Phrases-Janvier 2026
7 janvier 2026
Tous les matins du monde sont sans retour. Et les amis. Tacite dit qu’il n’y a qu’un tombeau : le cœur de l’ami. Il dit que la mémoire n’est pas un sépulcre mais une arrestation dans le passé simple. Cette arrestation veille ; elle guette et interdit le retour. Il dit que le séjour où résident ceux qu’on a aimés n’est pas l’enfer ; que la douleur où s’anéantit l’âme qui aime n’est pas un séjour mais une rage ; que sur l’image de cire n’ont été portés qu’un âge et une expression. Seul l’ami — écrivait jadis Cornelius Tacitus dans sa villa d’Interamne — blessé par l’abandon, mais point désorganisé par la souffrance, peut conserver la trace du son et du flux où se distribuait la voix. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : amitié, résider, abandon, Tacite]
8 janvier 2026
La maîtrise n’est qu’une adresse de la maladresse.
(Le défaut de mon pouvoir sur elle, plus l’étrangeté absolue de son pouvoir, font un temps une manière d’assurance. Sans doute est-ce par ce qu’elle « m’aveugle » que je « perçois » ce que je perçois. Mais non aveugler un aveugle ». Le redoublement — la réflexivité — est ici sans détermination.
Pour user d’une autre figure, l’ombre que fait la langue sur les corps, ils ne peuvent la dire, la bouche étant trop obscure, que cette ombre s’y porte.) Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : maladresse, adresse,pouvoir]
9 janvier 2026
Entre la langue et la voix engrenée sur le souffle d’un corps. Page et livre seraient seconds, inessentiels, dénués d’autonomie dans leur matière, dans leur histoire, dans leur pouvoir. Les livres seraient des accidents dans la médiation du sonore. Le livre ne serait qu’un blanc (le piège d’un blanc) entre la voix et son énonciation. Blanc comme air. Noir comme le corbeau. Blanc comme l’aérant de la page. L’ajourant.
Mais loin de s’absorber dans l’habile enchevêtrement des fictions qui le composent, il céda moins à l’attrait des aventures rapportées qu’aux pouvoirs exercés par les rythmes successifs des phrases.
À mesure que j’y prête attention et que mon corps se plie à son pouvoir, au vide en moi, par lequel elle sonne, je reconnais que cette voix n’existe pas.
« Visiblement, dit-il à part soi, ahanant sur son mot à mot, cette langue est à bout de rouleau ! Cela saute aux yeux ! C’est là un reliquat de compte, un mauvais rebut, sans invention, ni expédient, ni recours, qui ne tient plus rien en réserve. La mort sans conteste a tout à fait paralysé ses pouvoirs ; l’impotence, l’imbécillité et le froid l’ont gagnée. Ils la transissent ; ils l’entravent au point de l’immobiliser. Une langue vivante, c’est un véritable coma ! Et le dictionnaire un tas de bûches ! »
Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : langue, voix, accident,médiation sonore, livre, blanc, ajourant]
12 janvier 2026
Longtemps, à des reprises diverses, il lut ce livre. Il y emprunta sans compter, adaptant de longs contes, transformant parties ou tout, relevant tel trait, amplifiant tel tour, extrayant telle intrigue seconde. Mais loin de s’absorber dans l’habile enchevêtrement des fictions qui le composent, il céda moins à l’attrait des aventures rapportées qu’aux pouvoirs exercés par les rythmes successifs des phrases.
Sans doute chacun cherche-t-il à se faire reconnaître de ceux qu’il connaît — mais chacun cherchant dans ce cas à se faire reconnaître « le même différent », ne serait-ce que pour pouvoir être reconnu.
(Une langue morte : une langue écrite, seulement écrite. Elle ne suppose pas qu’un corps lui prête sa voix. Ne cherchant que l’intransposable en elle, elle délaisse la communication, s’éloigne des corps. Non seulement elle n’a plus à être dite, elle cherche à ne plus pouvoir l’être.
Or cette notion ne réfère pas au statut hypothétique des langues. Elle s’échange à la notion de « livre ».)
Toute citation est — en vieille rhétorique — une éthopée : c’est faire parler l’absent. S’effacer devant le mort. Mais aussi bien l’insistant rituel selon lequel on mangeait le corps des morts, ou celui du dieu. Sacrifice pour s’en préserver, pour contenir ce pouvoir en le découpant en morceaux et en l’ingérant pour partie. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : éthopée, citation, rhétorique, absence, sacrifice]
Ce qui frappe d’abord, c’est le régime cognitif : synthétiser comme compression. Le verbe suppose qu’il y a du “trop” et qu’il faut en faire du “moins”, sans perdre l’essentiel. C’est une promesse séduisante : obtenir le bénéfice de la complexité sans payer son coût. Lire sans lire, comprendre sans traverser, décider sans s’embarrasser. Dans un monde saturé d’informations, cette promesse est devenue un idéal de survie. Mais elle contient aussi une métaphysique discrète : l’essentiel existerait indépendamment des formes, comme un noyau qu’on pourrait extraire. Or, dans l’écriture, l’essentiel n’est pas un noyau naturel ; c’est une construction. Ce qui compte n’est pas seulement ce qui est dit, mais comment cela est dit, à quel endroit, dans quelle séquence, avec quelles nuances, quelles hésitations, quelles résistances. La synthèse coupe souvent ces forces-là parce qu’elles sont difficiles à “faire tenir”. EcrireClair.net - Sébastien Bailly [mots clés : synthétiser]
13 janvier 2026
Souvent il partait en barque au pied levé, avec seulement deux livres, un fourneau à thé et un nécessaire d’écriture. Dans chacune de ses barques, pour pouvoir partir dans la précipitation de l’envie, il laissait entreposé un matériel de pêche complet, une canne de bambou, des hameçons, une boîte de cendres pour se nettoyer les doigts ou l’anus, une balance pour recueillir les poissons.
Toutes les bibliothèques, comme les langues, sont toujours nées de pillages, confiscations, transferts de trésors, d’hommes, de pouvoirs, de dominations, de narcissismes, de soupçons et de censures, d’apparats et de louanges, de gestes somptuaires et de proclamations d’interdits. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : occurence, pouvoir]
14 janvier 2026
Comme il peut être « mis en musique » : poème « mis en page ». De même qu’une voix se pose : il semble que la page pose la voix. Dans son rythme, ses blancs, il semble que sa matière s’assujettit à l’énonciation qui sera faite d’elle : non dans le présent de son inscription. Mais dans l’ultériorité des souffles et des vents où elle périra aussitôt, rongée par l’air, après qu’elle aura, un temps d’instant, sonné.
S’il est vrai que la ponctuation d’un livre est plus affaire de syntaxe que de souffle, il reste que parfois pareille voix fictive parcourt effectivement le corps. Même, quand le livre est très beau, elle fait penser que la lecture n’est pas si loin de l’audition, ni le silence du livre tout à fait éloigné d’une « musique extrême » — encore qu’il faille affirmer aussitôt qu’elle est imperceptible.
En 1532, en Avignon, Jean de Chaney substitua aux notes de musique losangées des notes arrondies gravées par Étienne Briard.
La musique évoque son défaut. Lire y sombre un tout petit peu — quelques frémissements qui se lisent encore parfois, à peine, sur le bord des lèvres de ceux qui lisent, et qui font songer à une envie de pleurer qu’on réprime.
Quand le silence de la lecture m’angoissait, ou quand la position de la lecture m’enfourmillait, je faisais de la musique.
Parfois je traversais le pont alors tout neuf qui mène d’Ancenis à Liré. J’avais le sentiment de quitter la musique pour le silence.
De quitter le XIXe siècle (à quoi me faisait inévitablement penser le marché d’Ancenis, Julien Gracq enfant venant en carriole prendre des leçons de musique chez ma grand-tante, contre laquelle il a conservé beaucoup de vitupération) pour le XVIe siècle ; de quitter les hommes pour les poissons ; Dieu pour la rive de sable ; les touches et les jeux d’ivoire et le son qui tonitruait et qui hérissait d’émotion les cheveux et le centre du dos pour leur substituer la lecture silencieuse comme la pêche silencieuse.
Il y avait un nid, un pont, une musique grave dans l’église froide qu’on pouvait apercevoir de loin ; et un fleuve magnifique où on se noie et qu’il fallait traverser précipitamment.
Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : Musique, silence]
15 janvier 2026
C’est ainsi que j’allais lire à Liré. Il y avait un lieu que j’aimais qui était le futur du verbe dont j’allais faire ma vie. Il y avait un nid, un pont, une musique grave dans l’église froide qu’on pouvait apercevoir de loin ; et un fleuve magnifique où on se noie et qu’il fallait traverser précipitamment.
Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : Musique, silence]
16 janvier 2026
On a souvent noté que l’art moderne depuis le romantisme — à l’image des mœurs dans nos sociétés depuis le romantisme, et avec le remarquable appoint de deux guerres presque mondiales — était caractérisé par l’aversion contre les formes de la tradition, par la haine révulsée des conventions, par le souci de se différencier d’autrui à tout prix et par le discrédit frappant le souvenir des morts. On a appelé cela de noms différents : romantisme, expressionnisme, modernité, déformalisation etc.
Aucune attitude, aucune œuvre, aucune mode vestimentaire, aucune coiffure, aucun sentiment ne doit être répété. À quelque situation ou à quelque émotion que ce soit, on est tenu de répondre originalement. Cet interdit frappe tout comportement traditionnel, toute formule rituelle, toute pratique artisanale. Ne pas respecter le maître : se distinguer du voisin. Toute forme lance un défi et cette obligation à l’invention pèse d’un poids plus lourd encore que l’asservissement à un modèle préétabli. Cette exigence est passionnante. Je ne suis pas très assuré du désir qui la sous-tend.
Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : situation]
17 janvier 2026
Les mots déménagent dans le monde les êtres qu’ils évoquent. Cette capacité, qui est celle des fées, est un pouvoir qui emplit d’épouvante. Avec les mots je transporte avec moi où je veux le nuage, la douleur, Nausicaa apparaissant sur la grève, la guerre des Boers, une petite primevère jaune.
Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : nuage]
21 janvier 2026
Et je dirai que mieux valent les leurres de la subjectivité que les impostures de l’objectivité. Mieux vaut l’Imaginaire du Sujet que sa censure.
Roland Barthes La préparation du roman, 2 décembre 1978. [mots-clés : censures]
25 janvier 2026
Cette transformation est active : je sens que la Photographie crée mon corps ou le mortifie, selon son bon plaisir (apologue de ce pouvoir mortifère : certains Communards payèrent de leur vie leur complaisance à poser sur les barricades : vaincus, ils furent reconnus par les policiers de Thiers et presque tous fusillés).
Roland Barthes La chambe Claire [Mots clés : poser, pouvoir]
26 janvier 2026
[...] Cette impasse est un peu celle de Brecht : il fut hostile à la Photographie en raison (disait-il) de la faiblesse de son pouvoir critique ; mais son théâtre n’a jamais pu lui-même être politiquement efficace, à cause de sa subtilité et de sa qualité esthétique.
Roland Barthes La chambe Claire [Mots clés :Brecht ; critique, photographie, pouvoir]
28 janvier 2026
Il y a d’abord des images, familières ou obsédantes ; des cartes étalées que tu prends et reprends sans cesse, sans jamais parvenir à les ordonner comme tu le voudrais, avec cette impression désagréable d’avoir besoin d’achever, de réussir cette mise en ordre, comme si d’elle dépendait le dévoilement d’une vérité essentielle, mais c’est toujours la même carte que tu prends et reprends, poses et reposes, classes et reclasses ; des foules qui montent et descendent, vont et viennent ; des murs qui t’entourent et dont tu cherches l’issue secrète, le bouton caché qui fera basculer les parois, s’envoler le plafond ; des formes qui s’esquissent, s’esquivent, reviennent, disparaissent, s’approchent, s’estompent, flammes ou femmes qui dansent, jeux d’ombres.
Georges Perec, Un homme qui dort édition Folio page 21
[Mots clés :Carte, prendre et reprendre, murs, jeux d’ombres]