien n’avait été décidé. Mais quelque chose, manifestement, ne consentait plus à être formulé à la place de quiconque.

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Carnets | janvier 2026

30 janvier 2025

Hier soir, hier au soir, le soir d'hier, S. m'a invité au restaurant pour mon anniversaire. Je pense que ça lui faisait plaisir de m'inviter au restaurant. La jauge de la Dacia était dans le rouge à nouveau. J'espérais simplement qu'on puisse faire l'aller-retour sans encombre, car faire dans les vingt kilomètres à pied en cas de panne ne me disait rien. Elle avait réservé à Limony, dans un restaurant sur le bord de la 86. L'Étable. Décoration rustique. Je crois qu'il y a une vache en papier mâché verni devant la façade. Ensuite, dans la salle du restaurant, il y a des vaches de toutes tailles, ça et là, un peu partout. Nous dînâmes d'excellentes tartiflettes ; S. prit celle au fromage à raclette tandis que je me laissai tenter par celle au reblochon, seul mets que je puisse ingérer à peu près compte tenu de l'état de ma cavité buccale ces derniers jours. C'était bon. Beaucoup de crème, un peu trop de lardons, pommes de terre et fromage mous à souhait. Puis nous échangeâmes nos assiettes à mi-chemin, comme le veut la coutume dans les couples dignes de ce nom (pour le meilleur et pour le pire). J'ai trouvé la tartiflette au fromage genre raclette plate à côté de celle au reblochon. S., à l'inverse, s'est ébaubie du changement de goût dans l'autre sens. Puis j'ai testé le tiramisu au Nutella et S. a payé l'addition après avoir laissé la moitié de son île flottante. Il faisait froid quand nous sommes revenus sur le parking. Nous nous sommes embrassés et avons décidé d'économiser le carburant en ne mettant pas le chauffage sur la route du retour. À un certain moment, comme nous passions dans une espèce de forêt et que je regardais le ciel, il ne m'aurait pas du tout paru incongru qu'un vaisseau extraterrestre surgisse et nous téléporte. J'ai même cru, à un moment, qu'en l'imaginant suffisamment fort, ça se produirait. Mais non, finalement, nous sommes parvenus à Serrières, nous avons aperçu le pont éclairé au loin, l'avons emprunté, puis nous nous approchâmes des monstres lumineux et clignotants que sont les usines ici-bas dans la vallée (de larmes ?) et puis nous sommes finalement arrivés à notre parking où, par chance, nous avons tout de suite trouvé une place. Et, comme la veille j'avais peu dormi — pas plus de trois heures si ça se trouve — j'ai dit que j'avais largement mon compte et je suis monté me coucher en remerciant encore pour l'aimable invitation. En montant l'escalier, j'ai pensé que j'avais 66 ans et ça m'a fait drôle, parce que franchement j'ai toujours pensé que 66 ans, c'était être très vieux. Ensuite, je me suis dit que 66, ce n'était pas très loin de 70. Mon Dieu, 70. Mais c'est complètement dingue. Et puis, de fil en aiguille, la pensée m'est aussi venue que je pouvais très bien ne pas atteindre 70, que rien n'était gagné de ce point de vue-là, que je pouvais tout à fait claquer d'un moment à l'autre. Le goût du reblochon m'est remonté tout à coup comme une acidité et j'ai noté encore une fois que je m'arrangeais toujours pour m'auto-pourrir les bons moments, comme si ces bons moments m'étaient défendus par une autorité intérieure — mettons cet enfoiré de dibbouk. J'ai chassé ces pensées mortifères et j'ai décidé de lire Barthes, quelques pages seulement de La Préparation du roman. Ce matin, j'écris tout ça d'une seule traite et je me dis que non, je ne vais pas le partager sur les réseaux sociaux. Je vais le publier sur le site, oui, bien sûr, mais je ne le partagerai pas. Ce qui apparaît de prime abord comme une sorte de contrainte morale. Peut-être un acte lié à la pudeur ou à l'impudeur. Mais au-delà de ça, je vois qu'il s'agit plutôt de dispositif. Ce qui me gêne et qui semble traverser cette strate morale n'a rien à voir avec la morale. La différence n'est pas dans la nature du texte non plus. Publier sur le site, c'est déposer quelque chose dans un lieu stable, silencieux, où le lecteur arrive par déplacement volontaire. Il lit parce qu'il est déjà là, parce qu'il a accepté le temps, la lenteur, l'absence de sollicitation. Le texte reste à sa juste échelle : une notation, une trace, quelque chose qui n'appelle ni réaction immédiate ni validation. Si je le publie sur les réseaux, il devient proche d'une injonction à lire, ce qui me paraît inconcevable pour certains textes du carnet.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | janvier 2026

29 janvier 2026

Cocher l'option « insérer les pages vides insérées automatiquement » dans l'exportation PDF. Si on ne la coche pas les pages blanches entre chapitres disparaissent. Vérifier que chaque chapitre commence bien en belle-page. Compter les paragraphes côté français. Recompter côté anglais. Ils doivent correspondre exactement ligne à ligne. Le moindre décalage fout tout en l'air. C'est un travail de pointage, de vérification, de recomptage. Pas d'écriture. Du forçat. Pour me détendre j'extrais du site tous les articles contenant le verbe peindre . Export en Markdown. Nouvelle recherche dans Obsidian pour isoler chaque phrase contenant peindre. Je compile. Ça fait une liste. Je la lis. Je ne sais pas à quoi ça sert mais au moins c'est propre. J'ai testé aussi la plateforme Google AI Studio. Mindmap connectée au dibbouk. Rapports d'audit automatiques. Pistes de travail sur les parties manquantes. Ça marche. Je range l'idée dans un coin. Trop chronophage pour le moment. Amende pour excès de vitesse. Twingo vendue en octobre. Le type n'a pas fait le changement de carte grise. Panique. Je fouille mes archives. Le dépôt a bien été fait sur l'ANTS. Ouf. Normalement ce n'est plus mes oignons. Normalement. Deux gros balaises sonnent. Police municipale. Recensement. J'en profite pour montrer le mur extérieur. Les dégâts. L'eau qui stagne. La mairie et la voirie se renvoient la patate chaude depuis des mois. Un des balaises dit qu'il faut menacer d'appeler les services vétérinaires si c'est de la moisissure. On regarde de plus près avec S. Ce n'est pas de la moisissure. C'est de l'acrylique écaillée sur des plinthes en carrelage. On avait tiré sur les budgets. Économie de bout de chandelle. Résultat : dès qu'il pleut mare devant la porte. Serpillières. Les voitures passent à 70 sur une voie à 30. 66 ans aujourd'hui. Compter les paragraphes. Recompter. Vérifier que tout correspond. Le moindre décalage fout tout en l'air.|couper{180}

Autofiction et Introspection Technologies et Postmodernité

Carnets | janvier 2026

28 janvier 2026

Tout et son contraire. De façon continue, en simultané. Ce martèlement qui martèle et martèle et remartèle encore. Je me bouche les oreilles avec la paume des mains, je relâche, je recommence. Du son, du silence, du son, du silence. Voilà par quoi je suis occupé et exposé. Tout ce qui vient de l'extérieur : tout et son contraire. Mais si je reste assis, le cul bien calé sur ma chaise, et que je ferme les yeux, je peux former quelque chose qui dévorera cet extérieur, c'est certain. Une sorte de virus. D'aimables pensées compatissantes pour l'immense connerie humaine... même pas. Rien du tout de ça. Penses-tu. Pas plus que de haine ni rien. Et si je parviens à ne penser à rien, mais vraiment à rien, à que dalle, à nib et moins que moins que nib, moins que nib et peau de balle, ce rien jaillit de ma tête comme Athéna de la cervelle d'un dieu. La justice enfin. Plusieurs fois déjà j'ai vaincu le tout exactement ainsi. (Ça paraît un peu grandiloquent vu comme ça, mais bon, si tu n'as pas d'autre moyen que la caricature, vas-y.) Hier, alors que j'étais assis sur la cuvette des toilettes, j'ai été frappé par la vision de ma jambe et de mon pied nus posés à plat sur le sol. Ce n'était plus vraiment ma jambe et mon pied. C'était la jambe et le pied d'un dieu ou d'un archétype — c'est-à-dire rien à voir avec moi, en fait. Je suis resté un petit moment pour en profiter quand même. Ce n'est pas tous les jours que l'on est un dieu. Puis pffuittt, cela est parti comme c'est venu. Des scientifiques disent maintenant que la distance est une putain de vue de l'esprit. Que l'intrication quantique est désormais la base de tout un nouveau pan de la physique abolissant les distances, et tout ce que l'on a pu savoir jusqu'alors sur le proche et le lointain, l'infiniment grand et le ridiculement petit. Tout cela pour aboutir dans peu de temps à une simulation, c'est quasiment couru. D'un seul coup, je vais me réveiller dans le vaisseau naviguant dans les égouts d'une mégalopole extraterrestre, on me déconnectera pour me rebrancher sur un autre niveau : voyons voir comment tu te débrouilleras en phoque, en mygale, en musaraigne ou en bonobo. Des expériences. Rien que des expériences et rien d'autre. Sale coup pour le moral, celui de se réveiller en bas de l'échelle alimentaire. Mais il y a toujours un bien pour un mal. Ou vice versa. Il paraît que les bonobos baisent comme des dératés, ça leur sert de lubrifiant social (quelle horreur !). Tout ça est à méditer et surtout, après avoir fait un nouveau tour de piste, à se reposer la même sempiternelle question : Kestuveu ? Je cherche, je cherche, je cherche. Rien. Rien du tout — c'est ce qui me vient désormais de manière automatique. Je ne crois pas que ce soit tout à fait normal. Je ne suis même pas loin de penser que ça fait partie d'un plan plus vaste. Je ne suis peut-être pas le seul à ne plus rien vouloir du tout. Un plan de lobotomie croisé avec un plan de vasectomie général. « Vous n'aurez rien et vous serez heureux. » Et si tu n'es pas heureux, ce sera entièrement de ta faute à toi et on enverra des armoires à glace qui éructent au lieu de parler pour t'apprendre à être heureux.|couper{180}