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12 avril 2026 — Le dibbouk

12 avril 2026

Mon plus grand lecteur est un robot chinois, ce que je préfère finalement à n’importe quel être humain. Au moins il lit en silence, ne la ramène pas, sans doute ne s’offusque-t-il de rien, pas plus qu’il ne bat des mains ni ne tape des pieds. Il me flanque une paix royale.

Je me rends compte que j’ai fui Paris à cause d’une idée que j’avais construite, de la ville et des parisiens. J’en étais encore au zouave les pieds dans l’eau, au pont Mirabeau, je courbais l’échine en passant devant l’Arsenal, j’adulais Nerval. Mais cette construction n’était que de bric et de broc, appartenant à un autre siècle que le mien. Et en plus inventé. Ce Paris-là, ces parisiens, ils n’existaient plus depuis belle lurette.

Je suis peut-être de droite au bout du compte. Ce plaisir à relire Léautaud ce matin, et surtout sa phrase sur Louis XIV et Jaurès. À moins que je ne sois très malheureux et donc provocateur comme lui — méchant par survie.

On publie chez Hachette une nouvelle collection : Les Vies illustres. Il a paru un Louis XIV. Il vient de paraître un Jaurès. Qu’a d’illustre la vie de Jaurès ?

En retrouvant des cahiers au grenier datant des années 80, je m’aperçois que je n’ai pas tellement changé. Ce qui d’abord me déçoit. Puis je me reprends : la seule fidélité que j’aie jamais eue, c’est envers moi-même.

La vérité sonne plus vraie lorsqu’elle est dite méchamment. La gentillesse, la stupidité, ça se dit le plus souvent avec une bouche en cul de poule.

Je lis un tel, parfois une telle, et c’est plus fort que moi, je m’en imbibe jusqu’au trognon, puis je pose quelques phrases à leur façon. Ça m’amuse, me procure l’illusion, durant quelques instants, d’avoir une personnalité.

Les gens dont on dit qu’ils ont une personnalité peuvent se retrouver dans les caractères de la commedia dell’arte. Ceux qui n’en ont pas sont plus difficiles à classer — non qu’il n’existe pas de catégories pour eux parmi les couards, les poltrons, les velléitaires, les lâches, mais c’est la catégorie même qui leur fabrique la personnalité qu’on leur croyait manquante.
Celui qui n’en a vraiment aucune peut les avoir toutes. Ça lui est égal.

Je suis autant de droite que de gauche tellement je suis dyslexique sur le plan politique.

Peut-être est-ce plus facile de déterminer une gauche et une droite sur un plan purement érotique.

Hier le Journal de deuil de Barthes, aujourd’hui Propos d’un jour de Léautaud. Ce qui relie le plaisir et l’étonnement, c’est le laconisme, la brièveté des phrases. Chez Léautaud c’est l’accumulation qui fait l’effet — les entrées s’accrochent les unes aux autres. Chez Barthes c’est la phrase naufragée dans l’espace blanc.