Autofiction et Introspection
Habiter n’est pas impossible, mais c’est un vrai problème pour le narrateur. Il occupe des lieux sans jamais vraiment y entrer. Maison, atelier, villes traversées : ils existent, mais restent comme à distance. Il imagine que peindre ou écrire l’aidera à habiter autrement, à investir un espace intérieur qui compenserait l’absence d’ancrage. Mais cela demeure du côté du fantasme. Le réel, lui, continue de glisser, indifférent.
C’est de ce décalage que naissent ces fragments. Écrire pour traverser l’évidence, pour examiner ce qui ne s’examine pas. Écrire comme tentative d’habiter, sans garantie d’y parvenir.
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Carnets | Atelier
09 mars 2019
J’ai longtemps cherché l’éveil comme on le cherche quand on a grandi avec les promesses de Woodstock et les romans de Hesse, en reniflant Castaneda, en se racontant qu’un jour quelque chose s’ouvrirait d’un coup, avec du souffle et des étoiles. Puis il a fallu l’euro, un divorce qui m’a fait dégager de Suisse, et mon retour à un travail que je croyais connaître, pour que je rencontre l’éveil, le seul qui ne se discute pas. C’était un matin ordinaire. Travailler six jours sur sept était devenu un automatisme musculaire : je me levais sans y penser, je me mettais en route comme une machine. Ce matin-là, je n’ai pas pu. Les yeux ouverts, le corps immobile, j’ai dit à voix haute : non. Puis je me suis tourné pour me rendormir, comme si la seule réponse possible était de disparaître sous la couette. L’éveil a commencé là, dans ce refus nu, sans lumière, sans extase. Mon épouse est venue me secouer, me rappeler l’heure, le poste, le devoir de tenir la maison debout. Elle a cru à une grippe, à une fatigue passagère. Moi je restais là, pas malade au sens habituel, plutôt vidé, comme si quelque chose venait de se débrancher. Je ne lévitais pas, je n’avais aucune révélation dorée : j’ai pris l’évidence en pleine figure. D’abord l’absurde, d’un seul bloc. En vingt secondes j’ai revu ma vie professionnelle comme un film trop rapide : l’odeur de café tiède dans les couloirs, les badges qui bipent, les réunions où l’on parle pour ne rien dire, les humiliations gentilles, les ambitions de survie, les soirs où je rentrais avec le crâne creux en me répétant que demain serait mieux. Tout ça a défilé et s’est effondré en même temps. L’ego d’employé s’est ratatiné sur place. Je me suis senti comme un ballon lâché trop haut qui retombe au sol, dégonflé, inutile. Je suis resté deux jours au lit, terrassé par cette lucidité, à essayer de repousser ce qui venait de se produire, par réflexe de courage, mais le réflexe tournait dans le vide. Le “ça va passer” n’a pas passé. Les mois se sont étirés, puis les années. Il m’a été impossible de remettre un pied dans cette boîte : les locaux, les visages, les chefs et sous-chefs, même la routine la plus neutre m’étaient devenus impraticables. J’ai cru d’abord que c’était elle, cette entreprise-là. J’en ai tenté d’autres. Plus bas, plus haut, ailleurs, en me disant que je trouverais une place respirable. À chaque fois la même butée, la même vacuité révélée. Ce n’était pas le courage qui manquait, c’était la foi dans le sérieux de tout ça. J’ai fini par cesser de me haïr pour ça. Je me suis inscrit à Pôle emploi, j’ai demandé une formation, quarante-huit ans, entouré de jeunes à l’AFPA, vivant loin de la maison comme un étudiant tardif. J’ai appris le jargon, les gestes techniques, les habitudes d’une époque qui n’était plus la mienne, et je regardais tout ça avec une compassion nouvelle, presque douloureuse, pour quiconque se lève le matin pour un poste. L’éveil continuait, non plus comme un coup de poing, mais comme une pression sourde qui oblige à accepter. J’aurais pu me jeter dans l’humanitaire pour donner un sens clair à l’utilité, mais j’ai eu peur d’un autre mirage. Alors j’ai repris ce qui était resté là depuis toujours : les pinceaux. Je me suis remis à peindre sans frein, comme si la seule façon de tenir était de revenir à l’enfance, à la créativité et au silence. L’éveil ne m’a pas transformé en saint ni en magicien. Il m’a ramené à ce que je suis, et c’est là que le travail a commencé : regarder le monde qui se défait et se refait sous nos yeux, pleurer sans raison, sourire pour presque rien, et ne plus appeler ça une faiblesse. illustration Huile sur toile série "petits mondes" pb 2019|couper{180}
Carnets | Atelier
07 mars 2019
Il y a des frontières au possible, on nous les apprend très tôt. Au début c’est la famille, l’école, leurs phrases répétées sans même y penser ; plus tard ce sont d’autres machines qui reprennent le relais, d’autres raisons de rester dans le rang. On finit par s’y tenir comme à une clôture familière. Et puis il y a l’impossible. Un territoire qu’on ne vous décrit pas, qu’on ne balise pas, que certains sentent d’abord comme un trouble, une écharde, avant d’y mettre le pied. On y va seul, presque toujours, parce que personne ne peut venir confirmer ce que vous voyez. La vie d’artiste, je l’ai comprise comme ça : non pas un choix clair, mais une entrée par effraction. Il y a eu, enfant, des moments où la frontière a cédé sans prévenir. Un matin à l’école, la craie grinçait sur le tableau et une fenêtre mal fermée battait dans le vent ; pendant une seconde la salle s’est dépliée, je voyais tout trop proche et trop loin, et je n’avais plus de nom pour ça. Un basculement bref, violent, qui ne ressemblait pas à une idée mais à un coup reçu : le monde s’ouvrait d’un cran, les repères habituels sautaient, et je me retrouvais dans une profondeur sans haut ni bas, sans bon ni mauvais, juste une présence brute qui happait tout. La première fois, je n’ai pas compris. J’ai cru que c’était un accident, un vertige. Puis ça s’est reproduit, comme si quelque chose insistait. Le temps y perdait sa forme, les lieux aussi ; je pouvais être au même endroit et ailleurs, partout et nulle part, avec cette sensation de point de vue multiple qui renverse la table. Quand je revenais et que j’essayais d’en parler, les adultes souriaient si c’était l’heure tranquille, ou bien ils coupaient court d’un geste parce qu’il y avait mieux à faire. Ce double mur — mes découvertes d’un côté, leur refus d’entendre de l’autre — m’a rendu hébété longtemps. J’ai appris à me taire. J’ai appris le langage commun, celui qui permet de durer dans le possible sans alerter personne : une sorte de mensonge pratique, une manière d’oublier l’oreille trop fine. J’ai étudié les possibles qu’on me tendait, j’ai essayé d’y habiter, et chaque fois je revenais au bord comme un exilé à qui l’on montre la porte. J’étais un sans-papiers du monde commun : on me le faisait sentir par un regard qui glisse, un hochement de tête, une porte qui se referme. Alors j’ai compris qu’il n’y avait pas de retour à faire. Je me suis tu plus loin encore et j’ai franchi la frontière. En arrière, je vois cet enfant qui voulait passer, qui a résisté quand tout l’assignait à rester ; c’est lui qui m’a mené loin. Je l’ai porté comme on porte un poids encombrant, jour après jour. Il m’a épuisé, il m’a mis en faute, je l’ai haï, j’ai voulu le déposer, m’en débarrasser, le faire taire à coups de raisonnements, parfois le brûler sous de vieilles hontes. Mais il est resté sur mes épaules. Et le poids, à force de marche, a changé de nature : il s’est allégé, simplement, sans disparaître. L’impossible n’est pas un pays où l’on s’installe. Il change sans arrêt, il ne donne aucun repère durable. On y entre d’abord sans savoir, on y reste en acceptant de ne pas se familiariser. Ce qui terrifie, c’est ça : la perte du sol, la fin des habitudes, l’obligation de recommencer à voir. Alors je continue. Pas avec des plumes ou des masques, mais avec ce que j’ai : une main, une attention, et cet enfant toujours là, qui n’a jamais cessé de traverser. illustration Photographie exposition sur le chamanisme Musée du quai Branly pb, 2019|couper{180}
Carnets | Atelier
4 mars 2019_2
Il y a un silence qu’on dit gênant, lourd, insupportable. C’est celui-là que j’ai eu le plus de mal à traverser : pas un vide, mais un empilement de bruits que je refusais d’entendre. Des bruits du monde, et des miens, pris de travers, retournés contre moi. Un silence fabriqué à force d’esquives, de regards qui frôlent sans regarder, d’oreilles qui attrapent un son pour en éviter dix autres. J’en ai découvert des dizaines comme ça, et je croyais avancer alors que je brassais de l’eau. Alors j’ai commencé à tricher plus consciemment : détourner les yeux, détourner l’oreille, changer d’angle, changer de cadence, chercher le beau comme on cherche une chambre fraîche quand on n’en peut plus de la chaleur. Me reposer, surtout. M’évader, beaucoup. J’ai fini par croire que le beau et le silence étaient parents, intimes, qu’ils allaient ensemble. C’est là que je me suis perdu. La beauté, comme le silence, demande du temps, mais ce temps-là peut être une fuite : on regarde longtemps un visage, un paysage, un tableau, et on ne voit que le vernis qu’on a besoin d’y poser. Je me souviens d’un soir où je suis resté planté devant la lumière rose sur les vitres d’en face, à la trouver “magnifique”, à m’y dissoudre, et je n’entendais même plus la dispute qui montait de l’appartement du dessous ; j’ai compris plus tard que je m’étais servi du ciel pour ne pas écouter. Il faut une obstination pour sentir la différence entre une surface bien maquillée et ce qui brûle dessous, ce qui dérange, ce qui ouvre. Je me suis trompé souvent de beauté. J’ai pris l’adresse pour une voie, l’habileté pour une vérité, et c’est en butant contre ma maladresse que j’ai commencé à entendre les mensonges les plus graves : ceux que je me faisais à moi-même. Aujourd’hui je fais un vœu qui ressemble à un pari, pas héroïque, pas décoratif : enlever encore ce qui me sert de vêtements illusoires, ces peaux mortes qui amortissent tout, jusqu’à n’être plus qu’une écoute. Devenir silence non pas pour disparaître, mais pour cesser de fuir. Je n’aurai peut-être pas le temps de “devenir un artiste” au sens où on l’entend. Mais je connais le chemin : il passe par cette nudité-là, et c’est déjà une façon de tenir tête au bruit qui me hantait. illustration geisha huile sur toile pb 2019|couper{180}
Carnets | Atelier
04 mars 2019
Je n’ai jamais rencontré Jacques Prévert. Ce jour-là, au collège, tout le monde y allait et moi je suis resté à la maison avec la varicelle. Je revois encore la scène à l’envers : la cour plus bruyante que d’habitude, les sacs prêts trop tôt, les copains qui se poussent pour monter dans le car, et moi déjà chaud, déjà marbré de boutons, renvoyé chez moi comme un mauvais figurant. J’en ai eu une colère triste, une vraie, parce que Prévert, je l’aimais depuis l’enfance. C’était lui dans mes premières récitations, ses phrases apprises par cœur comme on garde une poignée de cailloux dans la poche pour se rassurer. Il avait cette façon d’ouvrir un passage quand je ne trouvais plus le ton, quand je me sentais trop serré dans ma tête ou dans le monde. Tout ça rendait la varicelle parfaitement mal tombée, une coïncidence cruelle et presque comique : la fièvre au moment précis où j’aurais dû être là-bas. La prof de français avait rendu tout ça possible. Je ne me souviens pas d’un grand discours ; je me souviens de sa manière de lire, de s’arrêter sur un mot, de laisser un silence après, comme si elle nous donnait le droit d’entendre. Elle voulait qu’on aime le français et, pour moi, ça a marché parce qu’elle passait par des voix vivantes. Alors j’ai compensé comme j’ai pu, coincé au lit. J’ai attrapé sur l’étagère les Rougon-Macquart, j’ai lu Zola en sueur, par morceaux, comme on traverse un pays trop vaste quand on ne peut pas sortir de sa chambre. Ce n’était pas Prévert, mais ça élargissait quand même l’air autour de moi : moins de poésie, plus de poussière et de graisse humaine, une autre vérité. Et c’est peut-être ça que je garde aujourd’hui : les poètes, les écrivains, les artistes ne sont pas des décorations. Ils servent. Ils te tiennent la tête hors de l’eau à un âge où tu n’as pas encore les outils. On aura toujours besoin d’un plombier, oui, et d’un boulanger. Moi, j’ai eu besoin d’un poète. Alors merci, Jacques Prévert, même sans la poignée de main. illustration fusain sur toile 2019 pb|couper{180}
Carnets | Atelier
03 mars 2019
Quand je la vois arriver en habits de fête, froufrous, confettis et bras chargés de cadeaux, quelque chose se ferme en moi avant même que je l’aie saluée. Je reconnais ce mouvement : le même que le 14 juillet, le même que Noël, ce moment où tout le monde se met à parler plus fort, à sourire comme si c’était la seule manière d’être là, et où je me sens aussitôt au bord de la sortie. Le bonheur, quand il débarque avec fanfare, me tombe dessus comme une obligation. Je le désire pourtant, je le désire même stupidement : être heureux un jour, sentir que ça tient, que ça ne tremble pas à la première secousse. Mais dès que ça approche, je prends la tangente. Je l’ai fait avec toutes les chances qui ont traversé ma vie : je les ai aimées vite, puis quittées plus vite encore, parce que je ne sais pas vivre longtemps dans l’allégresse. J’ai besoin d’une porte entrebâillée, d’un coin d’ombre où me réfugier. Elles ont pourtant été nombreuses à venir. Je me vois encore les recevoir derrière ce petit bureau imaginaire où je joue au recruteur sérieux : chacune arrive avec sa promesse bien repassée. L’une me vendait la sécurité, l’autre une reconnaissance tardive, une troisième l’idée d’un monde un peu neuf ; elles avaient toutes un argument, et je savais toujours comment le retourner. L’embarras du choix m’a servi d’alibi : peser le pour et le contre, recommencer les calculs, trouver la faille qui rend la chance contournable. J’ai eu des emballements, des coups de tête, mais même là je gardais au fond une réserve de méfiance, comme si l’espoir devait rester sous clé pour ne pas m’emporter. Et puis elle est apparue. Rien de spectaculaire. Pas de feux d’artifice, pas d’appel à l’enthousiasme. Elle était là, simplement, avec une présence d’enfant qui ne réclame pas qu’on applaudisse. La première fois que j’ai commencé à trop parler, elle a attendu. Ça a suffi. Avec elle, le silence n’était pas un trou à combler, c’était un endroit où se tenir. Pas un silence mystique : un silence tranquille, utile, qui nous reposait. Quand elle a parlé de projets, j’ai compris que je n’avais jamais rencontré une chance qui ose l’avenir. Les autres apportaient un instant ; elle apportait une suite. Je me suis laissé faire avec une docilité de gamin qu’on sort enfin de son coin. On a commencé petit : Barcelone en hiver. Une date fixée, des billets achetés, l’affaire verrouillée. Au jour venu, partir n’était plus un rêve qui flotte, c’était un sac fermé, un quai, un départ. Là-bas, la ville froide nous tenait éveillés, et je sentais un bonheur possible parce qu’il avait une forme. Il y a eu d’autres départs, d’autres dates, d’autres retours ; ce qui compte, c’est le rythme qu’ils installaient, cette manière de tenir la vie par petites avancées. Jusqu’à Berlin. Rien de romanesque : un retard, une mauvaise lecture d’horaire, la course inutile dans le hall, les portes qui se ferment sans nous. Je revois son visage à elle, non pas furieux, mais cassé par une fatigue qui n’était pas la sienne. Je n’ai rien su dire. J’ai compris alors ce qu’elle touchait depuis longtemps : je sais faire un pas, pas une distance. Je peux consentir à la chance par épisodes, pas par durée. Elle en a été blessée. Moi, j’ai senti monter une sorte de soulagement qui m’a fait honte sur-le-champ : la pression retombait, l’étau des projets se desserrait, l’air revenait dans ma poitrine. La certitude se fissurait. J’allais pouvoir reprendre mes vieilles manières. Aujourd’hui je guette une autre candidate. J’attends la perle rare, oui. Je la vois déjà se présenter avec ses cadeaux, son air de fête. Et je sens d’avance le mouvement : le pas de côté, la main sur la poignée, cette seconde où je fais comme si je restais alors que je suis déjà en train de sortir. illustration Les chances de ma vie, huile sur toile 2019 pb|couper{180}
Carnets | Atelier
02 mars 2019
Tout ce qu’il regardait passait par un verre faussé, il le voyait maintenant sans détour. Alors il a fermé les yeux. Pas pour tenter une expérience, pas pour se prouver quoi que ce soit : il n’en pouvait plus de regarder et de corriger avant même d’avoir posé le moindre trait. Dans l’atelier, plusieurs toiles attendaient, déjà enduites de gesso noir, mates, sèches. Sur la palette, il n’a mis qu’une noix de blanc, écrasée au couteau, tirée au solvant jusqu’à devenir souple. Il voulait que la main travaille sans l’œil qui surveille, sans l’œil qui invente une solution à la place du geste. Une fois, il avait vu une petite chauve-souris tourner sous les poutres, vite, trop vite, battre l’air et se cogner au noir sans trouver l’issue. Il s’était reconnu là, dans cette panique de ne pas savoir où aller. Il a posé le pinceau au bord de la toile, assez chargé, et il l’a laissé partir. Il appuyait puis relâchait, suivant la résistance du lin, la manière dont le poignet tient ou lâche. La sensation dictait. Des stries ont traversé la surface, certaines nettes, d’autres à peine visibles, des arrêts, des reprises. Il s’est arrêté quand le corps a dit stop, pas quand l’idée a dit “ça suffit”. Il a ouvert les yeux : un champ noir coupé de lignes. Il n’a rien ajouté sur la palette. Il a frotté presque à sec pour tirer des gris, un peu de lumière ici, une zone plus lourde là, de quoi donner de l’air sans faire apparaître un motif. Et déjà il sentait l’ancien réflexe : chercher une image, projeter, se rassurer. Fausse route, encore. Il a cherché d’où venait ce besoin. Un soir d’été lui est revenu, une terrasse, un ami perdu de vue. La journée avait été simple, bonne. Puis il avait basculé dans le rôle. Il parlait trop, il montait sur une caisse invisible pour entraîner l’autre. « Écoute. Le volet qui claque. Le bonbon qu’un gosse déballe trop vite. Le vent dans les platanes. La femme qui parle au loin, l’homme qui se tait. Regarde maintenant : les gens qui passent, les regards qui se frôlent, les pas sur le trottoir. » Il levait la main, il voulait ouvrir l’espace, il voulait ouvrir l’abondance. Un billet de cent francs est tombé dedans. Sec, lourd, déplacé. Ils ont ri, puis le rire est retombé. Eux deux, à court de tout depuis des mois, recevant ça comme un cadeau qui pique. Il a senti une chaleur monter au visage, quelque chose de mêlé : gratitude, honte, colère. Pendant une seconde il a eu envie d’y voir un signe, de faire de l’histoire avec ça, et c’est cette envie-là qui l’a glacé. Ils sont partis du café vite, loin, comme si on pouvait faire disparaître le malaise en changeant de rue. Plus tard, dans l’atelier, il a fermé les yeux encore une fois. La charpente craquait, une souris faisait des allers-retours à l’étage, la chatte dormait sur la banquette, respiration large, régulière. Il a pris le chiffon. Effacer, cette fois, ce n’était pas corriger : c’était renoncer à la scène qu’il allait coller sur la toile pour se distraire du réel. Il a tout nettoyé, il a repris le pinceau, et il s’est remis au travail sans chercher d’autre abondance que celle d’un trait qui ne ment pas. illustration « Only gold does not disappear » Huile sur toile, 2019 pb|couper{180}
Carnets | Atelier
24 février 2019
Un de mes grands regrets, c’est de n’avoir jamais été frappé par la foi. Ou de l’avoir été sans le savoir, parce que je me relève trop vite, parce que je dévie par réflexe, parce que je ne tiens rien longtemps dans ce cœur qui s’ouvre et se referme avant d’avoir compris. Peut-être que la foi s’est présentée un jour sans fracas, à ras de sol, et que je l’ai laissée passer en attendant autre chose : un signe plus spectaculaire, plus conforme aux péplums de mon enfance, la mer Rouge qui s’ouvre en grand, les trompettes, le ciel qui se fend. Rien de tout ça pour moi. Si j’ai connu des buissons ardents, ce n’était pas Dieu au milieu, mais des filles très vivantes et très proches, et j’y ai trouvé une autre manière de brûler. Je ne suis pas du côté des élus. J’ai toujours eu une sympathie immédiate pour Barabas : le brigand relâché, l’ombre qui reste au pied de la scène pendant que les saints montent sur la croix. Méfiant, oui, non pas par pose, par défense. Un type qui se tient à distance parce qu’il a trop vite compris que se lier peut vouloir dire se faire prendre. Anthony Quinn, en Barabas comme en Zorba, m’a gravé quelque chose dans la tête : le repentir qui éclaire d’un coup, et l’ivresse de vivre qui repart malgré tout. Cette façon de danser sur le bord du gouffre sans prétendre être sauvé. Je crois que ça me ressemble. Si on me clouait un jour quelque part, je gigoterais encore. Je me fabriquerais un bouzouki avec du vent et des désirs restés en travers, et je jouerais comme on respire. Quitter le monde sans chanter, sans danser, sans peindre — pour moi c’est la même énergie — ce serait partir trop tôt, même si c’est la fin. Et pourtant, à force de repousser ce qui se présente, je me demande ce que j’ai fabriqué : une équation à ma manière, moi qui ai toujours été nul en calcul, une loi bancale où l’on espère mieux pour ne jamais rien prendre, où l’on refuse avant d’être refusé. Je me suis attaché à me détacher, comme on serre un nœud pour ne pas être serré. Longtemps, “lier” a voulu dire “ligoter”. Alors j’ai refusé les liens par principe, comme on refuse la foi par peur d’y perdre sa mobilité. Mais se lier n’est pas seulement se faire prendre : c’est faire amitié, c’est accrocher ensemble des choses qui n’auraient jamais dû se rencontrer, c’est laisser l’intuition travailler hors des plans et des prudences, c’est chercher l’unité sans la confondre avec la prison. Barabas et Zorba m’ont servi de silhouettes pour ça : le brigand, le danseur, deux manières de tenir debout hors des rails. Ma route ressemble à la leur, mais elle reste la mienne, et je ne sais pas encore comment elle finira. Peut-être sur cette croix intérieure où le désir se bat avec le renoncement. Peut-être sur une île grecque, un peu boiteux mais encore vif, à danser au son d’un bouzouki que j’aurai bricolé moi-même. Ce que je sais, c’est que je ne veux pas sortir d’ici immobile. *Illustration* : film Zorba le Grec 1964 adapté d’une nouvelle de Nikos Kazantzakis, Alexis Zorba , 1946|couper{180}
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23 février 2019
L’enthousiasme a ses limites, et je vois bien comment, passé un certain point, il bascule dans son contraire. On chauffe, on chauffe encore, on se sent invincible, on croit tenir un sens, puis le corps réclame sa contrepartie : une baisse, un retrait, une fraîcheur parfois sèche, parfois glaciale. Ce n’est pas une morale, c’est une mécanique. Avant que l’assiette se rééquilibre, il y a ce moment instable où tout fait yo-yo, où la pensée saute d’une branche à l’autre, où l’on se surprend à parler trop vite, trop haut, comme si l’élan devait durer par lui-même. On peut s’en effrayer, mais c’est souvent juste le passage obligé : la température redescend, l’organisme cherche sa place, et on attend que ça se pose. Le problème commence quand l’enthousiasme n’a plus de frein interne, quand il s’emballe au point de ne plus entendre les signaux de retour. Là il devient dangereux, littéralement nocif, parce qu’il transforme tout en évidence, tout en nécessité, tout en mission. Les mouvements fanatiques vivent de ça : ils savent exciter, entretenir la chauffe, saturer l’espace jusqu’à rendre la froideur impossible. Et ils savent aussi qu’il suffit parfois d’un choc thermique brutal pour casser l’élan : une douche froide, une interruption violente, une humiliation publique, une peur soudaine. C’est là que les canons à eau, dans les manifestations urbaines, prennent tout leur sens : ce n’est pas seulement une technique de dispersion, c’est une technologie du refroidissement. On coupe la montée, on abat la fièvre, on ramène les corps à l’état d’objets mouillés, tremblants, silencieux. Ceux qui gèrent l’ordre public ont une science empirique de cette courbe-là : comment faire retomber, comment casser le rythme d’une foule, comment empêcher l’enthousiasme de tenir. Ce que je ne vois nulle part, en revanche, c’est la suite. Une fois que la fièvre est tombée, il reste quoi ? Un grand froid intérieur, une fatigue collective, une dépression qui ne fait pas de bruit et que personne ne sait traiter. On sait éteindre l’incendie ; on ne sait pas quoi faire des cendres. Et c’est ça qui m’inquiète : non pas la chute en elle-même — elle est inévitable — mais l’absence de soins, de lieux, de mots pour ce qui arrive après. Pas vous ? *illustration* Autoportrait en négatif 2019|couper{180}
Carnets | Atelier
L’argent
J’ai longtemps eu avec l’argent un rapport de fuite et de retour. Quand j’en avais, ça me faisait comme un repos étrange, une baisse de tension ; et presque aussitôt je cherchais à m’en débarrasser. Dépenser pour redevenir léger. Retrouver une pauvreté qui me paraissait plus vraie que l’aisance, plus proche de moi. Je ne me disais pas cela en ces termes, évidemment. Je sentais seulement qu’avec l’argent quelque chose se figeait en moi, et qu’en le perdant je respirais de nouveau. Je me suis construit là-dessus, au point que ma vie professionnelle aurait été toute autre si j’avais voulu garder, accumuler, viser. Je n’ai pas visé. J’ai passé mon temps à défaire ce que je gagnais, comme si le gain portait une menace. Mon père est dans cette histoire, au centre. Voyageur de commerce, absent des journées entières, il rentrait le week-end avec une énergie impatiente, prête à rattraper ce qu’il pensait avoir laissé filer. Il s’installait dans son bureau, pipe au bec, dans un fauteuil de cuir près de la cheminée, et il écrivait un programme pour tout le monde. Il fallait s’y tenir. L’hiver approchant, il faisait rentrer des stères de bois pour les deux cheminées. La maison en débordait. Je revois le tas comme une falaise. Je devais charger la brouette, la pousser au fond du jardin, revenir, recommencer. Chaque aller-retour me prenait un âge. Quand je retrouvais le tas, il me semblait intact, comme si je poussais du vide. Peu à peu je comprenais que ça diminuait, mais cette compréhension ne me soulageait pas : elle ajoutait juste la certitude du temps perdu et de ce qui restait encore à faire. J’aurais voulu être ailleurs. Jouer. Tailler des arcs. Partir en vélo rejoindre la forêt. Ou tenir ma canne au bord du Cher, ce fleuve gris où flottaient parfois des plaques grasses de sang venues des abattoirs, comme si le paysage lui-même avait sa part d’horreur ordinaire. Après le bois, mon père prenait une boîte à gâteaux en fer sur l’étagère et y jetait un ou deux billets. “Voilà ton argent de poche.” Parfois il rentrait content d’un contrat, sortait des billets de sa poche, les glissait dans la tirelire. Je croyais que c’était la mienne. C’était la nôtre, à mon frère et moi. Lui, plus jeune de trois ans, ne poussait pas les brouettes avec moi. Il ne semblait pas appartenir à cette corvée. Quand je m’en aperçois aujourd’hui, je comprends mieux la distance qui s’est mise entre nous : pas seulement la différence d’âge, mais la différence de charge. Moi, j’étais celui qu’on mettait au travail, et peut-être celui sur qui on comptait. Et pourtant, que je sue ou non, la boîte à gâteaux se remplissait toujours. L’argent venait comme une récompense, ou comme un ciel qui pleut sans raison. Il fallait peiner pour l’avoir, et en même temps il tombait sans lien visible avec l’effort. Cette incohérence a fait son nid en moi. Longtemps, l’argent et mon père se sont confondus : le poids de la corvée, la brusque générosité, le mélange de dette et de cadeau. Ce n’est qu’après sa mort, dans le manque brutal qu’elle a creusé, que j’ai compris pourquoi je m’étais tenu si près du manque d’argent : c’était une manière de rester à la distance exacte où je pouvais encore le sentir sans retomber sous sa loi. illustration exercice à l'encre de chine, travail d'enfant|couper{180}