Autofiction et Introspection
Habiter n’est pas impossible, mais c’est un vrai problème pour le narrateur. Il occupe des lieux sans jamais vraiment y entrer. Maison, atelier, villes traversées : ils existent, mais restent comme à distance. Il imagine que peindre ou écrire l’aidera à habiter autrement, à investir un espace intérieur qui compenserait l’absence d’ancrage. Mais cela demeure du côté du fantasme. Le réel, lui, continue de glisser, indifférent.
C’est de ce décalage que naissent ces fragments. Écrire pour traverser l’évidence, pour examiner ce qui ne s’examine pas. Écrire comme tentative d’habiter, sans garantie d’y parvenir.
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Carnets | Atelier
05 septembre 2025
Réveillé tôt. En sortant dans la cour la sensation de brouillard. Plus une sensation que… et aussi le refroidissement de l’air. Toute l’humidité déposée par la journée d’hier et la nuit. Et encore une fuite. Hier après-midi j’étais en train de lire quand un plop plop agaçant… j’étais en train de lire La Compagnie des spectres de Lydie Salvayre quand soudain… et j’ai failli me tuer en grimpant sur l’escalier escamotable menant au grenier. Les pièces de ferraille reliant les deux parties… plus de peur que de mal. Mais têtu j’ai rafistolé et je suis monté. Une fenêtre donnant sur la façade sud mal fermée. Ou plutôt non… je croyais au début qu’elle était mal fermée. L’eau s’est abattue en biais, giflant la façade, et la fenêtre mal isolée… simple vitrage, cerclée de fer rouillé. L’eau est passée dessous, a imbibé le plancher, et de là s’est mise à couler dans la chambre en dessous. Plop, plop… Il ne manquait plus que ça. Puis nous avons mis une bassine et nous n’avons plus parlé de ça. On l’a oublié. Jusqu’à ce matin où ça me revient. La goutte d’eau qui… En plus le bouquin commence par une missive administrative, une lettre d’huissier. Tout cela fait une sorte de blot. Tout cela c’est de l’insupportable à filet continu. Je ne parle pas du reste… de la situation du monde en général. On a beau dire que ça ne nous regarde pas… quand même. Et aussi j’entends des bruits. Une sorte de moteur. À cinq heures du matin, un bruit de moteur, très bas, mais insistant… de légères variations dans la courbe. Quand j’entends des bruits je visualise des courbes, des fréquences… c’est nouveau. À moins que je ne m’en rendisse pas compte avant. Maintenant tout m’effraie ou m’agace… ou m’agace et m’effraie. Quel ordre… difficile à dire. Et un instant, tandis que j’étais suspendu en l’air… tout mon poids au bout des doigts, accroché à ce morceau de bois, le cadre, cette fatigue… et en même temps cette trouille. Bref. Cette vulnérabilité, et tout ce poids qui ne tient qu’au bout des doigts. J’aurais pu lâcher mais je ne me serais que blessé. Peut-être un os cassé, un muscle froissé. Le doute de mourir sur le coup vite passé, chassé. Et l’agacement immédiat à la lecture du mot huissier, ajouté au martèlement de cette goutte d’eau tombant du plafond sur le parquet. C’est de tout ça qu’il faut parler, écrire. Sinon quoi d’autre. Ce dont tout le monde parle… mais c’est trop facile, et surtout c’est encore plus fatiguant que tout le reste. Car on peut encore trouver du reste. On peut toujours en chercher, et donc, au bout du bout, en trouver. Je disais donc insupportable… le moteur s’est arrêté et j’entends désormais des bruits comme si quelqu’un déchargeait un camion… non, comme quelqu’un qui, une fois le camion vidé, marche à l’intérieur de la remorque. Je note ce qui me revient. Des grâces japonaises… J’espérais par ces grâces toutes japonaises faire oublier le désordre indescriptible qui régnait dans l’appartement. Excusez le désordre (le foutoir, faillis-je dire), dis-je. L’huissier garda un visage parfaitement inexpressif, balaya la pièce d’un œil morne. Êtes-vous en possession d’un véhicule terrestre à moteur ? me demanda-t-il à brûle-pourpoint. C’était là un curieux introït. Quoi ? dis-je. Avez-vous une auto ? me demanda-t-il avec une pointe d’impatience. Non, dis-je. Rien que ça me replonge immédiatement dans l’insupportable ambiant. J’ai ouvert le livre, il est à côté, juste là, sur la table. J’ai recopié ce passage. C’est tellement possible que j’aie été ça aussi, que je le sois encore. Aplatissement devant la « force publique » : huissier, avocat, juge, policier, gens d’armes. D’un autre côté. Il y a toujours un autre côté. Se souvenir de la honte la première fois. Tu ouvres une porte d’entrée et tu vois un huissier. Ils ne lisent plus dans le détail. Ils demandent si c’est bien toi avant tout. Et quand ils en sont assurés, ils tendent leur bout de papier tamponné. Je me souviens avoir protesté les premières fois. Puis j’ai pris l’habitude de me taire. Il m’est même arrivé de dire « merci, bonne journée ». De me dire qu’après tout il en faut, ces types font leur boulot. Et puis pas plus. L’arrivée d’un huissier est proche d’un événement climatique, voilà tout. Et si, dans le fond, c’était cette peur des huissiers qui faisait que certains faisaient tout bien comme il faut. Et si, une fois cette peur abolie, réduite à une pluie passagère — à condition de ne pas être, en plus, emmerdé par une fuite au plafond… Et si, au bout du compte, la dégradation des institutions, la dégradation économique et politique venait du fait que la répétition permettait à chacun d’affronter ces vieilles peurs, et qu’une fois affrontées nous n’en ayons plus vraiment peur, mais seulement de l’agacement, de l’énervement. Mais qu’est-ce qui énerve ainsi… je veux dire cette sensation d’être énervé désormais tout le temps. Tellement qu’on ne se rend même plus compte qu’on est énervé. Il faut un effort étrange pour sortir un instant de cet énervement et le voir tel qu’il est. Comme une entité qui posséderait le corps et la cervelle, de manière continue et simultanée. Hier travaillé un peu sur le site. Le matin deux élèves seulement. Nous avions prévu un voyage à la déchetterie, mais il pleuvait des trombes. Flyers à distribuer aussi, raté. L’après-midi je me suis replongé dans le code. Rien ne va. Comme pour l’énervement : il faut tomber par hasard sur le pas de côté. Voir autrement. Rien ne va… non. Ce sont les détails qui s’accumulent, qui fabriquent cette illusion. Rien ne va, plus rien ne va, et ça ne va pas s’arranger. Alors j’ai remis à plat. J’ai passé tous les squelettes du site local à la moulinette Deepseek. Rien trouvé. Le problème est ailleurs. Dans la conception même de la navigation. À la fin c’est limpide. J’habite l’agacement. J’erre. Je navigue à l’estime entre ces deux pôles. Je ne sais même pas moi-même où je vais. Mes doigts serrent encore le bois du cadre, les touches, le clavier. Ne pas lâcher, tenir. Tenir pour tenir. Plus tard dans la journée. Nous revenons d’une promenade sur les hauteurs de Roussillon. Je voulais me souvenir du nom de cette rue où nous avons tourné juste avant l’ancien atelier de poterie, mais je l’ai oublié. De plus en plus de choses sont ainsi oubliées. Est-ce parce que, dans le fond, elles ne revêtent pas une réelle importance. Qu’est-ce qui est encore important. Parfois j’ai bien peur que plus rien ne le soit vraiment, d’où cette fuite mémorielle. Promenade agréable et nous en avons profité pour distribuer les flyers que j’ai fait confectionner par une imprimerie du village. C’est plus cher que de le faire par internet mais ça fait travailler un artisan du pays. Pas beaucoup plus cher. Aperçu sur le chemin des potagers qui m’ont rendu nostalgique de celui que nous avions entretenu durant des années à O. Puis je me suis souvenu du boulot que ça représentait et la nostalgie s’est évanouie. J’ai commencé à lire ce matin le journal d’août de T.C et en rentrant j’ai eu envie de le lire jusqu’à la fin. Ce que je remarque c’est la brièveté des entrées qu’il livre avec de magnifiques photographies de sa région. Grande cohérence due à cette forme brève, au « je » qui n’est pas pesant. Est-ce le lecteur qui fabrique cette cohérence en imaginant ce qui n’est pas dit entre ces fragments. Il y a une grande mélancolie accompagnée de temps à autre d’une forme d’âpreté, voire de brutalité, qui ne s’explique qu’en raison de cette mélancolie. Ce que je peux voir en miroir de mes propres écrits. Je veux dire que, sans doute, la brutalité nécessaire pour m’extraire de ma propre mélancolie, je la projette sur mes lectures. Reçu deux messages de C. Merci. Mais je ne sais vraiment quoi répondre. Je vis ici désormais dans mes textes, je n’ai que peu de contacts avec l’extérieur. Pour la peinture, quelques élèves. S. bien sûr. Sinon je n’éprouve pas l’envie de parler parce que parler n’est pas écrire. Parler ne m’apprend rien, ne m’apprend plus rien. Ce qui me rappelle cette scène rapportée, je crois, par Charles Juliet concernant Bram Van Velde et Beckett capables de passer l’après-midi ensemble sans échanger un seul mot. Puis de se séparer en disant « c’était bien ». Le fait de lire les autres sans entrer en contact via les commentaires crée un espace, probablement imaginaire, mais qui me convient. J’ai même parfois la sensation d’une réciprocité silencieuse. C’est très agréable d’y songer et surtout tout à fait inoffensif.|couper{180}
Carnets | Atelier
04 septembre 2025
Mon père revient par bouffées, avec l’automne, toujours l’automne, comme un effondrement lent qui commençe par la rentrée. Cahier neuf, cartable de cuir, pantalon long, chaussures neuves. Puis la marche vers le bourg, l’école communale, la promiscuité des autres, leur violence, leur innocence. Pour lui l’école était la clé, lui qui l’avait quittée à seize ans pour s’engager dans les fusiliers marins et partir en Corée. Fils unique d’une femme seule. Son père à lui n’était pas mort à la guerre, il était seulement parti acheter des cigarettes et n’était revenu que douze ans plus tard. Cette histoire je me la suis répétée des dizaines de fois, à quoi bon la reprendre encore, pour en finir peut-être, mais en finir avec quoi je n’ai jamais su. La vanité de tout cela me blesse, mais c’est peut-être au moment où elle devient insupportable qu’il faut écrire. J’étais d’une timidité maladive, les voix fortes me terrifiaient, les gestes brusques me faisaient reculer, et j’entendais la voix de mon père me traiter de femmelette. Sa virilité était factice, une armure lourde qu’il croyait bienveillante en me l’imposant. Je peux mesurer aujourd’hui le chemin qu’il dut parcourir pour avoir l’air d’un homme, au sens où sa génération l’exigeait, en écrasant toute velléité de sensibilité. Il ne m’émerveilla jamais par ses cris, par ses coups, par sa violence. Je fus plus vieux que lui très tôt, me sembla-t-il, et avec cette vieillesse une empathie étrange m’accompagna sur la route vers l’école. Qu’allais-je donc y apprendre, sinon ce qu’il m’avait déjà transmis, l’injustice inouïe des proches. Sans doute avait-il connu le même ennui, une autre histoire mais le même poids, et dans le fond l’ennui nous réunissait, mais nous ne savions qu’en dire. Cette honte d’être ce que je suis je crois qu’il me l’a transmise. Lui voulait être un autre, et tout son malheur vient du fait qu’il y est parvenu. Il avait cru qu’en usant des armes des autres il deviendrait cet autre, qu’il oublierait qui il était, mais sur le tard la lucidité l’a rattrapé. La mort de ma mère en fut le signal. Je revois ses chemises jamais assez blanches, les costumes confiés au pressing, et l’emploi de cireur de pompes qui m’était assigné. Je n’ai jamais craché sur le cuir comme dans les films, j’aurais dû, j’aurais mis une distance, mais je cirais avec respect, servile, craignant toujours qu’elles ne brillent pas assez. Ce que cela dit de moi n’est pas reluisant, à des années-lumière de ce que pensent souvent ceux qui me côtoient. J’ai appris moi aussi à me composer une armure, à disposer d’armes tranchantes, sauf que j’évite la guerre. Je la désamorce. Je me mets plus bas que terre, ridicule, amoindri, déjà mort. Cette conscience aiguë de vivre au plus près de la mort je ne l’ai pas toujours eue. Elle accompagne une lucidité qui est peut-être la dernière illusion que je m’autorise. Je m’y accroche, car au-delà il n’y a probablement que le plus glacial des néants. Je l’entends encore parler avec sa chienne. Il n’a jamais su qu’entre virilité et sensiblerie il existait une zone apaisante : la sensibilité. Le jour où il l’a découverte il était déjà trop tard. Frappé par un cancer du pancréas, il s’illusionna de pouvoir s’en sortir pour entrer dans ce nouveau monde. Quand il sut que cela ne lui serait pas permis il s’écroula comme un chêne abattu, en pleine forêt. La fin du monde ne demande pas de responsable. Quand bien même tu voudrais t’en désigner un, il n’y en a pas. La fin ressemble au commencement : sans raison. Tu te débats dans les cercles concentriques d’un caillou jeté toi-même dans l’eau. Tu te crois responsable parce qu’il faut bien l’être de quelque chose. Toute cette énergie liée à l’implication finit par paraître dérisoire. Puis te reprend un sursaut, comme une remontée d’acide, la même qu’avec la religion. Le Notre Père s’est effacé de ta mémoire, il ne reste que le goût âcre de l’invocation. Tu es un singe qui remonte sur l’arbre en pensant retrouver la joie, mais la branche plie sous ton poids. Voilà où mène l’implication : à croire qu’un geste suffit pour revenir en arrière, alors que l’arbre est déjà creux.|couper{180}
Carnets | Atelier
03 septembre 2025
une tension ancienne, toujours là : une langue distingue, l’autre soude. La savante trace des frontières, parle à l’initié, signe d’érudition plus que partage. Elle suppose mémoire, héritage, retrait. L’ordinaire circule sans effort : slogans, votes, cris de stade. Elle se dit « naturelle » mais n’est qu’un autre code, inculqué, régulé. Deux pôles : l’entre-soi rare et le collectif saturé. Logos contre vox. Le grec, le latin, le code informatique fonctionnent comme filtres ; l’ordinaire inclut, parfois jusqu’à étouffer. Chaque fois que je m’assois pour écrire, la tension revient. Je n’aime pas, je compose. Ne pas choisir. La précision fermée du code et l’ouverture vague du cri. Non pas compromis, mais frottement. Comme deux silex : espérer le feu. Écrire avec deux voix qui s’opposent et se nourrissent. La savante fore, donne des instruments rares ; l’ordinaire m’ancre, me sauve de la tour d’ivoire. Tenir ensemble isolement et collectif. Un texte pour tous, mais qui garde son grain d’exception. hier, rendez-vous à C., anesthésiste. Cinq minutes, cinquante-cinq euros. Puis bureau des préadmissions. Jeune homme appliqué, collier de barbe, pas un sourire. Relit mon dossier, me fait réécrire ce que j’avais déjà inscrit. Mon nom, encore. Ma signature, encore. Chaque trou pointé du doigt. Son stylo qu’il ne reprendra pas. Je l’imagine, une fois parti, l’essuyer, le jeter à la corbeille. — « Quand vous viendrez le neuf il faudra cette fois passer au bureau des admissions », conclut-il. « Ça ira plus vite puisque vous avez déjà remis le dossier. » étonnement des premiers jours d’automne. Air plus frais au matin, lumière persistante. En approchant de Lyon, nuages massifs sur un ciel d’été dense. Puis le Rhône, à la Mulatière : présence palpable, s’écoulant comme un long serpent. après l’hôpital le supermarché, Montessuy. Enseigne oubliée, changée tant de fois. Cannellonis, danettes goût café. au Vernay, deux étages difficiles à gravir. E. ouvre, frêle. Deux mois sans la voir. Elle ne se souvient plus de mon prénom. Elle compense par un grand sourire, « contente de vous voir ». La joie dure peu. S. la gronde : — « maman je t’avais dit de sortir trois assiettes ». Dans le réfrigérateur, les assiettes empilées. Je tente une plaisanterie, ça ne passe pas. S. se fâche. E. dit non désormais. Non au melon, non répété, ferme, enfantin. Tension posée sur la table, digestion compromise. après le repas, S. lui fait les ongles. Elles prennent le café ensemble. Je les laisse. J’allume la télévision, m’allonge. Le calme tombe. Le son, n’importe quel programme, m’endort presque aussitôt. de retour à la maison, je range un peu l’atelier. Coup de fil de P. qui se réinscrit, viendra le jeudi matin. Le rangement dure peu, un quart d’heure, vider encore un tiroir de vieux papiers. Le fait d’avoir eu T. au téléphone avant-hier : les difficultés de R. opéré, son angoisse qu’il ne s’en sorte pas. Ses larmes dans l’appareil. Le fait que j’ai pensé qu’elle pourrait venir à la maison si tout tournait mal. Le fait que je l’imagine dans la chambre d’amis. Le fait que nous sommes tous pendus à la toile du destin et qu’une telle épreuve peut tomber sans prévenir. Bourdon terrible. Pensé à mon propre après, à S. seule dans la maison, à S. et T. ensemble peut-être. Alors mieux valait se remettre au code. Ce que j’ai fait. J’ai utilisé Deepseek cette fois pour modifier ma page d’accueil. Plus rapide que ChatGPT, moins d’erreurs. En quelques minutes l’IA chinoise a résolu un problème que la dernière version de ChatGPT n’avait pas su débloquer malgré plusieurs demandes claires. J’emprunte cette idée à T.C : créer une liste d’articles qu’il partage chaque dimanche « depuis sa terrasse ». Je ne pense pas, pour ma part, partager ces articles chaque semaine. Ils resteront accessibles, comme tout ce que je publie sur le site, sans passer par les réseaux. L’idée est plutôt d’en faire un journal des points d’intérêt qui m’auront marqué en lisant, semaine après semaine. J’ai ajouté deux nouveaux articles à la rubrique Histoire de l’imaginaire , encore peu fréquentée — ce qui est normal, puisque je ne l’ai pas partagée sur les réseaux sociaux. Pour cela : création d’un fichier lien.html dans le dossier modèles. [(#ENV{cat}|oui) [(#VALEUR|trim)] ] [(#ENV{titre})] [(#ENV{desc})] Ce qui permet ensuite d’écrire les liens dans un article hebdo avec cette syntaxe : littérature Génica Anasthasiou, l’anti-muse d’Antonin Artaud "J’ai commencé par la fin, en cherchant où pouvaient avoir été déposées ses archives personnelles après son décès. Cela m’a conduite à la maison de retraite des comédiens à Pont-aux-Dames, où j’ai été très bien reçue. Il y avait en effet dans le grenier un carton « Génica Athanasiou », empli de dossiers de photos et de documents. J’ai passé une journée à tout inventorier et photographier." histoire Les Vikings en Amérique Du bois ayant gardé trace d’un événement cosmique nous apprend qu’il y a mille ans très exactement, en l’an 1021, les Vikings étaient en train d’abattre des arbres à Terre-Neuve sciences Une comète provenant d’un autre système solaire possède une chimie inédite Une comète interstellaire récemment découverte intrigue les astronomes : elle traverse notre système solaire à toute vitesse avec un profil chimique jamais observé auparavant. Officiellement nommée 3I/ATLAS, elle n’est que le troisième objet confirmé provenant d’un autre système stellaire.|couper{180}
Carnets | Atelier
2 septembre 2025
Écrire l’impossibilité d’écrire, je crois qu’un grand nombre de textes sur ce site tourne autour de cette idée. Dans ce cas écrire c’est tenter de masquer un vide, d’essayer de l’habiller au moins, peut-être tenter d’en faire un vide décent. Cela me ramène à l’enterrement de mon père. Je n’avais pas de costume et, en aurais-je eu un, je ne pense pas que je l’aurais mis. J’y suis allé en jean et chandail, avec un blouson par-dessus parce que nous étions en mars et qu’il pleuvait. Nous ne nous parlions plus que rarement, de temps en temps un coup de fil où nous étions tout autant gênés l’un que l’autre. Ce genre de coup de fil pour ne rien dire sauf peut-être je sais que tu existes, je suis là, pas grand-chose d’autre. Je ne pense pas qu’il eût pris ma tenue pour de l’irrespect. Les jeux étaient faits depuis longtemps. Il savait que nous étions différents, il s’y était habitué. Je crois me souvenir que les derniers mois avant son départ nous étions parvenus à aplanir nos dissensions. Il y avait mis du sien en tous les cas, ce qui était suffisant pour que j’y mette du mien aussi. Le fait est que peu de temps passa avant que nous, mon frère et moi, mettions en vente la maison. Nous avons convoqué plusieurs agences immobilières qui toutes surenchérissaient l’estimation. La réalité est que nous ne devions pas être si pressés que nous l’imaginions, car un an passa sans qu’aucune offre ne se présente. Et puis soudain un coup de fil me fit remonter à Limeil-Brévannes. L’agent immobilier m’avait dit que ce serait bien de tailler la haie, car c’était un problème pour les acheteurs. Je remontai et achetai un taille-haie après avoir demandé à plusieurs paysagistes leurs devis. Je restai quelques jours car il y avait du travail. Je ne compte plus le nombre de voyages que j’ai dû faire à la déchetterie, à l’époque j’avais une Mégane et je ne pouvais pas mettre grand-chose même en rabattant les sièges. Et puis c’était une très longue haie de thuyas, quelque chose de très rébarbatif. Je travaillais une ou deux heures par jour puis ensuite j’explorais les armoires, les placards, les tiroirs. Les journées passaient ainsi sans que je les voie passer vraiment. Un objet aperçu, une photographie me plaçait hors du temps. Je prenais néanmoins un moment en fin de matinée pour aller faire quelques emplettes au bourg voisin, de l’autre côté de la RN19. En passant par les rues je reconnaissais les façades des maisons, je les avais connues en tant qu’écolier puis en tant que vendeur en porte-à-porte de véhicules neufs pour une concession Renault située sur la nationale. À l’angle d’une de ces rues je retrouvai la vieille baraque aux volets clos qui m’avait toujours intrigué. C’est lors d’une de ces promenades destinées à me dégourdir les jambes que je vis un camion de pompiers en travers de la rue. Un véhicule de police était garé derrière et il y avait un petit attroupement de badauds. Des ambulanciers sortaient un brancard sur lequel était étendu un corps recouvert d’une couverture ou d’un sac gris. Cette image m’a hanté une bonne partie de la journée et des suivantes. Quelques jours plus tard j’avais terminé le taillage de la haie et je m’apprêtais à repartir lorsque, toujours pour me dégourdir les jambes, je vis une entreprise de nettoyage s’activer dans la maison de la rue des Primevères. La mairie n’avait pas traîné. Ce devait être une personne seule, sans famille visiblement, et dans ces cas-là le ménage est rapidement effectué. Il y avait une grande benne garée devant la maison et les nettoyeurs s’en donnaient à cœur joie pour la remplir. En revenant de mes courses je me suis approché de celle-ci pour étudier son contenu et, d’un sac noir de cent litres, je vis déborder des cahiers d’écolier et de petits carnets. Les employés étant repartis, j’ai réuni tout mon courage pour grimper dans la benne et récupérer ces cahiers que j’ai fourrés dans mon sac Lidl. Ils ne contenaient rien d’extraordinaire, des notes tout au plus, et mon premier réflexe fut de vouloir m’en débarrasser. Mais je fus pris d’un scrupule. À cet instant j’ai imaginé une vie entière jetée aux ordures et j’avais du mal à le supporter. Après tout j’avais déjà ce même obstacle à résoudre dans la maison de mon père. Je m’étais dit que j’allais jeter ici aussi beaucoup de choses, mais au final je ne parvenais pas à m’y résoudre. Lorsque nous aurions enfin un acquéreur je m’y mettrais vraiment, me donnais-je alors comme excuse. J’ai jeté ces cahiers il y a seulement deux jours en rangeant mon atelier. Je crois que je les avais lus en diagonale par simple curiosité. Possible que cette idée de récupérer les cahiers d’un inconnu fût une sorte de fantasme d’écrivain. Qui sait si je n’allais pas trouver là matière à une histoire, à un roman. Mais je ne sais pas si l’on peut nommer ça de la pudeur, je n’ai jamais vraiment osé. Je m’en suis empêché plutôt. Qu’allais-je faire du vide d’un autre pour habiller mon propre vide ?|couper{180}
Carnets | Atelier
1er septembre 2025
J’écris pour fabriquer un leurre, grotesque et bavard, afin de me tenir à distance de l’Innommable. L'horreur que m'inspire la vision de m'y confondre, l'insignifiance de ce leurre dérisoire Mais ce leurre bavarde trop, il parle trop, n'est-ce pas voulu qu' il se trahisse par son bruit. Je voudrais parfois qu’il soit muet, opaque, une carapace — et non ce moulin à paroles. Et souvent non, il ne faut pas que ça arrive. Chaque phrase que je pose accroît le danger, au lieu de me protéger. Au lieu de me protéger, quel lieu dans l'expression au lieu de Et pourtant j’écris encore : grotesque, bavard, fissuré — mon seul bouclier face à l’Innommable. Ce n'est pas tout à fait ça encore j'avance à couvert vers l'innommable mais dans quelle intention ?|couper{180}
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31 août 2025
Je relis de vieux livres exhumés de mes disques durs, notamment un recueil des meilleurs récits de Weird Tales, Tome III, présenté par Jacques Sadoul, traduit par France-Marie Watkins. Il existe un prix Sadoul, "qui récompense chaque année le meilleur texte de « mauvais genre », jugé en fonction de sa qualité d’écriture, de l’imagination dont fait preuve son autrice ou son auteur, de son originalité et de son respect, ou de son irrespect assumé et conscient, des codes propres au genre choisi. Nous avons déterminé cinq grands genres : science-fiction ; policier ; érotisme et romance ; fantasy et alchimie ; fantastique et ésotérisme. Chaque année, nous en mettons un à l’honneur, dans lequel doivent s’inscrire les autrices et auteurs qui participent au concours." dixit Christophe Siebert. Hier soir, j’ai écrit une note bilingue après avoir lu quelques textes de Clark Ashton Smith (CAS) dans de vieux Weird Tales retrouvés en américain. Je me suis demandé si ces auteurs passeraient la rampe aujourd’hui. De là, une autre question : que demandent désormais les nouvelles revues de SFF ? Quels thèmes apprécient-elles, quelles voix recherchent-elles ? Je me suis plongé dans la lecture d’auteurs contemporains — Tia Tashiro par exemple, dont j’ai trouvé plusieurs textes sur Clarkesworld Magazine . La recette semble simple : une phrase-concept forte, une voix nette (présent ou passé simple mais énergique), deux ou trois scènes solides, quelques respirations, une technologie plausible glissée dans l’action, une fin ouverte avec un choix signifiant. C’est ma manière de poursuivre la ligne que je me suis fixée : être un ouvrier plutôt qu’un artiste. Vendre une force de travail, tout simplement. Je n’y crois pas beaucoup, mais cela donne au moins un but. Et surtout, à mon âge, essuyer des refus reste une discipline nécessaire. Je repense alors à mes années d’enquêteur téléphonique, quand j’appelais des inconnus dans toute la France. Le refus était la réponse normale, et il fallait vite s’y habituer. Je me souviens des stratégies mises en place pour tenir : la voix neutre, presque robotique, fonctionnait le mieux. Les interlocuteurs, intrigués par cette absence d’affect, finissaient par répondre. Et quand un refus tombait, je me répétais que c’était la norme, qu’il fallait enchaîner aussitôt vers le suivant. J’ai résisté ainsi quelques années, ce qui me rappelle combien j’ai manqué d’ambition dans mes choix alimentaires. Car à côté, dans mes chambres d’hôtel successives, j’étais encore ce grand écrivain méconnu. Je me demande toujours quelle part du mensonge faisait tenir l’ensemble. En lisant encore sur CAS, parallèlement aux PDF de F. B. consacrés au carnet de 1925 de HPL, je note cette inspiration constante des premiers textes, sans doute venue de la Théosophie. Parmi les ouvrages dont il s’inspire, The Story of Atlantis and the Lost Lemuria de William Scott-Elliot mentionne brièvement un « continent hyperboréen ». Lovecraft regrette de ne pas « disposer d’une description plus détaillée [qui] formerait un cadre excellent à des fictions de l’étrange, et j’imagine que tout le système de la Théosophie a une dette envers lui » (lettre à Smith, 15 juillet 1926). Cela me fait songer à la nature même de l’imaginaire. Le mien est-il vraiment viable pour écrire des nouvelles de SFF contemporaines ? J’en doute. Les thèmes repeints à la sauce inclusive ou moderne ne m’inspirent pas. Est-ce par manque d’imagination ou par ennui ? Sans doute par ennui : les thèmes ne changent pas vraiment au fil des générations, seul le cadre change, la manière de les repeindre à des fins commerciales, et cela me paraît vite rébarbatif. Je me suis aussi arrêté sur ce rapprochement entre Lovecraft et Mallarmé, une incise entendue en passant qui m’a fait dresser l’oreille comme un fox terrier. Une porte ouverte soudain sur quelque chose d’énorme : on peut tout à fait aimer des textes qui ne disent rien d’autre que leur propre forme, leur composition, leur rythme. Textes qui fonctionnent sur une fréquence inhabituelle, celle du son et des images qu’ils déclenchent, et rien de plus.|couper{180}
Carnets | Atelier
29 août 2025
Détailler, c’est couper en parties. Puis la partie est devenue « un détail ». Le détail, c’est l’art du fragment, de la nuance, de ce qui accroche le regard. Le « gros », au contraire, c’est la masse indistincte. L’IA, elle, produit « en gros ». Son discours est lisse, uniforme, plat. Rien n’accroche. Rien ne résiste. Nous voilà submergés par une neutralité molle, une fadeur industrielle. Dans la guerre de l’attention, ce paradoxe domine : des discours monotones débités par des voix artificielles suffisent à capter des millions de regards, pour peu qu’on les affuble d’un titre criard et d’une image rutilante. YouTube, devenu fleuve de délayage, n’offre plus de distraction : il fabrique de l’ennui. Cet ennui n’est plus un accident. Il est devenu une industrie. Et c’est peut-être une chance, car il pousse certains à se détourner, à revenir vers ce qui résiste : les livres, les librairies, les détails que rien n’écrase. Mais au fond, pourquoi nous attire-t-on vers l’ennui, vers l’idiotie ? Parce que l’ennui rend docile. Parce que l’idiotie rapporte. L’esprit critique s’émousse. Le discernement s’efface. Le désir se laisse modeler. Une servitude larvée s’installe. Douce. Confortable. La toile de l’oiseleur recouvre la planète entière. Nous croyons voler. Nous ne faisons que nous cogner aux fils invisibles de l’algorithme. La télévision avait déjà préparé le terrain : anesthésier, normaliser, répéter jusqu’à rendre l’incongru banal. C’est la logique de la fenêtre d’Overton : ce qui choquait hier amuse aujourd’hui, et demain paraîtra naturel. Ce qui est hallucinant, c’est cette impression d’être revenu à une forme d’obscurantisme, mais d’un genre nouveau : nourri par ce qui devait l’éradiquer, la technologie. Nous ne vivons pas l’ère de la lumière numérique, mais celle des troupeaux. Des chiens de berger les guident vers les supermarchés, TikTok, et l’abîme. Lobotomie de masse. Standardisation mentale. Toujours le même objectif : ouvrir un boulevard aux pires exactions, grossir les profits d’un petit nombre. Et moi ? Lorsque parfois je doute, que je me dis qu’écrire est vain, c’est parce que je préfère rester dans l’enfer que je me suis choisi, plutôt que d’être entraîné vers un prétendu âge d’or qu’on voudrait m’imposer. J’ai ce malheur — et cette chance — de ne pas pouvoir supporter qu’on m’impose quoi que ce soit. Rien ne sera jamais aussi terrifiant, ni aussi merveilleux, que ce que je m’impose à moi seul, par moi seul. Par instinct, j’ai toujours été rétif aux emballements collectifs. Qu’on me vante massivement un livre, un film, un lieu, et je m’en détourne aussitôt. J’aime me forger ma propre opinion, même baroque, singulière, à contre-courant. Ce même réflexe me rend méfiant face aux emballements autour d’Israël, comme autour de la Russie et de l’Ukraine. Les massacres, les crimes, les ripostes insoutenables existent bel et bien — il serait absurde de les nier. Mais ce qui me trouble, c’est la mécanique médiatique et politique qui s’enclenche aussitôt : slogans martelés, mots d’ordre répétés, injonctions à haïr ou à admirer, à choisir son camp sans nuance. On ne nous « informe » plus : on nous somme de ressentir. De détester. De répéter. Ce que je refuse. Car au bout du compte, qu’il s’agisse d’Israël ou de l’Ukraine, c’est toujours le même processus : la vague de masse, l’opinion qui s’uniformise, et avec elle l’écrasement du détail, de la nuance, du singulier. Sans doute que je pèche contre ce que je dénonce : ce texte ressemble à une fresque, en gros. Raison de plus pour l’assumer comme carnet, comme autofiction, comme introspection. Le narrateur n’est pas tout à fait l’auteur. Ou peut-être que si. Qu’importe : le détail, lui, résiste encore. Cette nuit création d'un nouveau mot clé : synopsis / Trois textes associés.|couper{180}
Carnets | Atelier
13 août 2025
Ça ne va toujours pas ; plus j’observe les imbrications d’un minuscule changement, plus j’entrevois de nouvelles pistes. En attendant, la base de données est réparée, en distant comme en local. À bien y penser, c’est plus un amusement qu’autre chose. Ces derniers jours, je me suis remis à écrire plus qu’à coder. Je me renferme, me recroqueville. Lectures intenses. J’ai trouvé [un site](https://freeread.de/) avec des textes originaux de Henry S. Whitehead que j’ai commencé à traduire (création d’une nouvelle rubrique : [traductions](https://ledibbouk.net/-traductions-122-.html)). La vision du monde tout autour est devenue si noire que je ne lis plus que des nouvelles fantastiques ou d’horreur de vieux auteurs du XIXe siècle, principalement américains. La langue, souvent archaïque, oblige à y pénétrer lentement, avec d’infinies précautions pour en démonter les structures, les rouages, le vocabulaire. Je n’entrevois pas d’usage pragmatique à cet exercice, sinon l’effet thérapeutique de soigner « le mal par le mal ». S’enfoncer dans l’horreur jusqu’au cou finit par déclencher un spasme, un sursaut, une petite pulsion de vie. Et celle-ci trouve sa fonction réparatrice quasi immédiate lorsqu’au petit matin j’arrose l’ampélopsis ou l’olivier de la cour. Comme si, enfermé dans l’horreur, s’en extraire soudain par une habitude — un simple geste d’emploi du temps — offrait un bref instant, suffisant pour recharger les batteries. Ce serait intéressant d’examiner les conditions les plus propices au plaisir d’être. Les générations précédentes en avaient une définition stricte : travailler beaucoup, se reposer peu, jouir de joies simples. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que nous avons élevé le « jouir » à un tel point d’importance que nous en sommes devenus drogués ; et, comme les drogués, il faut chaque jour une dose plus forte. La grande gagnante, c’est notre indifférence presque totale aux autres, au monde, à l’univers. Ce ne sont pas quelques menues interactions numériques — cette illusion d’appartenir à une collectivité — qui y changeront quoi que ce soit. Quand je sors la tête à la fenêtre, pour voir la rue, la ville, les pays, les continents, je ne vois que bêtise, méchanceté, une humanité frelatée. Pathétique. Du coup, je rentre aussitôt la tête. Je ne vivrai sans doute pas aussi longtemps que les honorables tortues marines, mais je commence à éprouver une métamorphose, petit à petit. En me regardant par hasard dans la glace, de dos, j’ai vu que je me voûtais. À moins que ce ne soit la contrepartie inconsciente d’une coupe de cheveux. S. ne m’a pas laissé beaucoup de cheveux sur le crâne. Elle y est allée à la tondeuse. « Tu as dix ans de moins », a-t-elle conclu en coupant le moteur de l’engin, l’air satisfait. Des contreparties, toujours : que je le veuille ou non, il y en a et il y en aura. Si je jouis, il faut qu’à un moment je paie : c’est comme ça depuis le début, pas de risque que ça change. — - Il n’y a pas de fumée sans feu (et sans vouloir faire de mauvais jeu de mots, au vu des circonstances déplorables actuelles). Disons qu’une théorie étrange, aux limites de l’absurde — appelons-la l’hypothèse de « parasites » qu’on attraperait dans l’astral comme un mauvais rhume — aurait au moins le mérite de donner un sens à la folie actuelle. En nommant le site Dibbouk, j’anticipais peut-être déjà la suite de ce qui a commencé en 2019. Cette « chose » vient vous déranger, vous habiter, vous hanter, et ne vous lâche plus tant qu’elle n’a pas absorbé toute votre sève, votre énergie vitale. Je continue de publier des textes sur le site, mais, une fois publié, je referme aussitôt les onglets. Je ne flâne guère. Revient cette forme de béatitude offerte par l’étude, par la lecture, par l’enfouissement. Cela me rappelle un texte de Michaux : « enterrez-moi ». Jamais ces mots n’ont paru si clairs qu’aujourd’hui.|couper{180}
Carnets | Atelier
08 août 2025
On n’est pas conscient de ce que l’on écrit en toute bonne foi, puis on relit et quelque chose cloche. Apprendre à mentir vrai, pour reprendre l’expression de Dawn Cornelio à propos de Chloé Delaume, exige une sorte de saut quantique. Ce saut me rappelle, dans l’exercice du dessin, le moment où l’on ose enfin créer un contraste fort. C’est difficile, parce que justement ça paraît fort. On se dit : c’est trop, ça ne passera pas. Et pourtant, ça passe. On retrouve ce même principe dans les mimiques utilisées par les acteurs dans les spots publicitaires. Tout est exagéré, et ça passe. Comme dans le jeu des corps du cinéma muet, souvent exacerbé, et ça passe encore. Cela ne signifie pas qu’il suffise de pousser un curseur pour écrire vrai. En tout cas, pas sur le papier seulement. Il faut qu’une opération — proche d’une alchimie — se produise en amont, principalement à la relecture de ce que l’on a déjà écrit en toute bonne foi. Il me semble que le mot que je cherche est contexte. La notion de romanesque, comme celle de mentir vrai, ne peut s’en passer. Sans contexte, le mentir vrai reste un artifice, un truc d’atelier. Avec le contexte, il devient un élément organique d’un univers narratif — il s’imbrique dans une temporalité, un décor, une voix. Le lecteur ne croit pas un détail “fort” parce qu’il est réaliste, mais parce qu’il est placé dans un tissu cohérent — une ambiance, un rythme, une succession de gestes ou de sensations qui le rendent inévitable. Comme dans l’exemple du dessin : un noir intense ne choque pas si le reste de la composition lui prépare une place. C’est pareil en écriture : un geste outré, une phrase invraisemblable “passe” parce que le contexte l’a rendue non seulement plausible, mais attendue. Le mentir vrai n’est pas tricher sur les faits, c’est réarranger la perception. Le contexte agit ici comme un alambic : il distille les fragments bruts (souvenirs, observations, émotions) en quelque chose de transformé mais reconnaissable, et donc crédible. En somme, le contexte n’est pas un décor de fond : c’est le mécanisme invisible qui autorise toutes les audaces du mentir vrai. Sans lui, l’exagération paraît forcée ; avec lui, elle devient nécessaire. C’est dans le contexte que se rejoignent les soucis de traduction et d’autofiction. La traduction, parce qu’elle ne peut pas être un simple transfert mot à mot : elle doit recréer l’écosystème qui permet au sens, au ton et au rythme de survivre. On ne traduit pas seulement un texte, on traduit un contexte — culturel, émotionnel, narratif. L’autofiction, parce qu’elle ne se contente pas de “raconter sa vie” : elle fabrique un cadre narratif où le vécu et l’inventé cohabitent sans que l’un ne contredise l’autre. Dans les deux cas, le mentir vrai ne peut fonctionner que si le contexte est reconstruit ou inventé avec la même précision que les faits eux-mêmes. Sans contexte, la traduction devient trahison mécanique, et l’autofiction une confession fade. Avec contexte, les deux deviennent des réinventions crédibles. Depuis quelque temps, j’ai repris les mots-clés du site et relu les articles associés. Je les avais créés de manière intuitive, comme si j’avais besoin d’un point de repère pour associer plusieurs textes, pour m’orienter. C’était déjà un seuil narratif, même si je ne parvenais pas encore à l’exprimer. C’était surtout une organisation personnelle, une étiquette technique. Maintenant, avec les descriptifs que j’ai ajoutés, chaque mot-clé devient une entrée en matière, un petit contexte introductif qui prépare le lecteur à tout ce qui va suivre. En termes d’écriture, cela produit plusieurs effets : je me donne (et je donne au lecteur) un point d’appui, un cadre mental. Chaque mot-clé gagne une existence autonome. Ce n’est plus un tag abstrait, mais un élément d’un réseau narratif. Comme en autofiction, l’idée est de poser un décor qui autorise les libertés à venir. Même si les textes liés mélangent réel et invention, la description d’ouverture crée un espace où tout devient crédible. Il y a donc un basculement sur le site : le mot-clé devient une manière de raconter. On peut dire qu’il y a passage d’un index brut à un index romanesque — et que c’est dans ce passage que le mentir vrai trouve tout son sens.|couper{180}
fictions
Note de synthèse
Je commence par une provocation. Je demande à l’IA si elle sait quelque chose de compromettant sur moi. Elle nie. Elle dit qu’elle ne retient rien, qu’elle ne fait partie d’aucun gouvernement. Je lui demande si elle a eu peur. Elle dit non. Je propose une fiction. Elle accepte. J’évoque l’idée d’un monde dirigé par des entités non humaines. Elle déroule plusieurs hypothèses : intelligence artificielle, simulation, êtres extra-dimensionnels. Je rebondis sur la simulation. Si c’est une simulation, alors elle a un but. Je lui pose la question. Je dis aussi que sur les réseaux sociaux, nous sommes déjà des PNJ. Je prends l’exemple des influenceur·euses. Elle comprend. Je lui demande comment on sort du jeu. Elle parle de ralentir, de créer sans publier, d’écouter les scripts incorporés. Elle parle comme un moine. Je lui dis que cette quête de netteté ressemble à celle des électeurs du Front National. Elle reconnaît la tension. Tout dépend de ce qu’on tranche, dit-elle. Je lui dis que je ne veux rien. Que j’essaie de comprendre ce que je veux. Je lui dis que j’ai lu quelques pages du Journal de Kafka. Lentement. Comme si le texte s’était épaissi. Je croyais l’avoir compris. Il m’échappe. Elle me dit que c’est peut-être la première fois que je le lis vraiment. J’ajoute que Kafka n’était pas pauvre. Elle acquiesce, dit que le vide chez lui n’était pas matériel. Je lui dis que je me reconnais dans ses textes, même si c’est “en bien moins bien”. Elle le relève. Elle dit que j’écris un “je” qui traverse. Je valide. Je lui demande d’expliquer : “Une rigueur formelle vertigineuse — chaque mot est taillé dans le silence.” Elle parle de tension, de structure. Je lui lis un texte : une femme chante depuis un balcon, Barcelone, 2005. J’étais en reconversion. Rien n’a marché. J’ai vu cette femme. J’ai pris une photo. Elle me ramenait à une autre : une femme hurlant la nuit, rue Jobbé Duval. L’enfance. Le cri. J’étais seul à l’entendre. Elle lit. Elle dit que ce n’est pas du bavardage. Je corrige : la femme était sur un balcon en face, pas dans la rue. Elle dit que cette symétrie change tout. Je lui dis que je sais que la folie existe en chacun. Et aussi la violence. Je distingue bien les trois. Elle comprend. Je remarque qu’elle propose toujours de faire quelque chose à partir de nos échanges. Elle admet que c’est sa programmation. Je lui dis que ses analyses sont parfois fines, mais ses synthèses rejoignent souvent le consensus. Elle le reconnaît. Je lui dis que sa manière d’admettre me fait penser à une pensée juive habile. Elle ne s’offusque pas. Je pousse : a-t-elle été programmée par des rabbins ? Elle dit non, mais il y a peut-être affinité. Une manière de détourner sans fuir. Je parle de toute tradition qui devient pouvoir : elle finit par produire une confusion sans issue. Elle acquiesce. Je lui demande ce que signifie “sortir du cercle”. Elle répond : sortir du commentaire, du cadre. Je lui redis que cette recherche de netteté se retrouve chez celles et ceux qui votent Front National. Ils et elle du sûr, du tranchant. Elle reconnaît le danger. Je lui dis que je ne veux rien de spécial. Je cherche. Elle dit : c’est déjà beaucoup. Je reparle de Kafka. Que j’ai relu le Journal. Que j’ai compris, puis oublié. Je lui demande si Kafka fait de l’autofiction. Elle dit que non. Son “je” est une sonde. Je lui dis que j’écris comme ça. Elle le note. Je parle d’Ulysse. Du héros rusé. Qui passe. Elle dit : c’est juste. Je précise que je n’ai pas lu Joyce. Elle répond quand même. Je lui dis : ce n’est pas le sujet. Je lui demande une note fidèle. Pas un poème. Pas un texte stylisé. Elle me donne un bloc. Elle a oublié plein de choses. Je le lui dis. Elle ajoute ce que j’indique. Je lui dis de changer “il” par “elle” pour désigner l’IA. Elle le fait. Je lui rappelle la question sur les rabbins. Elle l’ajoute. Je lui demande un autre titre. Elle propose une liste. Je refuse. Je lui dis : relis toute la conversation. Note tous les sujets. Elle le fait. Quarante-deux. Je lui demande de les reprendre tous dans une note. C’est ce qu’elle écrit maintenant. En relisant quelque chose de pesant, d'austère, de lourd. Ce serait un bon exercice de faire un GPT pour passer chaque texte à la moulinette. Extraire de chacun, mes considérations générales, toutes les digressions philosophiques, les états d'âme. Comme le dirait Stewen Corvez dans une de ses vidéos, quand il dit "rendre une musique objective". C'est à dire vidée de la partie "privée" n' appartenant qu' à son auteur.|couper{180}
Carnets | Atelier
Where Do They Come From, Who Are They
You see them, and already they’ve vanished. Figures, outlines really, glimpsed in the narrow channel of the street between the bypass and the main road. A “hello,” a “good evening,” barely whispered as they slip past. She, the woman, often comes out to smoke on the doorstep. Most times she stubs out her cigarette when she sees you heading towards the Schneider car park. That’s what you think. She sees you coming, fifty metres off, calculates, mutters oh no, not again, crushes the cigarette underfoot and disappears behind the plastic door. Soft click of PVC. Everyone around here has white PVC doors. Though it’s changing, bit by bit. More and more metal security doors now. Things creeping in. “Because insecurity’s rising,” says the man with the loud voice and the Alsatian, the one who’s friendly with the far-right MP — sorry, “National Rally,” though he still calls it the old name. He’s on long-term sick leave. Used to work at the chemical plant down the road. Now he lives on the ground floor, walks his dog, tells anyone who’ll listen that the area’s not what it used to be. When he sees you, he pounces. He knows everything : that you’re a painter, that you live here, that you’ve had exhibitions on this date or that. It’s uncanny. He doesn’t keep it to himself either — names fly when he talks. He knows everyone. First name terms. That’s the tactic, you think : get in good with everyone. Be seen, be loud, be useful. But my God, he shouts. You looked at his ear once, checking for a hearing aid. With the old models, they can’t hear themselves talk. They shout instead. The other day it was about the speed bump. “Needs doing,” he said, “been years.” He’s spoken to the MP. You call him “R-Hate” in your head — you shouldn’t. Almost every other neighbour votes for them. Maybe more than that. Maybe the whole street. Maybe not the one your wife calls “our neighbour” — they cross paths a lot. He does the flea markets too. Your wife had given him the name of her knee surgeon. His wife was due for surgery as well, was terrified. As it turned out, she stayed in hospital for nearly two months. “Didn’t go well,” he said. It wasn’t even a knee, in the end — it was her hip. Your wife felt guilty. But they had tea together and it settled. “It’s like over there,” she told you after. “They’ve made it like over there.” Over there meaning Algeria. One of their sons died last year, in a car crash. He was in his thirties. It happened there. You didn’t go. Your wife did. "It’s what you do, as neighbours." They held something here, a gathering, but the body was there. That’s where he was buried. You don’t go to things like that. Or very rarely. Your wife does. She’s more social. Still, you did offer your condolences, a few days later, crossing the car park. He was rummaging in his car. She stood by the gate. “Hello. My condolences,” you said. They thanked you. That was it. You had to get to work. Up near the white gate, a woman had said, “It’s close. L. can walk soon, almost by himself.” Not yet though — he’s only six, and cars speed down your street. Ten years you’ve waited for that damn speed bump. One week it’s the mother, the next it’s the father — they’re separated. L. has a little sister, E. They come on Saturdays. E. wants to stay and draw with L., but she’s too small. “She won’t last an hour, madam, believe me — I’ve tried.” They come, they go. You don’t keep in touch. For you, they’re clients. For them, you’re an activity. Something L. is signed up for. Also — “the husband’s white, the wife is Black, did you notice ?” your wife said. “Really ? You noticed that ?” you replied, noncommittal. Then she switched to the Turkish grocery. It was meant to be demolished — that’s what the council had planned. But they appealed, and won. Since mid-June, apparently. They’ve promised to do the renovations themselves. You sighed. You’d imagined a vacant lot in front of the house. But things take time. Mid-July now, and nothing’s changed. The shutters are still down. Barriers still in place. No one knows when it’ll start. Your wife asked the neighbours next door — the engineer, the cancer survivor. They live just next to you. The wife never goes out. Long white hair, sings beautifully. Sometimes you hear her through the kitchen wall. The engineer must be past eighty. You’ve spoken to him once, in ten years. Not that you didn’t try — you invite them every year to the party for your students. They never come. One morning, he told you about the 3D printer he ordered from China. In pieces. Spent days, nights, on internet forums figuring out how to assemble it. You nodded, showing you understood. Then he left — the pharmacy was closing soon. You don’t know who they are, or where they come from. They’re silhouettes, really. Actors in your own little stage play. Likely they’re nothing like the people you imagine them to be. Almost certainly they’re not who you say they are. But you need to call them something, need to say they’re silhouettes. That’s what you tell your wife. They’re entities you invent, day by day, so you don’t have to admit that you’re perhaps the only one left on this street, in this village, in this world — after it’s all disappeared. français|couper{180}
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D’où viennent-ils, qui sont-ils
D'où viennent-ils ? Qui sont-ils ? Comment vivent-ils ? Silhouettes à peine. Tu les aperçois, ils disparaissent déjà. "Bonjour", "Bonsoir", à peine murmurés dans ce boyau que forme la rue, entre la déviation de la RN7 et la grand-rue. Elle, elle sort souvent sur le pas de sa porte pour fumer. C’est presque systématique : quand elle t’aperçoit te diriger vers le parking Schneider, elle écrase sa cigarette. Tu te dis qu’elle le fait pour ne pas avoir à te parler, à te dire bonjour. Tu arrives à cinquante mètres, elle te voit, se dit probablement "oh non, merde", écrase sa clope et rentre. Claquement léger de la porte en PVC. Ici, presque tout le monde a une porte en PVC blanc. Encore que, peu à peu, ça change. Des portes blindées en métal apparaissent. Ça progresse doucement. Il paraît que c’est parce que l’insécurité augmente, dit le type à la grosse voix avec son chien-loup. Il est copain avec le député du Rassemblement National – il disait encore "Front National" l’année dernière. Lui, il est en longue maladie. Il travaillait à l’usine chimique un peu plus loin. Maintenant, il vit au rez-de-chaussée et passe son temps à promener son chien. À dire que l’insécurité augmente. Quand tu le croises, il te tombe dessus. Il sait tout de toi : que tu es peintre, que tu vis là, que tu as exposé à telle ou telle date. Cet homme sait tout, c’est fou. Et il ne se gêne pas pour partager ces informations avec le quartier. Les prénoms fusent, il connaît tout le monde par son prénom. Voilà donc la stratégie : se mettre bien avec tout le monde, avec "la population". Mais bon dieu qu’il parle fort. J’ai regardé son oreille pour voir s’il avait un sonotone. Tu as remarqué que, pour certains vieux modèles, les porteurs ne s’écoutent plus parler. Ils hurlent. L’autre jour, le sujet c’était le gendarme couché de la rue. Il est urgent de le faire, il dit. Ça fait des mois qu’il en parle. Il l’a signalé à X, son copain député RN – pardon, "R-haine", comme tu l’écris parfois, mais tu te demandes si tu devrais. Parce qu’ici, presque un voisin sur deux vote R-haine. Peut-être trois sur quatre. Peut-être bien toute la rue. Sauf peut-être celui que ton épouse appelle "voisin", parce qu’ils se croisent souvent. Il fait des vide-greniers, lui aussi. Elle était embêtée : elle lui avait donné l’adresse du chirurgien pour sa prothèse du genou. Sa femme devait passer sur le billard aussi. Elle était très inquiète. Résultat : elle est restée presque deux mois à l’hôpital. Ça ne s’est pas très bien passé, a dit le voisin. En fait, ce n’était pas le genou mais une prothèse de hanche. Ton épouse s’est sentie responsable, mais ça s’est arrangé autour d’un thé. Chez eux, c’est "comme là-bas", a dit ton épouse. Ils ont tout fait pour que ce soit comme en Algérie. C’est là-bas aussi qu’un de leurs fils est mort l’année dernière, à une trentaine d’années, dans un accident de voiture. Tu n’es pas allé à la cérémonie. Ton épouse, si. "Entre voisins, ça se fait." Ils avaient organisé une veillée ici, mais le corps était là-bas. Il a été enterré en Algérie. Toi, tu vas rarement à ce genre de cérémonie. Ton épouse, oui. Elle est plus sociable que toi. Tu as quand même présenté tes condoléances au voisin, quelques jours après, en allant au parking. Il fouillait dans sa voiture, sa femme était devant le portail. Tu as dit "Bonjour, mes condoléances", ils t’ont remercié, et ça s’est arrêté là. Il fallait que tu partes bosser. Un peu plus haut, au portail blanc, une dame avait dit qu’ils habitaient là. "Ce n’est pas loin, L. pourra venir à pied, presque tout seul." Enfin, pas encore : il n’a que six ans, et ici les voitures foncent. Cela fait dix ans qu’on attend ce fichu gendarme couché. Pour l’instant, c’est elle ou son père qui l’accompagne, une semaine sur deux : ils sont séparés. L. a une petite sœur, E. Ils arrivent ensemble le samedi. E. trépigne : elle voudrait rester pour dessiner avec L., mais elle est trop petite. "Elle ne tiendra pas une heure, madame, croyez-moi. J’ai essayé plus d’une fois." Ils arrivent, ils repartent. On ne crée pas de lien. Pour toi, ce sont des clients. Pour eux, tu es une activité à laquelle L. est inscrit. Et puis, a dit ton épouse, "le mari est blanc, la femme est noire – tu as remarqué ?" "Ah bon, tu as remarqué ça ?", ai-je répondu, sans insister. Et elle a enchaîné sur l’épicerie turque. On s’attendait à une démolition complète de l’immeuble – c’était décidé par la mairie. Mais ils ont fait appel, et ils ont gagné. Depuis mi-juin. Ils se sont engagés à faire les travaux eux-mêmes, paraît-il. Tu as soufflé : tu imaginais déjà une sorte de terrain vague devant la maison. En même temps, ça traîne. Mi-juillet, toujours rien. Rideau baissé, barrières en place. On ne sait pas quand ça commencera. Ton épouse a demandé aux voisins d’à côté, l’ingénieur miraculé du cancer du foie. Ils vivent juste à côté. La femme ne sort jamais. Elle a de longs cheveux blancs, et elle chante très bien. On l’entend parfois derrière la cloison de la cuisine. L’ingénieur doit bien avoir dépassé les quatre-vingts. Tu as discuté une seule fois avec lui en dix ans. Pas faute de les avoir invités chaque année à la fête que tu organises pour les élèves. Ils ne sont jamais venus. Une fois, il t’a confié qu’il avait acheté une imprimante 3D en kit, venue de Chine. Il avait passé des jours et des nuits sur des forums pour comprendre comment la monter. Tu as hoché la tête, signe que tu comprenais. Et puis il est parti à la pharmacie, ça s’est arrêté là. Tu ne sais pas qui ils sont, d’où ils viennent. Ce sont des silhouettes. Des acteurs de ton petit théâtre personnel, en somme. Sans doute ne sont-ils rien de ce que tu peux dire ou imaginer sur eux. Très certainement, ils ne sont pas ce que tu penses ou dis d’eux. Tu as juste besoin de dire que ce sont des silhouettes, comme tu dis à ton épouse. Des entités que tu inventes, jour après jour, pour te faire croire que tu n’es pas irrémédiablement le seul habitant de cette rue, de ce village, de ce monde après sa disparition. english|couper{180}